Les 6e Rencontres de la photographie africaine de Bamako (2005)

Les Rencontres de Bamako : coexistence de deux mondes ?

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Depuis sa première édition en 1994, qui a permis de découvrir des précurseurs comme Seydou Keita et Malick Sidibé, les Rencontres de la photographie de Bamako se sont ouvertes à d’autres genres et d’autres horizons, permettant l’émergence de nouveaux talents. Mais l’évènement est-il en phase avec les réalités locales ? Spécialiste de la photographie en Afrique de l’Ouest, Erika Nimis apporte son point de vue.

Les Rencontres de la photographie de Bamako restent le point de départ d’un mouvement plus ou moins anarchique de reconnaissance de la  » photographie africaine  » sur le plan international. Mais de quelle  » photographie africaine  » parle-t-on ici ? De celle qui est visible dans les galeries et musées occidentaux ou de celle en vogue dans l’Afrique d’aujourd’hui ? Il n’existe pas ou peu de mécènes ou d’amateurs de photographie dite artistique, au point de soutenir une création émergente. Même si les situations contrastent selon les pays, dans l’ensemble, les artistes doivent s’exiler pour exister.
Un contexte fragile
Il est bon de rappeler que la photographie a été introduite sur le continent africain quelques mois seulement après l’officialisation de sa découverte en 1839. Le contexte d’alors a fait qu’elle a été diffusée inégalement dans les différentes parties de l’Afrique. L’Afrique du Sud et, plus généralement, les pays côtiers où étaient établis des comptoirs, ont été les premiers à s’approprier la photographie et à populariser sa pratique.
Au début des années 1990, tandis que l’on fête les 150 ans de la photographie, souffle, notamment en Afrique, un vent de démocratisation. En 1992, Alpha Oumar Konaré est élu Président de la République du Mali. Il va jouer un rôle essentiel dans le développement culturel de son pays.
À cette époque de renouveau, où en est le secteur de la photographie en Afrique de l’Ouest ? L’arrivée des laboratoires couleur au milieu des années 1980, dans un contexte économique délicat, a entraîné l’émergence d’une nouvelle génération de photographes improvisés appelés  » ambulants « . Les photographes professionnels résistent difficilement à l’assaut de ces photographes amateurs qui cassent les tarifs. Nouveau coup de massue en janvier 1994 : la dévaluation du franc CFA fragilise les économies africaines, les rendant encore plus dépendantes de l’extérieur. Les photographes professionnels (ceux qui exercent dans les studios et / ou possèdent une carte de presse) ne peuvent plus faire face à la prolifération des ambulants qui leur ravissent de plus en plus de marchés.
C’est dans ce contexte fragile que sont inaugurées en décembre 1994 les Rencontres de Bamako. Ce festival, conjointement initié par la France et le Mali, a pour mission de faire la promotion des photographes du continent. Les photographes maliens se rallient en masse à l’événement, pensant avoir trouvé là leur  » bouée de sauvetage « , et lancent un  » SOS  » lors de la première édition. Pour eux, ces Rencontres doivent avant tout améliorer leurs conditions de travail (accès au matériel et aux produits) et valoriser leur profession. Qu’est-ce qu’être artiste dans un pays pauvre, où la photographie demeure un luxe ? Contrairement à d’autres pratiques artistiques, la photographie requiert un équipement coûteux que peu de photographes africains sont en mesure d’acquérir. Ces inégalités matérielles font dire à beaucoup que la création, telle que la conçoivent les pays du Nord, n’est pas faite pour eux. Un exemple parlant : souvent, le photographe doit rationner ses pellicules, au point de ne prendre qu’un cliché par sujet. Confronté à cette  » disette « , peut-il réellement se permettre de  » gâcher de la pellicule  » pour multiplier les points de vue ? La question reste posée. Et ce n’est pas un stage ponctuel ou un lot de pellicules gracieusement offert pendant quelque événement qui peuvent changer la donne. Tout comme le public bamakois peu impliqué, certains photographes maliens ont fini par bouder un événement qui leur échappait totalement.
Le laboratoire bamakois
Comment Bamako est-elle devenue la capitale de la photographie africaine ? L’idée serait née de la rencontre fortuite entre deux photographes : Françoise Huguier qui portait son appareil à réparer chez Malick Sidibé. C’est ce dernier qui lui aurait présenté son aîné Seydou Keita. Au-delà du mythe fondateur, la manifestation a été conjointement initiée par la France, sous les traits de la fondation Afrique en créations, et le Mali représenté par son ministère de la Culture et de la Communication.
Le dossier de presse des premières Rencontres affiche une ambition généreuse :  » Les rencontres de la photographie africaine permettront de révéler d’autres Seydou Keita, d’affirmer la qualité et la spécificité de la photographie africaine et d’apporter le soutien nécessaire aux photographes, ces’faiseurs d’images’qui ont un rôle à jouer dans la construction de l’Afrique de demain « . Cette manifestation doit s’inscrire dans  » un programme d’actions interafricain (…) consacré à la photographie africaine, comprenant des missions de prospection et de formation, des expositions, des rencontres, des publications « , avec pour ultime mission, celle de  » répertorier, avant qu’il ne soit trop tard, des collections de documents anciens, mal conservées ou injustement ignorées « .
Cependant, au fil des éditions (1994, 1996, 1998, 2001 et 2003), les organisateurs s’aperçoivent que ces engagements sont en décalage par rapport aux réalités vécues sur le terrain, et que la manifestation peine à trouver son public. D’où l’accent mis, d’édition en édition, sur la communication. En 2000, Simon Njami, critique d’art et curateur, est nommé à la direction artistique de ces Rencontres.
Dans un contexte difficile, le festival est cependant parvenu à ouvrir de nouvelles voies, donnant à quelques photographes maliens la possibilité de s’exprimer. Outre les anciens, Seydou Keita et Malick Sidibé en tête, les photographes du Musée national de Bamako ont été les premiers mis à contribution. Puis la palette bamakoise s’est enrichie de nouveaux talents. Biennale après biennale, les expositions se sont diversifiées, présentant tous les genres, du reportage à la photographie plasticienne (surtout après l’élargissement des Rencontres aux photographies de la diaspora).
Cependant, seuls quelques photographes bénéficient des programmes de soutien à la création. Et désormais tend à se pratiquer à Bamako (et dans toute l’Afrique de l’Ouest) une photographie  » à deux vitesses « .
D’autres Rencontres ?
Au Mali, non seulement les photographes, mais aussi les acteurs culturels rêvent d’autres  » Rencontres « . Depuis l’origine de la manifestation, des voix de protestation s’élèvent régulièrement dans la presse pour dénoncer l’absence de photographes maliens dans la programmation et leur mise à l’écart dans l’organisation. Dès la première édition, les représentants de la photographie malienne fondaient leurs espoirs dans la création d’une Maison de la photographie qui servirait de relais entre les photographes africains et ceux des autres continents. Dix années se sont écoulées avant que ce projet ne voie le jour. En 2003, la Maison ouvre ses portes dans les locaux de la nouvelle Bibliothèque nationale du Mali.
Selon Moussa Konaté, son directeur, cette Maison a pour mission, entre autres, de promouvoir le patrimoine photographique à travers la prospection, la sensibilisation des publics et la conservation. Centre permanent, chargé d’assurer le lien entre les différentes associations photographiques, elle doit assurer un appui technique, un appui à la formation en direction des photographes maliens, notamment pour réparer une  » déformation  » produite par les Rencontres qui pousse nombre d’entre eux à vouloir devenir coûte que coûte des artistes.
Enfin, la Maison a pour vocation de résoudre un problème crucial, celui du sous-équipement des professionnels. La nouvelle direction des Rencontres, ajoute-t-il, adhère totalement au souhait du ministre de la Culture, celui de voir les Rencontres mieux ancrées dans la réalité malienne. Selon ses propres termes (dans un entretien qu’il m’a accordé en mai 2003), le Mali ne sert jusqu’à présent que de  » réceptacle  » pour des expositions qui, une fois montrées, repartent en France.
Avant que cette Maison n’existe, d’autres projets bamakois ont tenté d’ancrer un peu plus la manifestation sur le sol malien. Promouvoir la photographie, c’est d’abord ouvrir des centres de formation. En 1996, sous l’impulsion du ministère de la Promotion de la femme, un centre de formation professionnelle destiné aux jeunes filles voit le jour à Bamako. Faute de moyens, cette action courageuse et novatrice, dans un pays où les femmes sont totalement (ou presque) absentes de la scène photographique, prend fin en 2003. Le relais est pris par un autre projet initié par l’ONG suisse Helvetas : le Centre de formation photographique.
Promouvoir la photographie, c’est aussi ouvrir des lieux d’exposition permanente. Chab Touré, professeur de philosophie à l’Institut National des Arts (INA), crée en 2000 l’unique galerie bamakoise entièrement dédiée à la photographie, la Galerie Chab, située à Bamako-Coura, qui fait également office d’espace de formation et d’appui à la création.
Toutefois, les artistes selon la conception occidentale restent très minoritaires dans le paysage photographique ouest africain. Quand ils existent et revendiquent pleinement leur art, ils choisissent de s’exiler en Europe ou en Amérique du Nord, pour trouver leur public et surtout leurs mécènes.
L’exil pour exister ?
Depuis le milieu des années 1990, les  » valeurs sûres  » de la photographie africaine viennent confronter leur regard aux réalités européennes, invitées en France pour des résidences artistiques de quelques semaines à quelques mois. Les résidences se sont multipliées au fil des années : de plus en plus de projets culturels se montent autour de la photographie africaine, où le Mali, devenu la vitrine de la photographie continentale, tient une place de choix.
La révélation des talents africains se fait parfois dans l’arbitraire. Pourquoi, dix ans après le lancement des Rencontres, Seydou Keita et Malick Sidibé sont-ils toujours les photographes africains les plus cotés sur le marché de l’art ? Dans un livre cherchant à définir ce qu’est la photographie contemporaine, Malick Sidibé se retrouve ainsi classé entre Cindy Sherman et Stephen Shore…
Ne risque-t-on pas de rendre la confusion encore plus grande, à suivre les tendances du marché de l’art occidental, où seuls les portraits de studio, considérés comme typiquement  » africains « , sont jugés dignes d’intérêt ?
Qui plus est, outre le talent, il faut avoir la chance de croiser sur son chemin un  » agent  » venu du Nord pour lancer sa carrière. Une fois introduit dans le circuit international, le photographe sera visible sur tous les fronts de l’art contemporain, défini avant tout comme  » photographe africain « . En effet, rares sont ceux qui parviennent à contourner ce  » label  » qui, dix ans plus tard, fait toujours autant recette.
La création photographique africaine commence réellement à émerger, révélée et diffusée par petits bouts, mais elle reste encore méconnue. Si la photographie est très présente et vivante en Afrique de l’Ouest, peu nombreux sont ceux qui défendent réellement sa cause et son développement dans de meilleures conditions. À Bamako coexistent désormais deux mondes : le monde des photographes et celui de la biennale. Gageons que la prochaine édition, annoncée comme  » le carnaval de la photo  » par Le Patriote – quotidien ivoirien – daté du 13 octobre 2005, puisse  » (rendre) compte de la réalité africaine « , selon les vœux de son directeur artistique Simon Njami, et gagner enfin le cœur des Bamakois, photographes ou pas.

Historienne, spécialiste de la photographie en Afrique de l’Ouest, Erika Nimis est actuellement post-doctorante à l’université Laval à Québec, au Canada. Elle a récemment publié aux éditions Karthala Photographes d’Afrique de l’Ouest. L’expérience yoruba.///Article N° : 4126

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