Les adaptations réussies de N’Dary Lo

Entretien de Virginie Andriamirado avec N'Dary Lo

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Il est un peu à l’image des ses grandes sculptures de fer qui ont fait sa renommée : longiligne, élancé, en perpétuel mouvement. Depuis qu’il s’est fait prendre par son « affaire d’art », N’Dary Lo n’en finit pas de travailler. Sa famille a pourtant bien essayé de le remettre dans le « droit chemin » en l’inscrivant dans une école de comptabilité. Elle n’a pas pu l’empêcher d’atterrir à l’Ecole des beaux arts de Dakar où il a été reçu avec la mention « vocation tardive ». Manquant d’assurance, il travaille la nuit, n’osant pas dessiner devant ses condisciples auprès desquels il reconnaît avoir le plus appris, tant était enrichissante la confrontation des regards et des sensibilités. Aujourd’hui N’Dary Lo sculpte, voyage au gré des manifestations artistiques auxquelles il est convié, s’imprègne de tout ce qu’il voit, se refusant à photographier ou dessiner, préférant « imprimer » les choses dans sa tête. Maître du Daptaïsme, philosophie de son invention qui prône l’adaptation positive à son environnement, l’artiste est volubile, enthousiaste, empreint d’une fébrilité qui imprègne son œuvre d’une vibration particulière. V.A.

Vous sculptez surtout des corps et vos œuvres tournent toujours autour de la représentation humaine, d’où vient cet attirance ?
Je suis fasciné par le corps et l’être humain qui, bien que loin d’être parfait, est ce que Dieu a fait de mieux. Les corps me parlent en permanence, dans leur stature, leur mouvement, leur environnement. Les grands corps, j’ai envie de les étirer, de les tendre encore plus. J’aime regarder les gens. Je les sculpte avec mes yeux que ce soit des lutteurs, des femmes, des enfants. Parfois, je vois passer une belle fille « coca cola », comme disent les gamins à cause de la forme de la bouteille, je m’imagine la sculptant pour la rendre encore plus belle, lui faire un corps idéal.
Sculpter c’est pour vous une façon d’embellir la vie ?
J’aimerai bien… En tout cas j’essaye à ma façon. Cela dit, je ne veux pas produire du beau pour produire du beau. Il y a des choses qui me choquent, d’autres qui me touchent et ce sont ces sentiments que j’essaye de faire passer dans mes sculptures. Quand je vivais chez mes parents à Rufisque par exemple, j’étais ému par la vision de ces chevaux qui hantent ce quartier périphérique de Dakar en traînant des calèches en guise de taxis. Ils sont maltraités, poussés au delà de leur limite et dans leur course effrénée, beaucoup perdent leurs fers. Je les ai ramassés et je m’en suis servi pour construire des personnages. Le fer à cheval a été fabriqué par l’être humain pour affaiblir le cheval. Ce qui m’intéressait c’était de construire des personnages pour, d’une certaine façon, dire à l’être humain : « Et si c’était toi le fer à cheval ? » Je ne suis pas le maire de la ville, je ne peux rien faire pour ces chevaux là. Je peux juste en parler par mon travail. Au-delà de la représentation, l’intérêt de l’acte de création réside avant tout dans les émotions qui nous poussent à dire les choses.
Détourner le matériau de sa fonction première pour lui faire dire l’essentiel, c’est cela qui vous importe ?
Parfaitement. Au départ, j’ai travaillé avec des lampes à pétrole, parce que j’avais constaté qu’une lampe à pétrole, c’était un individu auquel il manquait des bras et des jambes. A partir de ces lampes, j’ai fait des personnages très schématiques auxquels j’ai rajouté des membres, puis je les ai personnalisés. Chaque lampe représentait un personnage « type » de la société sénégalaise. J’ai fait 250 pièces qui ont été exposées en 1996, c’était ma première exposition individuelle. Elle a eu un certain succès mais j’ai très vite été catalogué comme étant l’artiste aux lampes, cela m’a gêné. Je travaille sur une idée mais une fois que je l’ai épuisée, je passe à autre chose. J’utilise les matériaux qui me parlent, quels qu’ils soient. Je ne veux pas m’attacher à un matériau sous peine de finir par le décliner à l’infini et de faire un travail purement technique. Je n’en vois pas l’intérêt.
Mais vous avez quand même un matériau de prédilection qui est le fer ?
Oui, mais mon attirance pour le métal, ne m’empêche pas de travailler sur d’autres matériaux comme le bois que j’utilise beaucoup, mais aussi le plexiglas, les os, les fibres…etc. Je peux travailler à partir de n’importe quel matériau. Ce qui est important c’est l’idée que fait naître en soit le rapport à la matière. J’écoute ce que la matière me dit, à partir de là, je peux me mettre au travail.
Le matériau n’est qu’un support qui permet aux gens de rentrer dans l’œuvre, il peut aider à établir une connexion entre l’œuvre et celui qui la regarde. Il m’arrive de voir un objet, une matière qui m’attire, je les ramasse sans forcément savoir ce que je vais en faire. Je peux les utiliser rapidement comme ils peuvent rester deux ans dans mon atelier sans que je les touche. Un jour où je me rendais à une invitation de l’ambassade de France, j’ai croisé un camion qui transportait des oignons et des pommes de terre emballés dans des sacs dont les fibres dépassaient. J’ai acheté les sacs et je suis rentré chez moi où j’ai commencé à travailler avec les fibres en ayant complètement oublié l’invitation.
Vous vivez dans le pays organisateur de la biennale d’art africain contemporain : les artistes sénégalais sont-ils mieux lotis au Sénégal qu’ailleurs sur le continent ?
Non, pas spécialement. Chez nous il y a eu deux courants : l’art sous Senghor et l’art sous Abdou Diouf. Senghor est l’homme de culture que l’on connaît. Une place importante a été accordée aux arts sous sa présidence qui a vu l’ouverture du musée dynamique et l’organisation du premier festival des arts nègres en 1966. C’était la belle époque pour les artistes, dont certains étaient subventionnés à coup de millions de francs CFA. Et quand Diouf est arrivé au pouvoir dans les années 80, le musée dynamique a été transformé en cours suprême de justice ! Les arts ont été complètement délaissés, les artistes sont restés en rade et bizarrement, c’est à cette période-là qu’ils ont été mieux à même de gérer leur travail et leur vie.
Parce qu’ils se sentaient moins « orientés » ?
C’était l’avènement de gens qui aimaient ce qu’ils faisaient. Souvent sous Senghor ils faisaient un travail plus « officiel », ils ne se mettaient pas en danger. Sous Diouf les artistes étaient démunis : il n’y avait plus de subvention, pas de partenaire, aucun dialogue possible avec les pouvoirs publics. Ils ont été obligés de s’adapter pour vivre et continuer à travailler. Parmi les artistes connus aujourd’hui, beaucoup ont galéré. Aujourd’hui, avec l’avènement de l’alternance au Sénégal, il y a bon espoir que les choses s’améliorent un peu pour les artistes. Il faudrait déjà aider l’Ecole des beaux arts qui n’a pas de matériel. Les élèves ont tendance à focaliser là-dessus, j’essaye de leur faire comprendre que cela ne doit pas pour autant les empêcher de créer. En quelques années je suis parvenu à me faire connaître par mon travail, mais à la base, je n’avais rien. Je me suis approprié les objets du quotidien et j’ai fait avec.
Comment s’est passé ce cheminement du dénuement vers la notoriété ?
Après les beaux arts, j’ai squatté durant plus de quatre ans dans une cité abandonnée où il n’y avait ni eau ni électricité. Comme j’étais sans un sou, je mangeais la même mixture à chaque repas, à base de lait en poudre, de céréales achetés à crédit et de pâte d’arachide donnée par ma mère. J’appelais ça mon plâtre parce que ça me tenait le ventre. De temps en temps, je faisais une petite banderole pour gagner de l’argent. Le reste du temps je travaillais dans mon atelier de fortune. C’était une période de travail intensif où j’ai beaucoup progressé. J’étais très seul mais je n’en souffrais pas trop car je me sentais bien dans ce que je faisais. La solitude m’a forgé et j’ai eu la chance de l’utiliser dans le bon sens. Car le fait d’être totalement livré à soi-même peut être à double tranchant. Les choses sont venues petit à petit avec mon travail sur les lampes à pétrole. J’ai remporté le prix du Salon national des arts en 95 et cela m’a permis de passer trois mois en Allemagne ; c’était mon premier voyage en Occident.
Maintenant que votre travail est reconnu, votre motivation reste la même ?
Totalement. Les choses sont plus faciles aujourd’hui mais les distinctions ne sont pas mon moteur. Je suis heureux de pouvoir « assurer » comme un « bon Sénégalais ». C’est important pour moi de travailler sans avoir à demander de subventions, de pouvoir louer l’espace nécessaire à mon travail, aider mes parents qui vieillissent, emmener ma mère à la Mecque. Je n’ai besoin de rien d’autre. Je m’accomplis dans mon travail. J’ai un besoin physique de m’empoigner avec la matière, de la triturer dans tous les sens jusqu’à épuisement. J’aime le rapport physique à l’œuvre. Je me retrouve chez moi le soir KO, j’ai mal partout mais je me sens heureux, je suis en paix. Je contemple mon travail et là je laisse ma tête faire les choses, j’ajoute, je rectifie. C’est cette combinaison du travail de création avec un travail manuel intensif qui me plaît. C’est magique, comme une sorte de jouissance.
Il y a une dimension ludique dans ce que je fais. Plus je joue, plus ça devient sérieux. Quand je travaille, je ressens le même plaisir que celui que peut avoir un enfant qui joue. Si celui qui regarde mon travail ressent ce plaisir, alors je suis content mais la première dimension est personnelle. J’adore travailler.
Si je n’avais pas fait ça, je serais mort. Sûr !

N’dary Lo a été accueilli en résidence à Lille dans le cadre de l’Afrique en créations de fin octobre à fin décembre où il a fait une dizaine de sculptures à partir de matériaux glanés sur place. Un atelier portes ouvertes à la fin de sa résidence a permis au public de découvrir ses créations.///Article N° : 1710

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Les images de l'article
"L'homme qui marche", sculpture avec fers à cheval soudés © Touré Béhan




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