Les Africaines à Créteil : la voix en images

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Heureuse initiative du Festival de Films de Femmes de Créteil pour ses vingt ans d’existence : un hommage aux films trop souvent occultés des réalisatrices d’Afrique ! Centrée sur une rétrospective de l’oeuvre de la Sénégalaise Safi Faye, pionnière cinéaste en Afrique subsaharienne, le festival offrait une large sélection plutôt hétéroclite. Un seul regret : l’étrange absence des films des réalisatrices nord-africaines.
Ce qui frappe d’abord, c’est la volonté clairement affichée par les réalisatrices de restituer à l’écran les voix des exclus : les Africains, les femmes, et surtout les Africaines – « les Oubliées », pour reprendre le titre du dernier documentaire de la Togolaise Anne-Laure Folly.
Leurs voix sont multiples, s’entrecroisent, s’entrechoquent parfois, mais surtout s’expriment, le plus souvent dans l’intimité. La caméra reste toujours respectueuse, captant les visages, les regards, la sensualité des corps sans jamais violer ou bousculer les sujets, dévoilant toujours une face cachée, ouvrant de nouvelles perspectives. Dans leur diversité, ces films partagent le même souci de raconter enfin les histoires que l’on a enfoui, de produire des images représentant les femmes là où les images et les histoires existantes ne les valorisent pas face à la réalité qu’elles vivent, qu’elles ressentent…
En prenant la caméra, ces réalisatrices s’approprient la parole, se représentent, s’expriment sur des questions qui les concernent en tant que femme : le mariage forcé, la polygamie, l’oppression patriarcale, l’excision, la santé, l’éducation, le travail, le droit de vote, la religion, la guerre. Comme leurs confrères africains, que beaucoup de ces réalisatrices saluent pour leur soutien et leur combat partagé pour simplement tourner, leurs films évitent le superflu : ils cherchent davantage à marier l’utile, l’esthétique et parfois le divertissement. Surtout, les réalisatrices évitent de nous montrer des victimes, filmant plutôt des survivantes qui s’organisent, qui résistent et ne reculent jamais devant l’adversité. Des survivantes en somme, qui savent  » prendre leur destinées en main avec la force de leurs bras « , comme dit une femme du Tesito de Safi Faye.
Le choix de Créteil a enfin permis au public – et, d’après leurs dires, même aux réalisatrices de ce continent énorme, éclaté – d’apprécier non seulement la diversité et la force de ces oeuvres, mais aussi de voir que bien plus de femmes travaillent derrière la caméra qu’on ne le croit d’habitude. Cela n’est pas sans importance dans un contexte occidental si habitué à enfermer l’Afrique dans un misérabilisme occultant sa richesses et sa pluralité, et pour les femmes occidentales qui considèrent souvent non sans paternalisme leurs soeurs africaines comme étant plus contraintes et surtout plus soumises.
Les films de la sélection innovent dans la recherche de formes nouvelles. Certains s’inscrivent clairement dans la lignée des codes narratifs des traditions orales : utilisation de la musique pour rythmer la narration dans l’éblouissant Mossane de Safi Faye, mise en scène de la transmission de la mémoire locale dans Fad’jal, marionnettes animées pour raconter le célèbre conte ouest-africain L’enfant terrible par la Malienne Kadiatou Konaté. D’autres n’hésitent pas à mélanger les supports (dessins, tableaux, films, photos…) ou à confondre volontairement les genres (documentaires et fictions ou reconstitutions fictives), créant ainsi ce que le critique éthiopien Teshome Gabriel appelle  » un cinéma nomadique « , voguant librement entre les délimitations classiques pour trouver l’expression juste, et, comme le dit la réalisatrice sud-africaine Lindy Wilson, mieux  » raconter les histoires que nous avons besoin de raconter « 

///Article N° : 2346

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Les images de l'article
Mossane, de Safi Faye




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