Les Comores, chronique d’une renaissance annoncée

Lire hors-ligne :

« Tous les peuples naissent un jour… ».
Edouard Glissant, Le Discours antillais, Folio.

Les Comores sont une terre de légendes. Ce qui s’y dit dans une veillée de conte ne souffre d’ailleurs aucune contradiction. Un pacte entre le conteur et son public l’institue dans la tradition orale. « Hale ndrambo/ Na mwambwa kashindana/ Ne udjo shindana mdru wa mdroni/ Bade ye udjo nekeza » déclame l’orateur à son auditoire, chaque fois que s’entame une nouvelle histoire, comme pour marquer son autorité sur le réel. Autrement dit, « le conte est mensonge/ Celui à qui il est conté, ne le discute point/ quiconque discute la parole du conteur ira en enfer/ A moins qu’il ne prenne parole pour apporter une précision nécessaire ». (1) Les Comores, terre de légendes… il n’existe probablement pas de meilleure piste pour saisir la nature profonde de cet archipel.
Ainsi – dit-on dans un conte – ces îles seraient issues des hasards de l’amour. La reine Bilkis [Saba] aurait coursé à une époque lointaine Suleïman Bin Daoud [Salomon] dans ces eaux de la mer indianocéane. Sous le feu de la passion, Bilkis aurait été gagnée par un moment d’inattention, qui lui aurait fait perdre l’une de ses bagues. Celle-ci aurait gagné les profondeurs et aurait aussitôt provoqué l’ultime explosion, ayant engendré ces terres volcaniques. Ceci bien sûr n’est qu’un mythe, à peine fondateur. Mais comment ne pas s’extasier, lorsqu’on est créateur, sur ce destin fabuleux qui ramène le Comorien à la vie sentimentale de deux ancêtres aussi prestigieux ? Certains écrivains ou artistes jouent cette carte autant que possible. Ils jouent surtout à réveiller les morts [les mânes]avec les mots ou le modes d’expression de leur époque, histoire de se réapproprier un passé pratiquement méconnu aujourd’hui, au regard des travaux existants.
Faut-il rapporter cette autre version de la légende, qui affirme que la bague de Bilkis n’aurait en fait provoqué que l’éruption du Karthala, volcan devenu « emblème » du pays ? Quelques guides touristiques n’hésiteront pas à vous apprendre que le sceau de Salomon, lui, aurait été aperçu sur des portes d’entrée de mosquées anciennes. Mais là aussi, se mélangent mythes et légendes, au-delà des quelques travaux d’anthropologie, dont vous trouverez peut-être trace au CNDRS. (2) La bague de Bilkis et le sceau de Salomon ne sont pour le grand nombre qu’une fiction, à ranger dans une bibliothèque poussiéreuse, à défaut d’un meilleur usage. D’aucuns vous diront que la tradition des contes a pris un coup elle-même, à cause notamment du déferlement des images satellite sur le petit écran. Très peu de gens connaissent en réalité les fabuleux trésors que réserve « l’histoire » de ces îles. Elle n’est pas enseignée dans les écoles.

Une chose demeure cependant indiscutable dans le peu d’écrits disponibles. C’est qu’il était une fois, au large des mers du Sud, entre le Mozambique et Madagascar, un archipel de quatre îles, dont on ne connaissait guère le nom. Des hommes, venus du continent noir proche et de la mer d’Arabie, s’y installèrent, les premiers en plus grand nombre comparés aux seconds. C’était – semble-t-il – au cours du premier millénaire de notre ère. Commerce, épices et esclavage accompagnaient leur voyage en ces terres. Quelques siècles plus tard, d’autres hommes vinrent de tous les continents les rejoindre. De l’Asie, de l’Europe et d’ailleurs. Visiteurs pour la plupart, avec l’esprit de conquête pour certains. Un long brassage s’effectua. Et l’Archipel, à qui des marins poètes offrirent un jour le nom arabe de djuzru’l’kamar (îles de la lune), connut dès lors une destinée aux contours pluriels.
A la suite de cette histoire, un processus de complexification [cf. Edouard Glissant] se mit en place sur ces terres. Processus annonciateur d’une poétique de la relation à venir mais qui fut néanmoins mis à mal dès le milieu du XIXème siècle par une aventure coloniale dont la dynamique principale se résumait en une petite phrase pernicieuse aux accents connus : « diviser pour mieux régner ». Ce pays aux quatre lunes devint alors un terrain permanent de discordes. Conflits de cousinage, déportations de seigneurs locaux, mise au pas de l’élite politique et intellectuelle locale… Les Comoriens au final se retrouvèrent dans l’incapacité de s’inventer un modèle national susceptible de porter les attentes formulées lors de leur apparition tardive dans le champ de la décolonisation, surtout sur le plan culturel. Mayotte, la première des îles à entrer sous protectorat étranger, accepte en 1975 de rester en « territoire français », au grand dam de l’ensemble historiquement constitué, donnant raison au passage à quelques colons français d’extrême droite, (3) persuadés de la différence patente entre les îles sœurs. On les entendra dire plus tard – avec l’assentiment de leur mère-patrie – que l’union des Comores ne fut jamais qu’une « vue de l’esprit ». (4)
Le seul homme d’Etat qui, dans l’histoire, va tenter d’inventer un discours et un modèle culturel national, ne reste que trois ans à la tête de la partie indépendante de l’Archipel. Il s’agit du président Ali Soilih, qui, de 1975 à 1978, essaiera d’imposer à ses compatriotes une révolution d’inspiration communiste. Il mourra lâchement assassiné [d’une balle dans le dos] par une bande de mercenaires menée par le français Bob Denard, dont la destinée sera souvent rattachée à la mémoire tragique de ce pays. Mémoire ébranlée d’un archipel sans cesse acculé au mur par la crise économique, allant de déstabilisation politique en déstabilisation, subissant coup de force sur coup de force, au point d’imaginer son éclatement définitif il y a près de cinq ans, lorsque l’île d’Anjouan voulut emboîter le pas à Mayotte sur les sentiers séparatistes – avec la bénédiction, là encore, de quelques vieux « briscards » de l’extrême droite française. Quelques élus du cru s’engouffrèrent dans un séparatisme de nature foncièrement populiste et violente. Mohéli, la plus petite des îles, longtemps oubliée dans les projections de développement du pays, faillit suivre le mouvement. Et la Grande Comore, où se trouve encore la capitale, se confondit en interrogations. Devait-elle ou non donner raison au partage sans retour du pays ?
Des mois et des mois de négociations finirent cependant par réunir à nouveau – en cette année 2002 – trois des îles sœurs, avec le soutien de la communauté internationale, mais toujours sans Mayotte. Une nouvelle union des îles Comores (5) est en train de prendre peu à peu place dans le concert des nations et dans l’opinion comorienne. Un projet à travers lequel les uns et les autres s’accordent pour préserver un semblant de paix, en attendant une réconciliation définitive. Dans cette perspective, ceux qui ont compris les enjeux et les limites du discours séparatiste dans l’Archipel essaient de défendre désormais le discours du sang mêlé, de la religion commune et de la langue partagée. Certains insistent sur le métissage à renouveler pour que perdure l’entente séculaire. Ils ont surtout pris conscience de la nécessité pour ce pays de se -inventer une existence commune, afin de rassembler à nouveau ses enfants sous le même drapeau. Ils essaient donc de s’accrocher aux « vieux boutres » du legs culturel.
Sauront-ils par la suite faire bon usage de ce legs dans une société, où le fond de son assiette à midi interpelle plus l’individu que son identité en péril ? Les ardents défenseurs de l’Etat indépendant, conçu en 1975, n’ont pas toujours su par quel bout prendre cette chose que l’on appelle communément « culture » et qui demeure pourtant le seul élément capable de porter les aspirations du citoyen comorien de nos jours – non pas comme une matière nourrissant le repli sur soi mais plutôt comme un moyen de s’ouvrir sur l’Autre et de sceller une paix durable entre les îles.

En publiant ce dossier, nous voulons rendre hommage aux individus, aux artistes, qui inscrivent leurs démarches dans cette volonté de renaître sous un ciel de paix. Nous voulons parler de leur travail. Parler du contexte et des conditions dans lesquels ils évoluent. Ce qui est une manière pour nous de contribuer à redonner une place à cet ensemble insulaire dans l’histoire des cultures vivantes de notre monde. Peu de médias ont su s’arrêter sur cet archipel, sans succomber aux sirènes de la tragédie. Nous voulions en être. Pour dire que les Comores ne sont pas une « vue de l’esprit », ni un acte manqué. Loin de là. C’est une terre où l’espoir essaie de renaître sous toutes les formes possibles et imaginables. Une terre où le peuple se cherche de nouveaux outils pour nommer son existence.

1. Libre interprétation de la formule, traduction partiellement littérale.
2. Centre National de Documentation et de Recherche Scientifique, lieu jadis incontournable pour tout chercheur, aujourd’hui réduit à sa plus simple expression, faute de moyens.
3. Lire notamment « Les Comores existent-ils ? » Essai publié par I. Mohamed dans le n° d’octobre/ novembre/ décembre 2001 de la revue Maandzish (Encres du Sud/ Twamay). L’auteur écrit, en parlant du choix de Mayotte à l’époque : « L’Action Française, en la personne de Pierre Pujo, se met au service des séparatistes mahorais ; elle prend le contrôle de l’information sur les Comores au niveau de la métropole et impose des analyses qui laissent pantois le Comorien le moins bien informé » (p. 28-29).
4. Cf. Une intervention récente, prêtée au préfet de Mayotte, représentant du gouvernement français sur l’île, par le journal Kwezi dans un article daté du 23/12/97 : « L’unité des Comores est une construction artificielle de l’histoire des Comores [..]. C’est une vue de l’esprit ». Citation reprise par I. Mohamed dans son essai sur l’identité comorienne (Maandzish, octobre/ novembre/ décembre 2001).
5. Nom porté par le nouvel ensemble constitué cette année sous le régime du colonel Azali. Il réunit sous une même bannière Mohéli, Anjouan et la Grande Comore à nouveau, en attendant le retour de Mayotte, devenue, elle, collectivité départementale dans l’ensemble français. Chacune des îles se distingue dorénavant par une autonomie plus large.
Soeuf Elbadawi est collaborateur d’Africultures et opérateur culturel aux Comores. Il est producteur de disques et fondateur de l’espace de création washko ink à Moroni.
Sélection de sites internet sur les Comores :

www.komornet.org
Webzine d’informations sur les Comores. Culture, société, politique… Avec un point de vue citoyen. Une initiative portée par Washko Ink.
www.comores-online.com
Portail sur les Comores. Aussi appelé Mwezinet. Toute l’information sur les Comores, toutes catégories confondues.
www.komedit.com
Portail militant. Avec un magazine sur l’actualité comorienne: Massiwanet. Appartient à l’éditeur Komedit.
www.conscience-comorienne.org
Site d’informations politiques sur les Comores.
www.chez.com/webcomores
L’information utile pour ceux qui voyagent vers les Comores.///Article N° : 2523

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Ce contenu vous intéresse ? Africultures a besoin de vous pour continuer d'exister. Alors soutenez-nous !

Laisser un commentaire