Les « diableries » du Quai Branly

Le rituel Abakua, du Nigeria à Cuba

Le Théâtre Claude Lévi-Strauss présente devant un public clairsemé un spectacle musical aussi magnifique que déroutant : la rencontre entre les « hommes-léopards » Ekpé du Nigeria et leurs mystérieux cousins cubains, les « diablitos » de la confrérie des Abakua.(*)… Une vision fascinante, immédiate et inédite du continuum culturel encore incompris entre l’Afrique et ses diasporas du Nouveau Monde.

Il suffisait d’assister à la première pour comprendre que c’était un événement. Hélas la salle était à moitié vide et les spectateurs (les abonnés ?) s’éclipsaient un à un ! Catastrophe : à la fin, nous n’étions guère plus nombreux dans les gradins que sur la scène. Où étaient donc ceux qui se gargarisent au sujet de la « mémoire des esclaves »
Le Théâtre Claude Lévi-Strauss a manifestement du mal à trouver son public, ce qui se comprend mal quand on sait le succès fabuleux du Musée du Quai Branly. C’est bien dommage, car sa programmation est vraiment passionnante. Un lien plus étroit dans la billetterie entre la visite du musée et les spectacles permettrait-il de résoudre ce problème ? Il vaut en tout cas le coup d’assister à cette rencontre inédite entre deux cultures très vivantes : celle des Efik du Nigeria et celle des Abakua qui en sont les héritiers à Cuba, à l’issue d’une transmission totalement réussie, grâce à la « mémoire des esclaves ».
A l’origine de ces retrouvailles transatlantiques, l’historien Ivor Miller, professeur à l’Université de Boston, est un spécialiste atypique des diasporas africaines du Nouveau Monde. On lui doit en effet de nombreux travaux sur les traditions afro-cubaines et leurs origines, mais aussi un ouvrage fondamental sur l’histoire comparée du rap et du graffiti dans les ghettos états-uniens. (1) Depuis 1991, il a mené une recherche approfondie sur la transmission de la culture yoruba à Cuba, en collaboration avec son collègue de Boston, Wande Abimbola, ancien Président de l’Université d’Ifè (Nigeria) et spécialiste des modes de divination yoruba. Au cours de ses séjours à Cuba, Ivor Miller s’intéresse à un autre aspect moins connu de la culture afro-cubaine : celle des « Carabali ».
On ne sait par quelle dyslexie – sans doute celle d’un négrier négligent – est née cette transcription locale du mot « Calabari », désignant pêle mêle les habitants du Calabar, région côtière de l’est du Nigeria (l’état actuel de Cross River) et de l’ouest du Cameroun. Toujours est-il que les premiers registres mentionnant le débarquement à Cuba d’esclaves dits « Calabari » datent de 1762.
Bien longtemps auparavant, la traite transatlantique s’est développée dans cette région, un commerçant portugais, Pereira, en témoigne dès 1505 : « Les gens viennent nous vendre des ignames, des esclaves, des vaches, des boucs et des moutons ; un esclave coûte huit à dix manilles de cuivre, et pour une seule manille on peut acheter une grosse défense d’éléphant. »
Au XVIII° siècle la région de Calabar est en proie à de terribles guerres intestines, et parmi les esclaves débarquant à Cuba figurent des aristocrates locaux, membres de familles détentrices de savoirs traditionnels, et dont certains maîtrisent l’anglais ou l’espagnol.
C’est probablement le cas d’une partie des Efik, et ce qui a permis à ce sous-ensemble de la population Ibo de perpétuer à Cuba, mieux que d’autres, ses traditions rituelles et musicales.
Selon l’historien cubain Horacio Orovio (2) ce n’est qu’en 1836 que se manifestent publiquement, à La Havane et à Matanzas, les premières sociétés abakua, appelées communément nanigos. Outre leur présence festive très spectaculaire au sein du défilé carnavalesque des cabildos – confréries d’obédience catholique gérées par des affranchis africains – elles resteront toujours des sociétés secrètes, militant pour la libération des esclaves originaires de leur région, puis, après l’abolition, jouant entre le rôle de mutuelles informelles – des « tontines » comme on dit aujourd’hui en Afrique.
Le mot abakua (ou abakwa) est la simple transcription hispanique du nom d’une tribu Efik, les Abakpa. A Cuba, tout le monde les appelle nanigos, mais selon l’ethnomusicologue Fernando Ortiz (3) ils refusent obstinément d’être désignés ainsi, préférant conserver leur appellation en langue efik : okobio enyène abakua (« descendants des Abakua »).
D’après Ivor Miller, « pendant près de 200 ans, il n’y a eu aucune communication entre Ekpé d’Afrique de l’ouest et Abakua de Cuba. Pourtant ces deux sociétés continuèrent d’exister, et aujourd’hui dans de nombreux villages du Calabar, les loges Ekpé font toujours office de gouvernement local. De même qu’à Cuba, les Abakua ont une influence considérable sur la musique populaire cubaine. »
On attribue notamment aux Abakua l’invention du guaguanco, la forme la plus sensuelle de la rumba afro-cubaine, celle qui se caractérise par les mouvements pelviens qui donneront naissance, par un « retour au bercail » sensationnel, à la rumba congolaise.
L’influence musicale des Abakua ne se limite pas à cela. On peut leur attribuer aussi l’invention du « cubop », fusion entre le « be-bop » et les rythmes afro-cubains qui a rénové le jazz dans les années 1940.
Né en 1915 à La Havane, adepte dès l’enfance du culte abakua, le tambourinaire Chano Pozo débarque en 1947 à New York où il est recruté dans le big band du trompettiste Dizzy Gillespie. Leurs compositions communes (« Algo Bueno », « Manteca », « Tin Tin Deo », etc) deviennent les fondements de ce qu’on appellera désormais le « latin jazz », et plus tard la « salsa ». (le Porto-ricain Ray Barretto, entre autres, décide d’apprendre à jouer des congas après avoir écouté ces disques). Chano Pozo est assassiné le 2 décembre 1948 devant la porte du club Rio Café de Harlem. Le tueur ne sera jamais démasqué. Pour les Abakua, il ne fait aucun doute que Chano a été ainsi puni d’avoir transgressé leurs interdits, en jouant en public leurs rythmes sacrés.
Au Nigeria, les Efik et leurs voisins ont entretenu jusqu’à nos jours la tradition des Ekpé – les « hommes-léopards ». Ils se manifestent par des sorties de masques dont l’allure est assez stupéfiante. D’abord, ils n’ont pas de bouche, ce qui s’explique, selon Ortiz, par le fait que l’origine de toute cette tradition est « la parole secrète des poissons ».
Les masques des Ekpé ressemblent d’ailleurs plus à des poissons qu’à des léopards. Les visages sont dissimulés par des cagoules prolongées par une sorte de pompon tronconique, que l’on retrouve à Cuba dans les masques abakua. La forme de ce masque se retrouve d’ailleurs dans celle du tambour principal bonko au Nigeria comme à Cuba.
*
Le spectacle du Quai Branly se veut simple dans sa mise en scène. A gauche les ancêtres Ekpé, à droite leurs lointains cousins cubains, séparés par un espace dont on devine qu’il figure l’océan atlantique.
Certains tambours, de part et d’autre, resteront cachés, conformément aux exigences de dissimulation qui font la force, depuis des siècles, de ces sociétés secrètes. Le public est invité à constater de visu les contrastes et les points communs entre deux sociétés séparées puis réunies à travers l’espace et le temps. Visuellement, la différence est évidente, car si leurs silhouettes se ressemblent, il y a un monde, pour ce qui est de l’exubérance des couleurs et des formes, entre ces masques nigérians et cubains. On observe comme une sorte de déperdition chromatique, à travers l’histoire de l’esclavage, entre la châtoyance des masques Ekpé et la blancheur des masques Abakua.
Leur principal point commun (à part leurs cagoules pointues), c’est ce bouquet de plantes que chacun agite de la main gauche. Musicalement, il est bien plus difficile de les distinguer. Cloches, sonnailles et tambours sont demeurés à peu près les mêmes à travers deux siècles de séparation. Ekpé du Nigéria et Abakua de Cuba n’ont d’ailleurs apparemment aucun mal à chanter ensemble, car de même que pour d’autres cultures afro-cubaines (d’origine fon, kongo, yoruba, etc) la langue s’y est perpétuée autant que la musique.
En décembre 2001, Ivor Miller avait invité chez lui, à Boston, pour une première rencontre, des membres de sociétés Ekpé et Abakua. En 2004, il avait organisé la première visite d’ abakuas au Nigeria.
Ce type d’échange culturel et historique, très vivant, encore rarissime, entre l’Afrique et ses diasporas, n’en est qu’à ses débuts, et il faut espérer qu’il se développera, car il est à la fois passionnant pour le grand public et très salutaire à l’heure de la mondialisation.

(*) « Rituel Abakua, du Nigeria à Cuba / les masques des hommes léopards Efik », au Théâtre Claude Lévi-Strauss, Musée du Quai Branly, les 20 et 21/12/2007 à 20h ; les 22 et 23/12 à 17h. Rens. : www.quaibranly.fr
(1) Ivor Miller : « Aerosol Kingdom » (University Press of Mississippi, 2002).
(2) Horacio Orovio : « Diccionario de la Musica Cubana, biofrafico y tecnico » (Letras Cubanas, La Habana 1981).
(3) Fernando Ortiz : « Los tambores nanigos » (Letras Cubanas, 1994).
///Article N° : 7194

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