Femmes d’Afrique : Terre Caraïbe

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La femme afro caribéenne, telle qu’elle se conçoit et se définit dans le roman caribéen se nourrit de fantasmes et de réalité. Car c’est ainsi que les peuples de la Caraïbe, coupés de leurs origines depuis des siècles, vivent l’Afrique, entre fantasmes et réalité. Une réalité qui s’inscrit dans le quotidien, dans les rythmes et les concepts, dans la spiritualité et l’esthétique mais aussi dans les épidermes et les langues. Des fantasmes qui trouvent leurs souches dans les mythes et dans les vieux désirs d’Afrique. Cependant la vision ou plutôt les visions de la femme noire, car elles sont multiples et variées, sont aussi générées par un féminisme caribéen né de la double lutte anticoloniale et antisexiste. Les personnages femmes, qui sont au cœur de cet article, sont des femmes nées de plumes de femmes, de leur expérience, leurs émotions, leur créativité.
Des auteurs dont l’écriture émerge dans toutes ces sociétés, tous ces pays où des êtres humains venus de l’Afrique ont été déportés, pour satisfaire au besoin d’une économie et d’une société basées sur l’exploitation et la négation de l’homme noir. Chez les descendants de l’Afrique éparpillés aux quatre coins de la Caraïbe, la femme porte et transmet la culture ; c’est d’abord à travers elle que pendant les trois cents ans d’histoire de déportation et d’esclavage, les cultures africaines, leurs valeurs, leurs traditions, leurs philosophies ont été maintenues, amendées et adaptées à ce nouveau monde.
Dans un même état d’esprit, le féminisme afro caribéen est aujourd’hui dominant dans les sphères intellectuelles. Les femmes : écrivains, peintres, chorégraphes, musiciennes, journalistes ; femmes de savoir, femmes politiques et femmes d’affaires se sentent fortement concernées par les sociétés dans lesquelles elles vivent et par la manière dont la culture, l’économie, la gestion du quotidien, la politique s’articulent en relation avec leur sexe, leur âge, leur classe sociale et leur appartenance ethnique et religieuse. Ce féminisme est particulièrement perceptible dans la littérature, car ce domaine est le lieu privilégié d’exploration des thématiques propres à la Caraïbe et de mise à plat des préoccupations historiques, sociétales qui sont au cœur des pensées des femmes.
Jamaica Kincaid et Zee Edgell, deux des meilleures écrivains de fictions de la Caraïbe anglophone nous proposent à travers leurs romans Annie John (1), The autobiography of my mother (2) et Beka Lamb (3) des visions de leur pays et de leurs peuples imprégnées d’un féminisme qui positionne la femme venue d’Afrique, la négresse, sur cette terre Caraïbe, où elle doit assumer un espace géographique et culturel singulier, une histoire lourde ; ainsi qu’une société post-coloniale où elle est en but au double assujettissement de l’homme et du système. Elles mettent ainsi en scène des héroïnes noires qui chacune à sa manière et dans sa dimension de fille, de mère, de grand-mère, de militante ou de victime va participer à la définition des femmes d’Afrique des terres caraïbes, des afro-caribéennes. Face à ces deux auteurs noires, il était intéressant d’opposer la blanche créole Jean Rhys, pionnière de la littérature féminine de la Caraïbe anglophone et sa perception de la femme noire, de la négresse, par le biais de la célèbre Christophine Dubois, personnage central de Wide Sargasso sea (4).
L’étude de toutes ces héroïnes, de leur psychologie, de l’esthétique développée autour de la création de leur personnage, de leur langage, de leur évolution, de leurs rapports aux autres, à la vie et à ces composantes essentielles, nous permet de voir et de comprendre l’image que la femme noire, africaine de la Caraïbe, renvoie d’elle-même ; comment l’héroïne afro-caribéenne porte son héritage, ce qu’elle a gardé de ses fonctions et du statut qu’elle détenait dans les sociétés africaines à l’origine du peuplement de la Caraïbe ; et quelle dimension mythologique ou stéréotypique occupent certains personnages. Enfin, cette étude explore la question de l’hybridité et de la dichotomie dans le roman : la négresse face à la mulâtresse.
La femme dans les sociétés africaines à l’origine du peuplement caribéen
Les héroïnes noires du roman caribéen se trouvent toujours en butte à des difficultés insurmontables et doivent faire face à des obstacles qui se dressent en série sur leur route. Elles doivent alors mettre en œuvre des stratégies et faire appel à des valeurs traditionnelles afin de rester en vie et de s’en sortir. Certaines de ces stratégies et de ces valeurs peuvent être rattachées aux fonctionnements ancestraux de la femme dans certaines sociétés africaines. Deux peuples se détachent singulièrement et se distinguent dans la participation au peuplement de la Caraïbe : les Ashanti et les Yoruba. C’est donc à l’intérieur de ces sociétés yoruba et ashanti qu’il semble judicieux d’analyser les caractéristiques féminines qui ont été conservées au-delà de la traversée transatlantique. Il ne s’agira pas de se lancer, ici, dans une étude anthropologique qui n’est pas l’objet de ce présent article mais simplement d’essayer de repérer les grandes caractéristiques de la femme ashanti et yoruba que l’on retrouve dans les sociétés caribéennes et qui modèlent les héroïnes du roman caribéen.
Les sociétés ashanti et yoruba obéissent à une organisation et à un mode de transmission matrilinéaires qui placent la femme au centre du fonctionnement de ces peuples. Si la femme partage avec plusieurs autres sa place d’épouse auprès d’un mari à qui revient l’autorité, elle n’en demeure pas moins une figure centrale de la famille. C’est en effet le rôle maternel qui prime sur tous les autres. La femme africaine est surtout celle qui prend en charge l’enfant, lui apporte l’amour et les soins, la transmission des valeurs, même quand celui-ci n’est pas né de son sein. Elle gagne en reconnaissance et en respect de la communauté à mesure qu’elle prend de l’âge. En effet la femme mûre, et plus encore la femme âgée, possède dans ces sociétés un statut d’arbitre. Considérées comme détentrices de sagesse et de pouvoir, ces femmes d’âge appelées reines mères « Queen mothers » occupent une grande place dans la politique sociale et les relations étrangères de la nation ashanti ; et leurs décisions sont souvent souveraines dans les conflits d’ordre interne ou externe. Dans ces sociétés, la femme apparaît également comme femme mythique : guerrières ou déesses, les femmes mythiques sont nombreuses. Plusieurs reines, ou princesses ashanti et yoruba se sont illustrées en guerrières redoutables, commandants en chef d’armées conquérantes, ou résistantes à l’invasion britannique, telle la reine Nana Yaa Asantewa qui combattit, en 1901, les Anglais à la tête d’une armée de guerriers ashanti du Ghana. Par ailleurs, les déesses sont innombrables notamment dans le culte yoruba, et occupent une place importante dans la vie spirituelle des hommes comme des femmes ; les cultes les plus populaires et les plus suivis étant consacrés à des déesses telles Yemaja, sans doute la plus populaire de toutes tant en Afrique que dans la Caraïbe. La femme du commun assure également un très large rôle spirituel, en tant que servante du culte et prêtresse, dans l’existence des individus et dans les moments importants de la vie de la communauté. Leurs connaissances ésotériques, philosophiques et leur maîtrise de la pharmacopée naturelle, font de ces femmes des guérisseuses du corps et de l’âme. Enfin, une des facettes souvent méconnues de la femme ashanti ou yoruba est l’activité économique ; pourtant des récits de chroniqueurs et de voyageurs, autant dans la période précoloniale que pendant l’ère coloniale, nous démontrent que les femmes ont toujours tenu une place importante dans le commerce et dans la vie économique des différents pays concernés, aussi bien comme productrices que comme négociantes. Chez les yoruba, par exemple, deux sociétés de femmes existent : les Alajapa, négociantes en gros qui ont dominé la vie économique du Nigeria notamment dans la période précoloniale, certaines se constituant des richesses colossales, et les Alarobo, revendeuses, dépendantes des Alajapa, qui font le commerce de produits, essentiellement agricoles, et qui ont maintenu, grâce à leurs réseaux serrés et denses, leur activité durant la période coloniale. Pour pouvoir se constituer des petits capitaux de départ, les femmes nigérianes pratiquaient une forme de solidarité économique appelé le « susu ». Cette pratique consistait à former un groupe d’une douzaine de femmes, chaque membre devant verser chaque mois une petite somme, la totalité des fonds recueillis allant tour à tour à une même personne. Les femmes pouvaient ainsi se lancer dans des activités de vente au détail leur assurant une certaine indépendance pécuniaire.
« La vraie négresse » : la femme afro-caribéenne, réalité et fiction
Ayant brossé un tableau, certes rapide et sommaire, mais caractéristique de la femme africaine ancêtre de l’afro-caribéenne, il est intéressant, à travers une analyse de l’héroïne noire dans le roman caribéen, de ses caractéristiques et de son statut ; d’étudier la vision que les auteurs caribéens ont de la femme. Cette femme que l’on pourrait percevoir d’une part, comme purement mythique et stéréotypée, ou encore possédant des traits africains valorisés et exploités de manière originale et intéressante ; et d’autre part comme une femme dont les caractéristiques divergeraient totalement des spécificités africaines et proviendraient d’éléments purement endogènes au nouveau monde.
La vraie négresse est avant tout, dans la littérature caribéenne, une perception idéologique, peu importe sa constitution biologique et le degré d’obscurité de sa peau. Etre une vraie négresse, c’est d’abord garder sa dignité, face à l’homme blanc, face à l’homme noir et face à l’adversité. La vraie négresse possède des aptitudes et des capacités multiples. C’est d’abord une femme de discours, car la parole de la négresse est essentielle. Longtemps muselée, par un monde colonial qui lui coupe la langue quand elle ose en dire trop ou par une prépondérance masculinité étouffante, la femme afro-caribéenne prend la parole par le biais des auteurs femmes. Christophine Dubois, malgré sa parole magique, n’est pas en ce sens une véritable négresse de parole car elle n’existe qu’à travers le discours de la jeune béké Antoinette. Par contre, Annie John, Zuela, Beka sont porteuses de discours lourds, de prises de position, de choix politiques et esthétiques, elles sont les voix des sans voix. Initiée, souvent par sa grand-mère, la femme de parole, qui est aussi une parole ésotérique, possède des aptitudes spirituelles et magiques, et peut même parfois se métamorphoser en animal. Conformément au modèle africain, ces femmes savent manipuler les plantes et en tirer vie et énergie, elles communiquent avec la nature, la terre et ne sont nullement effrayées par la maladie. Ainsi, Christophine Dubois tient le rôle de médecin dans la famille d’Antoinette et même celui de psychiatre ; mais elle est perçue avant tout comme malfaisante par la famille béké à laquelle elle est attachée, et malgré l’affection que ses maîtresses semblent éprouver pour elle, la guérisseuse est caractérisée comme un personnage trouble, ambigu et sombre. Il n’en est pas du tout de même pour les personnages de guérisseuses et d’initiées qui apparaissent dans les autres romans. Souvent âgées, comme dans la tradition africaine, ces femmes sont décrites comme très positives. Dans le roman Annie John la grand-mère d’Annie fait son apparition à un tournant critique de la vie de la jeune fille. Celle-ci tombe en effet gravement malade au sortir de l’enfance, après avoir découvert qu’il existait entre sa mère et elle d’autres sentiments que l’amour. La grand-mère, Ma Jolie, opère alors sur Annie un rituel de vie et de sauvegarde, collant son corps à celui de la petite fille en souffrance, pour lui transmettre l’énergie et l’envie de vivre. À l’image de cette grand-mère aimante, la guérisseuse ou quimboiseuse ne présente pas dans le roman caribéen, à l’exception des romans écrits par des blancs créoles, l’image d’une sorcière. C’est un personnage positif qui possède des qualités spirituelles, une grande foi qu’il sait communiquer et partager : foi dans la vie, foi dans un être suprême. Ces femmes jouent ainsi le rôle de ciment et de lien entre les classes d’âge et les classes sociales. Maryse Condé dans son ouvrage La parole des femmes confère à la vraie négresse le titre de « femme Lougandor » qui, selon elle représente, « un ensemble de qualités et de puissance exceptionnel » (5). Ces femmes Lougandor créées par Simone Schwartz Bart dans son œuvre Pluie et vent sur Télumée miracle (6), toutes descendantes de Reine sans nom ne baissent pas la tête devant la vie, et leur endurance ainsi que leur « capacité à supporter la tristesse, la folie et l’absurdité du monde » (7) leur donne un statut d’exception, renforcé par leur dimension spirituelle, leur aptitude à deviner le mal, et à voir les morts. Cependant les personnages féminins des romans caribéens sont loin d’être toutes des femmes Lougandor. Seule l’héroïne présente généralement ces qualités de perspicacité, de résistance et de courage et ce pouvoir médiumnique. C’est le cas de Zuela imperturbable dans sa détermination à aller de l’avant dans son voyage initiatique et que les épreuves n’arrêteront pas ; isolée, sans amour et sans protection dans le monde féroce de la compétition et de la perversion coloniale, l’enfant, puis la jeune femme développe des qualités de résistance et des qualités spirituelles qui lui permettent de venir à bout de la perte de sa mère, d’une tentative d’assassinat, d’un viol, d’un avortement, de l’isolement, de la révélation de la corruption de son père, d’un amour refusé et d’une stérilité acceptée. Zuela devine le mal, et met ainsi fin aux malversations de sa belle-mère jalouse ; elle chemine accompagnée par sa mère qui la visite dans ses rêves. Christophine de Wide Sargasso Sea est aussi, en quelque part une femme Lougandor ; drapée dans son stoïcisme et dans son impassibilité, elle devine l’avenir et pressent le mal. Acculée dans un rôle de sorcière par Antoinette, qui est prête aux pires bassesses pour sauver son mariage, garder son bel anglais dans son lit, et qui supplie Christophine de l’aider ; Christophine cède et lui délivre un charme puissant censé raviver la flamme et surtout le désir sexuel de son époux. La femme Lougandor est presque toujours frappée de stérilité ou perd ses enfants, c’est le cas de Zuela qui d’avortement en rejet est dans l’incapacité d’enfanter. Christophine mère de deux enfants n’a que des contacts lointains et superficiels avec eux, et même la jeune héroïne de Zee Edgell, Beka, renonce à la sexualité et prend de la distance avec une maternité synonyme de soumission.
Dans le monde fragmenté du système colonial ou post-colonial, la négresse, Lougandor ou pas, apparaît comme une certitude, une figure emblématique à laquelle on peut se raccrocher. Elle est souvent opposée à la mulâtresse, symbole d’ambiguïté qui tangue entre monde blanc et monde noir et se laisse séduire par le pouvoir de l’argent. C’est un personnage puissant, un modèle d’endurance et de résistance, une femme libre.
La femme mythique
On peut se demander si l’héroïne noire n’est pas un peu submergée et même étouffée par une dimension mythique conférée par le peuple et l’écrivain, et qui ne correspondrait absolument pas à un quotidien parfois bien terne où, la femme n’a ni la force ni les moyens de se forger un destin de conquérante. L’inconscient collectif et l’imaginaire créatif n’aurait-il pas tendance à enfermer l’afro-caribéenne dans un espace cristallisé qui lui interdirait tout dévoiement et tout laisser-aller, par ailleurs pertinents dans la création d’un personnage viable et attachant. En un sens oui, car la puissance et l’invulnérabilité de la « Queen mother » lui confèrent une froideur qui implique une distance avec le lecteur qui a du mal à considérer ce type de personnage comme un être de chair, et à lui accorder la crédibilité nécessaire au bon fonctionnement du roman. Il faut dire cependant, que les historiens caribéens, après les avoir ignorées pendant longtemps, se sont attachés à décrire et à mettre en avant des femmes exceptionnelles, qui dans l’histoire de la déportation et de la colonisation, ont participé de manière héroïque aux mouvements de résistance, sacrifiant souvent leur vie pour la sauvegarde de la liberté de leurs compagnons et de l’honneur de leur communauté. Ces négresses rebelles, descendantes de guerrières africaines, ont il est vrai tenu de grands rôles dans l’histoire de la Caraïbe. Héroïnes, combattantes et résistantes, elles sont un certain nombre qui du marronnage pendant l’esclavage aux luttes syndicales et indépendantistes des 19e et 20e siècles sont montées au combat au péril de leur vie. À la Jamaïque et à la Barbade notamment, on retrouve l’exemple de marronnes et d’esclaves révoltées qui ont pris la tête d’insurrections et même de guerres, menant au combat des armées entières d’hommes et de femmes. Ces combattantes prenaient ainsi la tête de troupes qui dans une guérilla incessante, harcelaient les autorités esclavagistes, les garnisons anglaises et les propriétaires des plantations. On peut de la sorte citer la célèbre Nanny qui dirigeait une large communauté de marrons à la Jamaïque et qui, à la tête d’une importante armée de marrons et d’esclaves en fuite, assaillaient sans cesse les troupes anglaises. On peut citer aussi Nanny Crigg qui mena une insurrection en 1816 à la Barbade. Les deux Nanny sont bien entendu les plus connues, mais toute une série de guerrières et de résistantes ont été mises à jour par la recherche dans les trente dernières années. Ainsi, ont été révélés les rôles joués par des femmes comme Abena « Queen of Kingston » esclave Akan qui avait pris la tête de la rébellion de 1760, mais aussi dans une histoire plus récente par Rosanna Finlayson qui prit une part importante dans la rébellion de Morant Bay, ainsi qu’Adina Spencer qui mena avec d’autres la lutte anti-coloniale entre 1940 et 1950.
Des savoirs et pouvoirs ésotériques et magiques étaient souvent attribués à ces femmes mythiques, surtout pendant la période esclavagiste, Nanny la Marronne et Abena étaient des Obeahwomen, versées dans les arts surnaturels d’où leur venait disait-on leur invincibilité. La glorification mythique a été maintenue vivace par l’histoire, par les contes et les récits épiques des luttes anti-esclavagistes et anti-colonialistes qui ont déifié la résistante et qui l’ont érigée au rang d’être surnaturel échappant à la trivialité et à la banalité de la vie de tous les jours. Cependant si les quelques-uns de ces personnages possèdent certaines des caractéristiques de la femme mythique, elles échappent toutefois aux stéréotypes majeurs dans lesquels elles risquaient de se trouver enfermées, ces stéréotypes majeurs étant au nombre de trois :
– La sorcière, détentrice de tous les pouvoirs, un être très froid et presque inhumain; c’est certainement le plus tentant, la réalité spirituelle des peuples caribéen étant très forte et très présente.
– La guerrière invincible, mère de toutes les militantes et résistantes ; une battante insensible à la douleur et plus déterminée que les hommes.
– La mère parfaite, icône de respectabilité, vertueuse, ne cédant pas aux tentations du sexe, symbole de la lutte et des progrès de la communauté noire.
Plusieurs de nos héroïnes empruntent à une ou à plusieurs de ces iconographies mais sans tomber dans une stéréotypie outrancière. Même le personnage de Christophine, qui appartient à une littérature blanche créole déjà ancienne et peut-être plus incline à une vision figée et criblée d’a priori sur les noirs, n’est pas un stéréotype brut. C’est un personnage noble, lucide qui possède la capacité de se projeter dans l’avenir, ce que les autres personnages ne réussissent pas à faire dans Wide Sargasso sea. Dans Beka Lamb, toutes les femmes qui ont un rôle de militante sont par ailleurs très tendres ou encore vulnérables. La grand-mère de Toycie, Miss Eila, très engagée auprès de son parti le PIP, est complètement désemparée face à la grossesse, puis à la folie et au suicide de sa petite fille. Lilla, mère de Beka, quand à elle, bien éduquée, modèle de vertu, de générosité et de courage, présente aussi des failles, et laisse percevoir des faiblesses de mère qui la désacralisent et lui donnent une dimension tout à fait humaine.
Les personnages féminins du roman caribéen sont donc des personnages complexes et riches mais plausibles. La dynastie Lougandor, mythique par excellence, créée par Simone Schwarz Bart et analysée par Maryse Condé, est d’ailleurs à ce titre un excellent exemple. L’ampleur légendaire de ces femmes ne leur enlève pas leur humanité et leur faillibilité. Télumée l’héroïne de Schwarz Bart, vit des tournants très difficiles dans sa vie, avec ses compagnons notamment ; ses angoisses et ses chagrins successifs associés à son entêtement à vivre et à redresser la tête la rendent éminemment émouvante aux yeux du lecteur. Parmi les personnages étudiés, le cas de Zuela est particulièrement intéressant. Elle présente tous les aspects de la femme mythique car elle est à la fois détentrice de pouvoirs surnaturels, battante et impénitente, mais aussi symbole de lutte et de résistance au colonialisme. Cependant, Zuela possède un attrait et un goût pour le sexe dont elle se sert dans ses différentes expériences, et si elle ne craint pas la mort et possède la foi en la vie et l’ailleurs, elle ne se positionne pas en mère courage, capable de tous les sacrifices pour autrui en un don d’amour infini. Zuela se montre parfois d’une grande cruauté et d’un grand pessimisme et c’est ce mélange qui fait d’elle un personnage si abouti et si passionnant.
La négresse : une femme libre
Toutes nos héroïnes ne sont donc pas des femmes mythiques ni même des icônes. Cependant leur point commun c’est la liberté qui les caractérise et que leur confère leur créateur. Ces personnages, femmes afro-caribéennes, sont en effet définis par une relation à l’argent, à la parole, à l’homme, qui font d’elles des femmes indépendantes. Nos héroïnes sont donc très attachées à leur liberté et celles qui cèdent à l’attrait et la facilité d’une vie définie par l’homme ou par le système dominant le paient très cher. Presque toutes les femmes de nos trois romans assurent leur indépendance financière et même quand elles sont mariées, comme Lilla dans Beka Lamb, elles subviennent à leurs besoins et leur univers ne se limite pas à leur foyer et à leur mari. Même les jeunes filles comme Beka et Annie John sont très conscientes de l’importance que revêt leur éducation, autant scolaire que politique et culturelle, elles savent établir une distance entre elles et les jeunes garçons qui les sollicitent et surtout elles prennent en main leur avenir, même si leur choix passent par l’exil. Toycie, amie de Beka, ne respecte pas les principes de la négresse libre, malgré les avertissements de plusieurs autres femmes de sa communauté, elle est subjuguée par l’amour et se laisse séduire par un beau métis qui l’engrosse et l’abandonne ensuite sur les ordres de sa mère. Détruite par sa capitulation au sexe et son manque de foi en elle-même, elle perd pied, sombre dans le folie et finit par se tuer.
Cependant pour résister à la médiocrité, à la déconstruction sociale, au désespoir face aux turpitudes d’une existence qui semble s’échiner à vous perdre, à la folie et à la tristesse, les femmes présentes dans ces romans mettent en place des stratégies de survie et des réseaux de solidarité qui reflètent bien, on doit le dire, ce que les filles d’Afrique ont mis en place et expérimenté de la période esclavagiste à l’ère post coloniale.
Stratégies de survie et solidarité féminine
Les héroïnes du roman caribéen, face aux pierres d’achoppement et aux désespérances qui pavent leur existence, doivent sans cesse mettre en œuvre des stratégies afin de rester en vie et d’améliorer autant que possible leur quotidien. Leurs principales armes sont la spiritualité et la solidarité féminine qui se déclinent selon plusieurs axes : solidarité religieuse, économique, et politique, initiation et transmission. Nous avons vu avec la dynastie des femmes Lougandor que la spiritualité est un des aspects essentiels à la fois dans la réalité et dans le roman caribéen. Si les femmes ont tant besoin de spiritualité, c’est que la vie dans la Caraïbe a toujours été synonyme de drame. Les femmes africaines arrivent dans la Caraïbe porteuses, dans leurs ventres comme dans leurs mémoires, de la souffrance de leur peuple : celle de la déportation, de la violence, de l’offense suprême à la dignité et à la vie, celle de la mort. La traversée est imprimée à jamais dans leur être, comme le seront pendant trois cents, les tortures, les humiliations, la douleur. La Caraïbe est une terre de violence, de chaos, de haine, de sang versé, d’affrontement, une terre où l’on doit faire face à l’horreur ou mourir. Ainsi l’héroïne afro-caribéenne est une héroïne sombre. Elle possède le sens de la tragédie, le sens de l’immédiateté et de l’urgence ; elle cultive l’intimité avec la maladie et la mort ; elle a une perception du temps et de l’espace qui dépasse la simple évidence de la réalité et de la proximité, elle sait notamment qu’une catastrophe naturelle peut tout ravager en un instant et que l’ordre des choses peut être renversé par l’irruption du surnaturel dans le quotidien. Elle est endurcie, fataliste et souvent ironique car elle sait qu’elle est obligée de composer avec l’immoralité et la perversité du monde colonial. Malgré ce caractère grave, l’héroïne caribéenne est une optimiste qui s’appuie notamment sur un dense réseau de solidarité féminine pour ne pas sombrer dans la folie.
L’étude des différentes sociétés africaines à l’origine du peuplement de la Caraïbe montre que les réseaux de solidarité féminine sont très anciens et très ancrés, et qu’ils ont survécu à la déportation et à l’esclavage. Les récits d’esclaves américains et caribéens révèlent qu’à l’intérieur de ces réseaux, les jeunes femmes bénéficiaient des conseils des plus anciennes, que l’expérience sociale et économique s’y transmettait de groupe en groupe, ou d’individu en individu, et que les femmes apparentées ou non s’y soutenaient mutuellement. Les femmes esclaves y défendaient même leurs positions sociales et politiques. Ainsi a-t-on gardé dans certains documents historiques, la trace de telles associations, notamment dans des lettres rédigées par des esclaves lettrées. Old Doll, par exemple, esclave née sur l’île de la Barbade en 1736 constitua avec sa fille Jenny et sa demi-sœur Mary-Ann une association sur la plantation Newton Estate où elles vivaient. Old Doll était la plus âgée des femmes de la plantation et savait lire. À ce double titre, elle était très respectée, et toutes reconnaissaient son autorité et faisaient confiance à son expérience et à sa sagesse. Grâce au réseau de solidarité qu’elles tissèrent, ces femmes obtinrent des améliorations considérables pour elles-mêmes et pour leurs enfants notamment en termes d’éducation, de santé, d’accession à la propriété et de statut social. C’est grâce au foyer de résistance que représentait leur association qu’elles purent obtenir toutes ces avancées en gardant le secret de toutes leurs opérations et faisant preuve d’une solidarité sans faille (pétitions, soutien, concertation). On retrouve encore aujourd’hui de tels réseaux qui bien qu’ayant subi quelques transformations avec le temps, ils ont été notamment rebaptisés mutuelles ou associations, gardent encore comme le même but essentiel : s’encourager, résister, et se défendre en groupe de femmes. Au sein de ces groupes, la femme d’expérience, la grand-mère occupe une place privilégiée. Elles sont des personnes ressources, et sont porteuses de conseils et de solutions. Elles sont souvent celles qui prennent les risques à la place des plus jeunes en temps de conflit ; et on fait appel à elles face à la maladie, à la mort et l’adversité. C’est le rôle que tiennent les grands-mères dans Beka Lamb et dans Annie John. La mère d’Annie fait appel à la grand-mère pour soigner sa fille lorsque celle-ci tombe gravement malade ; et Miss Ivy, grand-mère de Beka nourrit sa petite fille de son expérience de la société et des hommes et la forme politiquement. Car ces sociétés de femmes sont aussi de grands lieux d’initiation. Les femmes y partagent des secrets et les plus âgées qui sont quelquefois des prêtresses y révèlent, aux dauphines de leur choix, leur savoir médical, leur science des plantes, leurs connaissances spirituelles et même parfois leur pouvoir de vie et de mort. Quoique l’on ne puisse pas parler de réseaux de femmes dans Wide Sargasso sea, on peut malgré tout remarquer que Christophine fait preuve d’un remarquable esprit de solidarité féminine. Elle aide d’abord Antoinette mère dont elle est le seul soutien puis Antoinette fille (Bertha) face aux trahisons et à la duplicité de ceux qui les entourent y compris le mari de Bertha. Les deux femmes blanches créoles savent qu’elles ne peuvent compter que sur Christophine, et pourtant c’est leur manque de confiance en elle, et le refus de suivre ses conseils qui les précipiteront toutes les deux dans la folie et l’isolement. Mais c’est dans Beka Lamb que l’on a le plus bel exemple de solidarité féminine. Les personnages, majoritairement des femmes, s’y serrent les coudes face à l’adversité. La mort de Ma Straker : l’autre grand-mère de Beka, la difficulté d’élever les enfants, les soucis d’argent, le cyclone qui ravage Belize, la grossesse prématurée de Toycie, sa folie puis sa mort rapprochent toutes ces femmes d’âge et de milieux différents. De plus dans le domaine politique, les personnages femmes sont aussi incontournables : Granny Yvy ainsi que sa vieille amie Miss Eila sont des piliers de leur parti, le People Independent Party, elles prônent l’unité nationale et l’indépendance et ne s’en laissent pas compter par les jeunes hommes auxquels elles réclament des comptes. Mais c’est surtout Beka, petite jeune fille dissipée de quatorze ans qui entreprend à la mort de Toycie un travail extraordinaire sur elle-même et en mémoire de son amie de toujours, qui se positionne en femme solidaire. Tout le récit est un hommage et une œuvre rédemptrice pour Toycie qui, faute de moyens, n’a pas eu de veillée, entreprise essentielle quand on sait à quel point cet hommage rendu aux morts est fondamental dans les sociétés caribéennes. Les caractéristiques des femmes appartenant à ces associations parareligieuses, politiques, ou d’entraide, sont la résistance à l’oppression, le leadership féminin et la lutte pour la redéfinition des rôles sociaux, économiques et politiques des femmes. Zuela, héroïne du roman The autobiography of my mother, effectue son voyage à travers la vie, dans une solitude quasi-totale, entrecoupée de temps à autre par la rencontre d’un homme avec lequel elle chemine un court moment, et toutes les femmes qu’elle croise sont ses ennemies : sa nourrice qui la maltraite, sa belle-mère qui essaie de l’empoisonner, Lise Labatte qui la traite comme un ventre à louer et la jette à l’âge de quinze dans les « pattes » de son lubrique de mari, sa demi-sœur qui la hait ; mais elle n’en possède pas moins toutes les qualités du leader féminin : détermination et combativité. Elle s’engage dans une lutte contre l’oppression coloniale et dans une dénonciation de la corruption de ce système, en refusant d’être une victime, et en assurant son indépendance financière, et à tous ces titres, elle est un symbole de la résistance et de l’engagement féministe de Jamaica Kincaid.
Pouvoir économique et statut social : le rapport à l’argent et implication sociale.
Dans une société de plantation, majoritairement matrifocale où la femme ne peut généralement compter que sur elle-même pour garantir la survie de sa famille, l’indépendance économique est cruciale. Ouvrière ou exploitante agricole, artisan ou commerçante, domestique ou revendeuse, la femme occupe une grande partie des petits métiers qui constituent le paysage économique de la société coloniale. Parmi les ouvrages que nous citons, c’est surtout The autobiography of my mother qui en présente un assez large panel : la blanchisseuse Eunice Paul, la cantonnière, la domestique, la secrétaire que devient Zuela dans le même roman, l’avorteuse enfin. Cependant les trois ouvrages dépeignent des personnages qui ont à la fois un rapport très distancié avec l’argent (en dehors encore une fois des mulâtresses – la belle-mère de Zuela et Misses Villanueva, par exemple – très attachées à leur situation de bourgeoises oisives), et une grande indépendance rendue possible par l’habitude de se prendre en charge et la solidarité financière. Les femmes esclaves prenaient part à l’économie de marché dans le monde colonial, en tant que producteurs et distributeurs, avec ou sans la permission des maîtres. Victimes de l’économie esclavagiste, ravalées au rang de biens et de propriétés cessibles, les femmes réussissaient malgré tout à participer à l’économie et à récupérer une part de la richesse du monde de la plantation, mais aussi de leur dignité et de leurs intérêts. Les activités économiques de ces femmes, qui étaient essentiellement productrices et revendeuses de produits agricoles, étaient paradoxalement menées en tant que personnes libres, dans ce monde de servitude. Les femmes géraient en effet leurs champs et leurs petits commerces, de manière très indépendante, sans passer ni par les hommes ni par les maîtres. Christophine en est un bon exemple, elle manifeste tout au long du roman un désir d’indépendance, une volonté de progrès social, pour elle-même et pour ses enfants ; et sa prévoyance lui permet de s’installer et de s’affranchir de la famille d’Antoinette.
Par ailleurs, dans les sociétés ou mutuelles que nous avons citées plus haut, nous avons vu que les femmes se soutenaient les unes les autres dans le domaine financier. On retrouve en effet très tôt la trace de mutuelles qui permettaient aux femmes de commencer une petite activité de revente ou d’artisanat. On peut, comme nous l’avons déjà dit, également retrouver en Afrique les origines de ce type de solidarité. Le « susu » nigérian à l’origine est une forme de solidarité longtemps demeurée très populaire dans la Caraïbe et qui se pratique encore dans certaines îles sous le même nom de « soussou ». Quoique ce terme ne soit jamais cité tel quel dans aucun de nos quatre romans, les attitudes des femmes dans Beka Lamb et dans Annie John sont caractéristiques de l’entraide financière féminine qui était répandue dans le monde colonial. En effet, on voit bien dans ces romans à quel point les femmes sont engagées dans les communautés auxquelles elles appartiennent. C’est le cas de la mère d’Annie John qui joue le rôle d’aide soignante et de chiropracteur, créant ainsi un lien social autour d’elle. Christophine a aussi ce rôle de cohésion : c’est grâce à elle que les serviteurs qui la respectent, restent ou viennent travailler sur la plantation. Ma Lilla, la mère de Beka Lamb dans le roman du même nom, crée aussi autour d’elle un réseau de femmes. A la suite du cyclone qui ravage Belize, elle accueille chez elle ses voisins sans abri et organise avec ses parentes et ses amies une véritable cellule de solidarité et de soutien à tous ceux qui sont touchés par la catastrophe. Lilla est un personnage plus complexe qu’elle n’en a l’air. Elle paraît au premier abord, assimilée à la culture anglaise, mais en fait, elle a une position politique et culturelle très engagée. C’est elle, en effet, qui pousse sa fille à s’intéresser au passé de son peuple en lui conseillant d’aller voir le père Nunez et Mr Ramabatu, le masseur guérisseur, tous deux conservateurs de la mémoire de Belize. C’est également elle qui encourage Beka à se donner une amplitude intellectuelle capable de l’amener à une prise de conscience politique mais aussi psychologique. Par l’éducation qu’elle donne à ses enfants et notamment à sa fille, et par son engagement auprès de sa communauté, Lilla montre son implication sociale qui est aussi partagée par toutes les femmes âgées présentes dans les différents romans, soit par leur action politique, leurs actes de transmission ou leur dévouement social.
La résistance du corps : sexualité et avortement
En dehors de quelques protagonistes exceptionnels comme Zuela, les héroïnes du roman féministe caribéen semblent ne pas avoir de vie sexuelle, même quand elles ont des enfants. La sexualité n’apparaît que de manière furtive comme dans Annie John où la petite jeune fille surprend une relation entre sa mère et son beau-père, ce qui la traumatise. L’activité sexuelle paraît donc être, aux yeux de ces personnages femmes une marque de dépendance vis-à-vis de l’homme. Or les femmes que nous avons dépeintes sont jalousement attachées à leur indépendance. Elles s’assument seules, prennent leur destin en main, dirigent leur propre existence, élèvent leurs enfants et il n’est donc pas question de s’attacher pour des raisons sentimentales ou physiques à un homme qu’elles jugent souvent médiocre.
L’esclave noire était privée de son corps, le commerce sexuel était courant dans le monde colonial comme alternative aux travaux des champs et de la maison. Dans les périodes de baisse de productivité des plantations agricoles, les femmes esclaves étaient envoyées en ville pour être prostituées sur les ports et dans les bouges urbains et assurer ainsi à leurs propriétaires la stabilité de leurs revenus. À la campagne, dans les plantations, la prostitution était rare, car inutile, les femmes noires étaient fréquemment abusées par les géreurs commandeurs, et les sévices sexuels étaient d’ailleurs une des premières causes de marronnage des femmes. Dans le monde esclavagiste, le rapport sexuel était d’abord et avant tout un viol. La relation, même quand elle était acceptée est violente, car la femme n’avait aucune autre alternative que de se soumettre ; tout refus, toute résistance pouvant impliquer la mort. Si dans quelques cas, on retrouve les traces de femmes noires devenues maîtresse d’un maître blanc, dans la plupart des cas la sexualité était vécue comme une souffrance. Elle était donc perçue par ces femmes comme une violation et une négation de leur corps et de leur humanité. Dans la fiction caribéenne, l’héroïne noire est souvent une femme qui nie sa sexualité, ou pour qui la sexualité est un sujet très secondaire. Il en est tout autre de la mulâtresse, née des relations interraciales et violentes (jugées comme contre nature) entre blancs et noires, maîtres et esclaves. La mulâtresse, dont la beauté naturelle et les atours sont vantés autant dans les documents historiques, que dans les récits et la littérature, est décrite comme faite pour satisfaire les plaisirs des blancs. Dans son ouvrage, Manners and customs of the West India Islands (8), J.B. Moreton indique que les esclaves de couleur étaient éduquées pour, je cite, « devenir putain ». L’attrait que la mulâtresse semble exercer sur les hommes blancs, noirs ou mulâtres est grand et de nombreux chroniqueurs ont fait état du succès remporté par les prostituées de couleur, et de concubinages fréquents de ces métisses avec des hommes blancs. Il semble y avoir donc une opposition dans l’histoire comme dans la littérature entre la négresse pour qui la sexualité est un fardeau et la mulâtresse qui tire avantage de l’exploitation de son corps, allant jusqu’à préférer le concubinage avec un blanc fortuné à un mariage respectable avec un homme de sa condition. Le personnage de Zuela, héroïne de The autobiography of my mother paraît à cet égard bien singulier, puisqu’elle est à cheval entre la négresse qu’elle est, qui ne désire s’attacher à aucun homme et rejette d’ailleurs à ce titre l’amour de Roland, et la mulâtresse qu’elle est aussi de part son père et qui n’hésite pas à utiliser sa grande beauté et son irrésistible sensualité pour mettre à ses pieds le Docteur Bailey, un anglais qui l’épousera en deuxième noce.
Cependant Zuela partage tout de même avec l’héroïne noire du roman caribéen, le triste refus de maternité. En effet, que ce soit dans la littérature anglophone ou francophone de la Caraïbe, on remarque que l’héroïne afro-caribéenne n’a pas d’enfant. Dans les plantations, les femmes, qui sont les plus nombreuses, sont déféminisées, quand on n’a plus besoin de les abuser sexuellement. Pour mieux les exploiter, les planteurs esclavagistes considèrent la femme comme une amazone musclée, puissante et apte aux travaux les plus astreignants. La maternité, pourtant révérée en Afrique, l’attachement à la famille et aux enfants sont niés. Les femmes doivent travailler jusqu’à la veille de leurs couches dans les champs, et très peu de temps leur est accordé après l’accouchement. Habituées à un tout autre vécu de la maternité et de l’enfance, les populations africaines déportées voient leur taux de fertilité chuter. Les avortements spontanés dus à l’astreinte à des travaux trop rudes sont nombreux, et le taux de mortalité infantile est effrayant. Les mamans démunies voient mourir leurs bébés trop tôt trimbalés dans les champs et qui ne bénéficient d’aucun soin face aux maladies tropicales de toutes sortes : infections, vers, pians, fièvres et j’en passe. Il y a donc dans la société carcérale générée par l’institution esclavagiste un refus de maternité que l’on retrouve chez les héroïnes de la littérature caribéenne. Les femmes ne veulent pas voir mourir leurs enfants et elles refusent encore plus d’être des agents de pérennité du système en donnant naissance, comme le désire le maître, à d’autres esclaves. L’avortement est donc, sur les plantations un procédé courant, et les pratiques qui lui sont rattachées, notamment la connaissance des potions fabriquées à base de plantes sont transmises de femme à femme. La maternité est donc associée à la fois dans le monde colonial et esclavagiste et dans la fiction romanesque caribéenne à la mort. Plusieurs de nos héroïnes subissent un avortement ou meurent pendant leur grossesse : c’est le cas de Zuela et de sa demi-sœur qui dans The autobiography of my mother se font toutes deux avorter, (Zuela devenant même une experte en interruption de grossesse). C’est aussi le cas de Toycie la jeune fille engrossée et abandonnée de Beka Lamb qui meurt en tombant d’un pont. Dans la souffrance constante et constamment renouvelée de la perte d’enfant, la femme noire se construit une expérience de résistante. L’avortement est un acte de résistance, car c’est un refus de céder à la pression et à l’injustice de l’ordre d’une société coercitive, il fait partie des moyens de survie que la femme doit se créer, et des palliatifs à toute cette oppression et cet assujettissement. Le développement de la spiritualité est aussi l’un de ces moyens de survie et c’est la raison pour laquelle nos héroïnes possèdent une telle dimension spirituelle. La lutte pour la conservation de la féminité et de l’identité féminine est une deuxième stratégie de survie. La position ambiguë des esclavagistes qui désiraient réduire la femme noire à une bête de somme puissante et dénuée de tout sentiment humain eut l’effet paradoxal de renforcer cette féminité et de développer davantage le lien mère enfant ; et tout au long du développement de la société coloniale, la femme s’est affirmée comme détentrice d’une esthétique très féminine qui se manifeste dans son allure, ses vêtements, ses bijoux, mais aussi dans son ontologie et donc ses relations à l’homme et à l’enfant et à dieu.
L’héroïne afro-caribéenne : vecteur de transmission et d’espoir
Les héroïnes afro-caribéennes ont donc certes une dimension quelque peu mythique qui correspond aux fantasmes et à l’imagination des auteurs de cette partie du monde. Mais le fantasme se nourrit de l’histoire, d’une vérité trop souvent occultée et laissée pour compte. Les personnages femmes présentes dans les romans sont les résultats de constructions intellectuelles et artistiques qui répondent aux choix conceptuels et esthétiques des auteurs femmes qui les ont créées, et elles résultent de ce fait d’une mise en perspective et d’un point de vue orienté, celui des féministes afro-caribéennes. En effet, on s’aperçoit que c’est avant tout la femme symbole du peuple, la femme représentative de la lutte des classes, des genres et des races qui intéressent ces auteurs. Les héroïnes de la littérature féminine de la Caraïbe anglophone son rarement des mulâtresses qui traînent dans leur sillage un cortège de présupposés négatifs (assujettissement à l’homme blanc, au sexe, traîtrise, refus d’engagement) mais bien des femmes noires qui appartiennent comme le dit Zuela au peuple des Africains. Car la femme noire apparaît d’abord dans la fiction, comme une figure positive de résistance, de courage et de liberté ; alors que la mulâtresse, en dehors de quelques exceptions notoires, y est souvent synonyme de traîtrise, de compromis et de dépendance. Symbole de don de soi, d’endurance face à la misère et aux assauts de la vie, de militantisme face à un système construit sur l’injustice, l’héroïne afro-caribéenne est aussi une femme assaillie par le doute et la souffrance. Entre fatalisme et foi en un avenir meilleur, elle est surtout un indéracinable vecteur de transmission et d’espoir. Ces protagonistes sont donc des créations littéraires complexes, bâties dans un camaïeu de sentiments, de convictions et de destins qui échappent aux stéréotypes malgré une certaine tendance à la fantasmagorie et à la mythologie. Cependant le propre de la fiction n’est-il pas d’échapper à la réalité et de donner vie à nos désirs et à nos fantasmes les plus secrets ?

1. Jamaica Kincaid, Annie John,New York: Straus, Farrar &Giroux. 1985
2. Jamaica Kincaid, The autobiography of my mother, New York: Straus, Farrar& Giroux, 1996.
3. Zee Edgell, Beka Lamb,Oxford, Heineman, 1982.
4. Jean Rhys, Wide Sargasso sea, London: 1996
5. Maryse Condé. La parole des femmes. Paris : L’harmattan, 1979. p. 14.
6. Simone Schwarz Bart, Pluie et vent sur Télumée miracle. Paris, Seuil, 1972.
7. Idem
8. J. B. Moreton, Manners and customs of the West India Islands, London, Richardson, 1790, Page 132.
Bibliographie
Œuvres citées
Edgell, Zee. Beka Lamb. Portsmouth : Heinemann, 1982.
Kincaid, Jamaica, Annie John. New York: Straus Farrar & Giroux, 1985.
_____________. The autobiography of my mother. London: Vintage, 1996.
Rhys, Jean, Wide Sargasso Sea. London: Norton, 1966.
Ouvrages de references
Arnold James (ed.), A history of literature in the Caribbean, (vol. 3). Cross cultural studies, Amsterdam, Philadelphia: John Benjamin, Publishing Company, 1996.
Maryse, Condé. La parole des femmes. Paris : L’harmattan, 1979.
Hart, Richard. Slaves who abolished: Blacks in rebellion. Kingston Jamaica: UWI Press, 2002.
Mc Beckles, Hilary, Centering women: Gender discourses in Caribbean slave society. Kingston Jamaica: Ian Randle Publishers (et al.), 1999.
Moreton, J.B. Manners and customs of the West India Islands. London: Richardson, 1790, Page 132.
Schwarz Bart, Simone.Pluie et vent sur Télumée miracle. Paris : Seuil, 1972.
Sheperd, Verene (et al.). Engendering history. Kingston Jamaica: Ian Randle Publishers, 1995.
Sites Internet
http://www.ccsu.edu/afstudy/upd7-3.htm
http://www.ashanti.com.au
http://iupjournals.org/smallaxe/sm13.html///Article N° : 7193

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