Les exils de la Plume noire

Entretien d'Olivier Barlet avec Dominique Loubao

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Avec la Plume noire, on découvre Paris. La propension de ce Salon à migrer chaque année n’est pas sans évoquer l’errance des cultures noires. C’est donc à l’orangerie du Parc André Citroën qu’a échoué cette année le salon des littératures africaines, haute verrière sonore martelée par la pluie le premier jour et surchauffée dès qu’apparut le soleil le lendemain. C’est donc aux badauds du parc que se mêlèrent les hyper-motivés pour écouter la multitude de tables-rondes proposées, avec un succès partagé, celles du vendredi ou du matin étant carrément intimes. Question de concept reposée chaque année, question de communication aussi, tant il est difficile de fidéliser aussi bien le public que les exposants avec une telle bougeote. Le Maghreb des Livres avait lui, attentats du 11 septembre aidant, quitté la mairie du XXème où il avait su se fixer pour les honneurs de l’Hôtel de Ville de Paris qui tenait à démontrer sa tolérance en des temps troublés. Et si le Salon du livre de la Plume noire jouait la périphérie, ce n’était plus qu’avec sa propre librairie, rompant catégoriquement avec le concept de salon, lui qui réunissait il y a quelques années des dizaines de stands d’éditeurs et d’organismes.
Cet exil n’a pas empêché les rencontres et la qualité des échanges… sur le thème de l’exil : démonstration était faite une fois de plus de l’importance du rendez-vous et de sa raison d’être. Sa principale protagoniste, Dominique Loubao, jurait depuis plusieurs éditions de passer sa lourde charge à du sang neuf. Elle l’a fait en cette année de transition et un nouveau Salon se dessine déjà pour l’année prochaine, sans doute dégagé du carcan de Lire en Fête qui dans une vision bien française de l’événement total oblige, subventions aidant, tous les événements littéraires à se dérouler le même week-end. Entretien.
Quel bilan du Salon de la Plume noire 2001 ?
Contrasté. Pour la première fois, j’ai voulu remettre le Salon à quelqu’un d’autre avec un regard neuf, en la personne d’une jeune femme de 23 ans, Florence Vignal-Cressier. Cela supposait bien sûr une période d’adaptation.
Pourquoi avoir choisi le thème de l’exil ?
On sent les séismes qui agitent le monde et qui reposent la question d’une proximité de l’apocalypse. Les attentats du 11 septembre ont mis en exergue ce thème choisi dans un cadre serein et finalement développé dans la psychose actuelle. Il s’agissait de crever l’abcès : chacun se replie sur sa culture et il était important de parler de ceux qui ont choisi de s’exiler, contraints ou volontaires, ce qu’il y ont gagné et ce qu’ils y ont laissé.
C’est la septième édition du Salon.
Le chiffre sept a une connotation religieuse et nous tenions à arriver jusque là ! On a dépassé en sept ans les thèmes militants puisque nous avions démarré avec la question de la mise en valeur des cultures noires et qu’une ouverture s’est peu à peu dessinée sur le monde occidental, l’Asie et le monde arabe. C’est donc aujourd’hui davantage un échange interculturel qui caractérise le Salon.
Le Salon est en migration permanente.
Il est très difficile de ne pas être comme les autres, d’être des nomades. On a choisi de ne pas se poser. Cela confronte à des surprises difficiles comme l’éloignement. Mais c’est passionnant car chaque fois que l’on pose nos tentes dans ces lieux culturels parisiens qui sont souvent des hauts lieux, il naît un mariage, une union avec le public présent, une osmose, une mayonnaise qui prend ou pas. On ne peut travailler sur les cultures noires et rester dans un coin précis.
N’est-ce pas un problème de déplacer des auteurs à des horaires où le public ne pourra être au rendez-vous ?
C’est vrai. Le problème est d’être lié au week-end Lire en Fête. Nous voudrions passer à un moment où il y a vacance de manifestations culturelles et où ces auteurs puissent être appréciés à leur juste valeur. Mais on a tellement de thèmes à aborder qu’il est difficile de caser tout ça ! Les ateliers ont été organisés à un moment de creux, ce qui est dommage. C’est un loupé à ne pas refaire.
Les éditeurs ont-ils déserté le salon ?
Non, c’est un choix. On a préféré arrêter la logique de stands difficiles à négocier bien qu’inférieurs aux habitudes du marché, lourds en investissements et finalement peu rentables pour tous. Il nous a semblé préférable de présenter des libraires plutôt que des éditeurs.
C’est définitif ?
Non, l’année prochaine, la personne qui va reprendre le salon veut reproposer des stands et ouvrir aux voyagistes ainsi qu’à l’art et l’artisanat. La Plume noire se retire maintenant au bout de sept ans : un renouveau se prépare avec un nouveau concept.
La Plume noire quitte donc le Salon de la Plume noire !
Oui, nous nous mettons en arrière-plan et nous concentrerons sur d’autres projets, les mairies nous demandant de travailler sur les arts plastiques. La dynamique est lancée. Au départ, nous sommes partis de rien ; nous avons prouvé qu’on pouvait présenter sur deux ou trois jours des écrivains et leur permettre de rencontrer leur public. On a débroussaillé le chemin : il est temps de nous retirer et de laisser d’autres faire un salon plus structuré.
Et vous ouvrez une librairie.
C’est un projet privé : « Epices d’encre » est une SARL financée par un emprunt personnel. C’est une librairie ouverte à d’autres littératures d’ailleurs : slave, afghane, kurde, latino-américaine, européenne… C’est une autre aventure sur des littératures méconnues.

Epices d’encre : 32, avenue de Versailles, Paris 16ème.///Article N° : 74

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