Les frères Lambert, deux aventuriers dans la mer des Indes

De Jehanne-Emmanuelle Monnier

La couverture de cet imposant volume réunit tous les éléments propres à enflammer l’imagination avec des gravures de voiliers et d’hommes en pagnes derrière les portraits de ces deux frères habillés en bourgeois du XIXè siècle. Le sous-titre « récit » prépare le lecteur à lire un de ces romans coloniaux d’antan alors qu’il s’agit d’une très sérieuse biographie de deux hommes dont le nom n’est plus connu que par les spécialistes de l’histoire malgache à cause de la charte et des lieux éponymes. Joseph Lambert (1827- 1873) et son frère Henri (1828-1859) eurent en effet de ces vies qui dépassent la fiction : après une enfance dans leur Bretagne natale, ils cherchent à monter des affaires dans l’Océan indien, à nouer des relations politiques sans mandat officiel avec les autorités à Madagascar puis à Mohéli pour l’aîné, à Aden pour le cadet. Les deux frères tentent des coups et en gagnent certains : la flottille de Joseph qui sauva les troupes de Ranavalona Ière à Fort-Dauphin en 1855, la ligne de vapeurs d’Henri entre Maurice et Aden en 1856, une influence spectaculaire sur les souverains malgaches pendant un temps. Mais ils perdent les autres, plus nombreux : le recrutement d’engagés à Aden, les vastes projets de commerce entre les îles, le monopole sur les mines malgaches, la mise en valeur du domaine sucrier à Mohéli et surtout les appuis à des coups d’Etat à Antananarivo et Mohali. Ils n’hésitent pas à courir les mers et les ministères, les palais et les brousses pour conforter leurs manœuvres. Ils sont ambitieux, intrigants, persévérants ; ils séduisent souvent mais agacent Paris qui n’accorde que rarement son appui à leurs projets de colonisation dans un contexte de rivalité anglaise : Joseph, a cherché en vain un soutien français au futur Radama II à Madagascar dès 1857 puis à la reine de Mohéli (Comores) en 1865 et Henri a échoué en Mer rouge jusqu’à en perdre la vie près de Djibouti.
Cette double biographie qui se dévore comme un roman aux multiples rebondissements reprend toutes les sources françaises disponibles sur les deux hommes, en particulier les correspondances et la presse (on regrette que le chroniqueur malgache Raombana n’apparaisse pas). D’une rigueur toute scientifique, elle remet ces incessantes tentatives personnelles dans les contextes politiques locaux et internationaux, élargissant ainsi le sujet à la diplomatie européenne de la fin du XIXè siècle et aux sociétés insulaires complexes où circulèrent les frères : Maurice, La Réunion, Zanzibar, Mohéli, Anjouan. L’histoire malgache, et en particulier les pouvoirs merinas d’Antananarivo, est la plus finement décrite puisque Joseph Lambert, nommé duc d’Emyrne, y a joué un grand rôle dans son appui à une politique d’ouverture à l’occident. On notera en particulier l’analyse du rôle des missionnaires anglais dans la sourde opposition anglaise à tous les projets français mais on s’étonne du curieux silence sur les compagnons de Radama II (menamaso) accusés lors de l’assassinat de celui-ci en 1863. Enfin, le récit, annoté et illustré de gravures de presse de l’époque, est suivi d’annexes précieuses : des sources contemporaines (une partie du journal de l’autrichienne Ida Pfeiffer déjà réédité intégralement en 1990, des lettres, des articles de presse), une bibliographie, une chronologie, des notices biographiques. Jehanne-Emmanuelle Monnier, doctorante en histoire à l’université de La Réunion qui a déjà publié un ouvrage sur l’île malgache de Nosy Be, offre ici une étude passionnante qui décloisonne l’espace insulaire indianocéanique. Et les éditions Orphie la présentent au mieux avec une couverture souple et une encre brune sur papier crème dans son élégante et passionnante collection « Richesse et diversité d’Outre-Mer ». Les lecteurs continentaux comme insulaires acquerront grâce à cet ample travail une vision cohérente de la trajectoire d’intrigants qui, pour ne pas avoir abouti dans toutes leurs ambitieuses entreprises, n’en n’ont pas moins joué un rôle économique et politique très intéressant à éclaircir.

25 avril 2011///Article N° : 10101

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