Les Laves bleues [Calligraphie des silences]

De Catherine Boudet

De recueil en recueil jusqu’à ce cinquième, Catherine Boudet poursuit une œuvre poétique originale dans la Francophonie du Sud, avec des titres énigmatiques (Le Barratage de la mer de lait en 2009, Nos éparses nos sulfureuses en 2010) et des références indianocéaniques insérées dans une langue française savante ciselée à la pointe sèche des blessures.

Toujours à la première personne, ces courts textes denses désignés avec des néologismes (Difacane, Exoplanète, la dahine) ou des formules (Royauté de l’éphémère), reprennent sans cesse le motif de la perte. Adressés à un « toi » maintenant absent, ils naissent et se nourrissent de la blessure, évoquent la nuit, la solitude provoquée par le « départ de la petite » (p. 34) ou « le deuil d’une matrice stérile » (p. 26) :
Je marche dans la gloire du mendiant qui se dévêt des peaux que le soleil aurait pu lui prendre
Je ne suis pas le soleil
Et il fait nuit à l’intérieur de moi
(p. 23).
La tonalité tragique recouvre l’ensemble du parcours, comme cette cendre « sur cette Pompéi insulaire » (p. 34), avec la couleur noire, la déchirure (p. 29) ou l’hématome (p. 15) car « il fait sombre dans le milieu du monde » (p. 38). Si la mort n’est jamais nommée, le fracas, la nuit, le sang, l’irruption de la figure de la louve avec « sa confrérie » (p. 24) puis « ses yeux fardés de cendre » (p. 25) construisent une atmosphère de désolation qui culmine avec la mention de l’enfer – C’est là au fond de moi que se trame l’enfer (p. 37). Mais Catherine Boudet évite le pathos, coupe net les plaintes qui jaillissent, brandit l’image du couteau, se figure en silhouette verticale – je me tiens debout sur la brèche soufrée d’un ciel en perdition (p. 26) – renonce à toute articulation entre les segments de la phrase, jusqu’à la briser en éclats, comme le sont le corps et le cœur de la narratrice – On se farde, on peint de grandes fresques. Sur le corps brisé rassasié pillé (p. 41).
Celle-ci avoue n’écouter qu’elle :
Je n’écris pas sur la blessure du monde
Je me tiens loin d’elle
De ses lèvres rouges
(p. 21).
Pourtant, le monde se glisse tout de même dans l’écriture intimiste de cette Réunionnaise installée à l’île Maurice – « exil gémellaire », (p. 26) – par une série d’allusions à l’univers insulaire : la canne coupée qui brûle (p.30), les mornes [montagnes]et les vendeurs de jus d’ananas en bas des filaos [pins](p. 44), l’odeur du cotomili [coriandre](p. 33), la pirogue au milieu du lagon (p. 31), le bus qui dévale vers Port-Louis [capitale de Maurice](p. 33). Évocatrices de l’Océan Indien, ces images fugitives au « charme colonial » (p. 31) ne peuvent contrecarrer la douleur, tout juste rappeler que, pour les autres, « la vie s’écoule comme un sirop doux et épais » (p. 30). Le motif insulaire du volcan au cœur de l’île comme métaphore du cœur, qui circulait dans les précédents recueils avec le feu et les éclats, revient ici dans le plus long poème qui donne son titre au volume. Les laves bleuies parce que refroidies rappellent que le temps de l’éruption, de la crise, est passé sans pour autant apporter l’apaisement – c’est un conte moderne dans les laves bleues du volcan éteint de nos cœurs (p. 40).
Le poème construit en trois volets évoque dans une atmosphère floue et presque magique l’irruption d’un homme « au visage ravagé » portant avec des mains liées un vase et qui arrive « bien trop tard » (p. 41) car la princesse n’est plus là et le corps gît réduit en lambeaux épars. La dimension onirique suscite les quelques phrases sinueuses presque apaisées :
Traçant au feutre la splendeur de lumineuses solitudes, dans le sixième espace des poissons cardinaux, elle tisse de ses doigts d’azur le manteau des épreuves (p. 40).
C’est dans la fuite du rêve et dans l’agencement des mots que se construit le seul lieu dynamique, le poème – Le mot, ce seul sanctuaire dans le culte du vide. (p. 27)
Alors, poésie des îles, poésie de femme, poésie francophone ? Poésie totale, exigeante, savante que celle de Catherine Boudet dont la langue française accueille et utilise les images insulaires. Poésie égotique qui attire à elle volcans, lagons et odeurs épicées pour parler dans l’ultime oxymore des laves bleues de la dévoration de la passion et des ravages de la solitude. Catherine Boudet dispose chaque poème tout en haut de la belle page, à droite ; ainsi chaque texte est isolé, comme un éclat projeté. Le blanc de la page et du silence peut circuler, la parole forte imprégner le lecteur fasciné : le second oxymore, celui du sous-titre « Calligraphie des silences », se réalise quand l’écriture poétique savamment miniaturisée réussit à tracer des signes de l’indicible.
Ce recueil a obtenu en 2012 le Grand Prix de Poésie Joseph Delteil en France et est magnifiquement publié par la revue Souffles des Écrivains Méditerranéens.

Catherine Boudet, Les laves bleues [Calligraphie des silences], Montpellier, Souffles, 2012.25 janvier 2012///Article N° : 11302

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