Les Maquisards

De Hemley Boum

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Deuxième roman publié chez La Cheminante, troisième au compteur de Hemley Boum, Les Maquisards retrace les combats anticoloniaux au Cameroun dans les années 1950. Un roman puissant, où la complexité permet de documenter l’Histoire à hauteur d’hommes et de femmes.

« Un silence, une omertà », et donc « une curiosité » (1) ont poussé l’écrivaine camerounaise à se pencher sur un pan de l’histoire de son pays ; l’organisation de la résistance anticoloniale et de la lutte pour l’indépendance en territoire bassa. Nourrit de rencontres et de recherches dans les archives, Hemley Boum s’inspire de la trajectoire de l’indépendantiste Ruben Um Nyobé, « héros national », leader charismatique de l’organisation de l’Union des Populations Camerounaises (UPC), créé en 1948. Il sera assassiné par les forces françaises en septembre 1958. C’est à cette date que commence le roman Les Maquisards. Ruben, alias Mpodol (« Le porte-parole ») est encore en cavale dans la forêt bassa, les autorités françaises à ses trousses, tandis que l’un de ses proches, avec son fils, est emprisonné. Se déploie alors, par la force de l’imaginaire de l’auteure, sur 384 pages, la destinée de Ruben et plus encore de son entourage, sur cinq générations. Ces hommes et ces femmes qui ont combattu pour « l’indépendance et la réunification » des Cameroun français et britannique. (Lire à ce sujet Cameroun, retour sur une décolonisation sanglante) Un décor est planté ; celui de l’occupation française dans un village camerounais. Comment vit-on avec cette présence ? Elle est incarnée dans Les Maquisards par Pierre Le Gall, marin breton, qui a construit sa carrière dans les chemins de fer et les plantations où il exploite les populations locales, et se fait construire une villa de maitre régnant sur les lieux. Inspiré de Kant et de Voltaire qu’il cite, il est convaincu de la hiérarchie des races, et vante le système d’apartheid d’Afrique du Sud déjà en place. Il fait régner la terreur dans le village, notamment en embauchant à sa bonne des jeunes filles dont il abuse. L’une d’entre elle est Esta, amie d’enfance d’Amos, bras droit de Ruben. Esta, dès son plus jeune âge, aspire à l’indépendance, elle est de ces « électrons libres d’une communauté où seul le lien protège de l’adversité ». En grandissant, elle devient prêtresse de Ko’ô, ordre féminin des patriarches de la société bassa, qu’elle intègre. Figure spirituelle, politique, de la collectivité, elle est investie dans la lutte contre la colonisation. C’est d’ailleurs par ces figures politiques féminines, que, réellement, les femmes de ce territoire bassa se sont engagées dans la résistance. Un choix de fiction appuyée sur une réalité historique que Hemley précise ; « J’ai choisi de partir sur des femmes paysannes, fortement implantées dans leur culture traditionnelle, car ce sont elles qui faisaient le gros des troupes impliquées dans ces luttes »
« L’histoire doit être au service de la fiction » martèle l’écrivaine en citant l’auteur Milan Kundera dans L’art du roman. D’une singularité historique, propre à un contexte et des personnages, la fiction interpelle, par l’imaginaire, l’humain. Et là où la plume de Hemley dans cet exercice délicat, est puissante, c’est dans l’interprétation de toute cette complexité humaine, qu’elle explore et transmet. On ne saurait que donner pour exemple l’amitié qui se tisse entre deux personnages que tout oppose, à savoir Esta et la religieuse Sœur Marie Bernard, incarnation de l’occupation française et du prosélytisme moral de la colonisation. L’Église combattait alors les organisations traditionnelles, dont le Ko’ô est parti intégrante, et voulait à tout prix asseoir son hégémonie sur les spiritualités présentes. L’Église qui légitimera, par un silence complice, les pires exactions au Cameroun et ailleurs. L’une des plus violentes répressions aura lieu en 1951 et l’UPC, de plus en plus populaire, est interdit en juillet 1955 par le pouvoir colonial, et entre donc dans la clandestinité.
Mais voilà deux femmes, deux âmes qui se rencontrent, se retrouvent autour d’une préoccupation ; celle de soigner, soulager les cœurs et les corps abîmés. « Nous sommes les servantes de la même divinité, nous soulageons nos semblables chacune avec notre propre savoir et notre propre connaissance ». Elles s’unissent notamment, par une « tragique complicité » auprès des femmes souffrant de la cruauté de Pierre Le Gall. Elles s’efforceront d’accompagner les victimes de cette violence innommable mais aussi d’enterrer les enfants du viol, morts avant le terme de nombre de filles à peine sorties de l’enfance. Des passages dramatiques, qui font écho à un questionnement de l’auteure sur cette période, celle du métissage dont est issu Esta ; « On sait le goût qu’avaient les colons pour les femmes indigènes. Beaucoup d’auteurs en ont parlé. Dans certains pays d’Afrique il y a de grandes communautés métisses qui viennent de cette époque-là. Au Cameroun, il y en a peu. Alors je me suis demandée ; où sont passés les enfants ? Et la romancière que je suis, remplie les blancs de l’histoire… » La romancière imagine aussi les trajectoires d’individualités pris dans l’étau de leur conscience et de la pression de leurs collectivités ; La complicité entre Esta et Sœur Marie Bernard en est une illustration. Tout autant que l’est le personnage du fils de Pierre Le Gall ; il a grandi dans ce village camerounais et est confronté tout le long du roman à un devoir de loyauté vis-à-vis de son père et alors même de sa cruauté, et vis-à-vis de ses amitiés avec les indépendantistes avec qui il a grandi. La femme d’Amos, bras droit de Ruben, elle, ne saura comment conquérir l’amour de son mari, réclamer son attention et sa tendresse face à son engagement dans la lutte.
Ainsi, Les Maquisards déroule la trajectoire de dizaines de personnages, auxquels on s’attache tant on grandit, vieillit avec eux dans ce récit qui s’étale des années quarante à la fin des années quatre-vingt-dix. Cette fiction, en transmettant toutes les billes pour comprendre des épisodes bien réels, est d’une telle poésie, d’une telle puissance dans l’intime, qu’elle permet l’appropriation de cette histoire au plus grand nombre. Elle résonne jusqu’à aujourd’hui par ses thématiques fortes de la guerre, de l’oppression, de l’engagement, de la liberté individuelle et collective, de la spiritualité, de la rencontre. Qu’au silence dramatique sur cette lutte pour l’indépendance, succède un bruit tonitruant autour de ce roman puissant qui en transmet les faits avec toute la profondeur que permet la fiction.

///Article N° : 13063

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