Port-au-Prince, dimanche 4 janvier, de François Marthouret

Les vibrants silences d'Haïti

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Adaptation d’un roman de Lyonel Trouillot, le film de l’acteur, metteur en scène et réalisateur François Marthouret sort dans les salles françaises le 29 juillet 2015. Suivant le destin tragique d’un étudiant haïtien sur une matinée à l’époque des manifestations contre le président Aristide en janvier 2004, il rend compte du lien intime entre les histoires singulières et celle du pays.

Deux frères aux choix opposés, pour une vision contrastée d’Haïti à une époque cruciale : le Bicentenaire en 2004, peu avant le départ d’Aristide. Lucien est vertueux, philosophe avocat en puissance ; Ezéchiel (surnommé Little Joe) est un brigand, enferré dans les magouilles. Le revolver contre Spinoza. La dualité simplificatrice menace, mais courageusement, le film la surmonte. Un insert de départ, issu d’une note liminaire du roman Bicentenaire de Lyonel Trouillot dont il est adapté, prévient en effet : « Tout ici ne renvoie qu’à l’incommunicable, au silence que cachent le bruit et la fureur ». Le mot « incommunicable » n’a pas été repris à l’écran, sans doute pour faciliter la lecture, mais il est essentiel car c’est bien cela le problème d’un film qui veut témoigner des révoltes haïtiennes : comment faire sentir ce que cachent le bruit et la fureur ? On retrouvera en écho durant le film cette voix du narrateur qui dans le roman prend tant d’importance : « A l’intérieur de chacune de ces personnes vivent des cris, mais il y a aussi un monde de silence et nul n’entend le silence de l’autre ». L’enjeu sera ainsi de rendre en images à la fois cette voix et ce silence, c’est-à-dire à faire le contraire d’un discours.
De fait, chacun est terriblement seul dans Port-au-Prince, dimanche 4 janvier, une solitude naviguant entre lassitude et survie alors que, pourtant, le collectif des résistants se fonde dans la préparation et les développements d’une nouvelle manifestation devant le Palais national pour réclamer dignité et liberté. Les étudiants débattent de la non-violence face à la répression. Un manifestant empêchera un autre de lancer une pierre sur la police qui n’attend que ça pour les charger, avant que tout ne s’enflamme. La beauté de toute révolution est le courage de chacun : tout Haïtien conscient de l’Histoire de sa terre sait que cela passera par des sacrifices. Qui est prêt à risquer sa vie ? Comme le dit la mère aveugle des deux frères : « C’est dans la chair qu’il faut faire mal, c’est dans la chair que le monde change ». C’est un surgissement des courages que filme Marthouret, mêlant habilement des images d’archives de Port-au-Prince à des scènes tournées à Pointe-à-Pitre. Le temps quasi documentaire consacré aux émeutes est à l’aune du premier degré que le film emprunte au roman lorsqu’il rappelle les croûtes de misère de Port-au-Prince, non pour les esthétiser mais pour leur donner une voix. Si François Marthouret, acteur immense à la filmographie impressionnante, a convaincu Lyonel Trouillot qu’il pouvait le faire, c’est que son projet était de partir du réel haïtien, avec des acteurs haïtiens, sans chercher à le transformer.
C’était le pari dangereux d’un film à petit budget en immersion : le français flageolant d’Ezéchiel fragilise le film là où le créole aurait sonné plus juste, et le film manque de fluidité dans sa mise en scène et son montage. Mais si Port-au-Prince, dimanche 4 janvier touche au but, c’est par l’ampleur qu’il sait donner à son titre, celle d’un de ces moments de l’histoire haïtienne où la résistance prend le pas sur la désespérance. Alors même que les Chimères, les bandes armées d’Aristide, terrorisent les manifestants, les jours du « Prophète » sont comptés, qui démissionnera le 29 février 2004, lâché par la France et les Etats-Unis. En paradoxal contrepoint, le Chimère Ezéchiel porte le nom d’un prophète qui voit les hommes offenser Dieu et en prévoit le châtiment.
Si ce n’est pour évoquer 200 ans de misère, ni le roman ni le film ne se réclament du passé dans lequel le populiste Aristide puisait le fond de ses discours, dans sa constante référence au sang des martyrs. Les deux frères n’ont plus de père et leur mère est aveugle, qui ne peut les guider que par sa lucidité paysanne : il ne s’agit donc plus aujourd’hui de ressasser un mythe mais d’aller de l’avant sans illusion, l’enjeu restant la construction d’un Etat de droit. Etudiant en droit, Lucien doit partir en France muni d’une bourse et sa petite amie qui sait qu’elle risque de le perdre le pousse à se former pour servir son pays. Il sauvera une journaliste agressée lors de la manifestation, la poussant à voir ce qu’elle ne pouvait voir, enfermée dans son regard extérieur. Humain, il sympathise avec un épicier épris de musique traditionnelle, dont la famille concentre le drame haïtien : sibylline religiosité de sa femme, répression exercée par son fils enrôlé dans la police.
C’est dans cette graine d’humanité, qu’Ezéchiel ne peut plus entrevoir, que se situe l’incommunicabilité des silences, parce que l’espoir ne se loge pas dans les discours mais dans ce qui ne se dit pas, ne se dévoile pas, mais anime pourtant ce peuple qui se constitue dans ses luttes. Au-delà du sacrifice, un autre monde est possible, dans l’impalpable horizon de la dignité des êtres.

Lire l’excellente critique du livre par Yves Chemla : [critique n°3563]///Article N° : 13065

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© Crescendo films
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