« Les nouvelles générations de cinéastes ont moins de lien avec la Fepaci que la nôtre »

Entretien de Monique Mbeka Phoba avec Charles Mensah, président de la Fepaci

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Quels ont été vos premiers contacts avec la Fepaci ?
J’ai assisté pour la première fois à un congrès de la FEPACI en 1975, à Alger. Je sortais à peine de l’école. J’avais fait mes études de 1968 à 1974, à l’école Supérieure de Cinéma et de Télévision de Paris. J’avais réussi le concours d‘entrée à l’IDHEC, mais, après les évènements de 1968, l’IDHEC ayant été fermée, je me suis rabattu sur cette école, où enseignaient plusieurs anciens professeurs de l’IDHEC.
Après mes études, je suis rentré au Gabon. Nous avons reçu en 1974 la visite du secrétariat général de la Fepaci, pour nous aider à créer notre association nationale. C’est ainsi qu’un an après, je me suis rendu au Congrès d’Alger, en tant que secrétaire général de cette association nationale, Philippe Mory en étant le président.
Quelles impressions retenez-vous de ce premier contact avec la Fepaci ?
J’avais 26 ans et j’ai été très impressionné de me trouver en présence de sommités du cinéma africain, telles que Sembène Ousmane, Moustapha Alassane, Brahim Babaï, Ahmed Attia, Lionel Ngakane, alors que je n’avais moi-même encore à mon actif que des films d’école.
Pour moi, le premier élément frappant était la conscience politique de ces cinéastes. Aucune décision n’était prise, sans qu’on en ait mesuré les implications politiques. Aucun statut ou règlement d’ordre intérieur n’était adopté, sans qu’on ait rendu hommage et rédigé des motions de soutien aux mouvements de libération de pays encore sous emprise coloniale. Et cela d’autant plus que l’Algérie, pays-hôte, était le pays-avant-garde du soutien aux mouvements de libération.
Le deuxième élément, découlant sans doute du premier, était le grand sentiment panafricaniste dont faisaient montre les intervenants, pour qui l’Afrique était une seule entité pour laquelle ils se battaient et dont ils étaient pleinement partie prenante. Mais, cette conscience ne se limitait pas seulement à l’Afrique, c’était également un engagement tiers-mondiste : nous soutenions par exemple à fond l’OLP. Je me rappelle de nos réunions interminables : elles pouvaient se prolonger jusqu’à 3 heures du matin et reprendre à 9 heures !
Quel programme d’action est ressorti de ce congrès de 1975 pour la Fepaci ?
Le congrès de 1975 n’a pas été le Congrès constitutif. La Fepaci existait depuis 1970. Mais, c’était le premier congrès où les délégués présents avaient vraiment représenté toute l’Afrique. Nous avons élaboré une charte pour définir le contenu de notre action. Le cinéma devait être un outil de combat pour renforcer les luttes de libération pour l’indépendance totale de l’Afrique. La Fepaci, dans ses actions, devait soutenir l’émergence et le développement d’un cinéma africain, en termes de production, de distribution et de formation.
Après ce congrès, la Fepaci a d’abord obtenu la reconnaissance du cinéma africain par les gouvernements et les institutions internationales. Elle a été un des tout premiers organismes reconnus par l’Organisation de l’Unité Africaine. Et, à partir de là, les bureaux qui se sont succédé, ont essayé d’agir dans ces domaines-là : susciter des vocations, proposer des pistes pour les institutions internationales, afin de créer des fonds qui répondent à nos besoins. Et c’est à la première équipe de la Fepaci que nous devons les subventions du ministère de la Coopération en France, qui s’est ensuite fondu dans celui des Affaires Etrangères et de l’OIF, grâce au soutien du fonctionnaire de l’OIF qu’était Tahar Cheriaa. Par la suite, c’est à l’équipe de Gaston Kaboré, que nous sommes redevables de la mise en place des fonds de soutien à la production cinématographique et audiovisuelle des pays ACP, provenant du Fonds Européen de Développement de l’Union Européenne.
À cette époque, les problèmes budgétaires de la Fepaci étaient-ils aussi préoccupants ?
À la Fepaci, le problème financier existait déjà, mais dans une moindre mesure. Car, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, à chaque assemblée générale, les gens se mettaient à jour et payaient leur cotisation, car, autrement, ils ne pouvaient pas participer aux débats. On pouvait fonctionner grâce à des dons d’institutions internationales ou de gouvernements. Comme ceux du Sénégal, de l’Algérie, ou même du Gabon, mon pays, entre autres.
L’Algérie mérite d’ailleurs une mention particulière. L’Algérie était, à un moment donné, le pays le mieux organisé du continent, en matière de politique culturelle, donc cinématographique. Ce n’est pas pour rien que le film du cinéaste algérien, Chronique des années de braise, de Mohammed Lahdar-Hamina, est toujours la seule palme d’Or africaine du festival de Cannes, reçue en 1975 ! Les Algériens avaient donc une sorte de leadership naturel et se seraient bien vus détenteurs du secrétariat général, d’autant plus que l’attribution des différentes responsabilités d’après les votes des participants se faisait chez eux, à Alger. Mais, on ne leur avait proposé que la présidence. Ils avaient botté en touche et, finalement, n’avaient plus rien obtenu, puisque c’était la Tunisie, qui obtint la présidence et le Sénégal, le secrétariat exécutif. Dès lors, ils ont montré une moindre implication dans la Fepaci.
Avant la période de Gaston Kaboré, les statuts de la Fepaci ont été changés lors du congrès de 1985. Pourquoi ?
À un moment donné, on a observé une certaine stagnation de la Fepaci, tiraillé entre le président tunisien et le secrétaire général sénégalais. Lors du congrès de la Renaissance, ce bicéphalisme à la tête de la Fepaci avait été rendu responsable des dysfonctionnements qui s’étaient révélés, petit à petit. Il y avait d’un côté un président et une partie de l’exécutif et de l’autre, le secrétaire général. Cela a pu créer un conflit d’autorité. Et les communications n’étaient pas aussi diversifiées qu’aujourd’hui : pas de fax, pas d’internet… On procédait par télégrammes ou des coups de fil téléphoniques trop courts à cause du coût. Comment se concerter alors ? D’où l’accumulation de malentendus et des problèmes de leadership.
D’où l’urgence pour tous d’organiser un congrès. Le secrétaire exécutif Johnson Traoré a donc discuté au Gabon à propos d’une possibilité d’y organiser le congrès. Le Gabon avait d’ailleurs proposé un premier apport pour assurer la logistique d’une recherche de financement du congrès. Mais, le financement n’avait pas pu être finalisé.
Quand le Burkina Faso a finalement accepté de l’organiser, c’était dans un climat de crise à plusieurs niveaux :
– le niveau politique : le Burkina sortait à peine d’un coup d’état avec l’arrivée de Sankara. Nous menions nos débats avec des militaires et leurs kalachnikovs devant nos salles de conférence… Avec le couvre-feu, si nous dépassions les délais, il valait mieux rester dans les salles jusqu’au petit matin.
– le niveau psychologique : Les gens avaient soif de règlements de comptes. Les hypothèses les plus fantaisistes circulaient sur les contributions financières détournées.
Et cela n’a jamais changé. Il y a toujours eu des suspicions. Moi, j’aurais tendance à dire que c’est dû à notre côté palabreur. On a trop tendance à parler, à juger, sans même avoir les éléments pour le faire. Prenez Gaston Kaboré par exemple : on a dit de lui qu’avec l’argent de la Fepaci, il aurait financé une structure de cosmétiques pour sa femme, ce qui est une pure idiotie…
Mais, le congrès s’est finalement très bien déroulé au point qu’on l’a appelé le congrès de la Renaissance. Nous y avons modifié les statuts, en 1985, en abolissant la fonction de président pour faciliter les choses et avoir donc un secrétaire exécutif, sans président. Et c’est donc Gaston Kaboré que nous avons élu à ce poste.
Comment contrer cette suspicion et donner une meilleure image de la Fepaci ?
Ce qui peut corriger cela, c’est une gestion la plus transparente possible. Et je crois qu’avec cette nouvelle organisation, où prime le collectif, on pourrait s’approcher d’un fonctionnement normalisé de la Fepaci.
En tout cas, les tâches sont bien définies au sein de notre binôme :
– en tant que président, j’ai une fonction de représentation et de garant des décisions du Congrès de Tswane
– Seipati Bulane-Hopa, la secrétaire générale, assure la gestion au quotidien.
Donc, ce partage de responsabilités fonctionne : le bureau n’est plus identifié à un seul individu, comme pour la gestion précédente.
On a consolidé la structure, on a réfléchi au fonctionnement, en termes de conditions financières, on a pensé les logiques de transparence et de bonne gouvernance. On s’est attaqué aux différentes missions qui ont pour objectif de créer un environnement favorable au cinéma.
Et nous avons continué les contacts avec l’Union Africaine, qui est notre principale alliée, dans le but soit de parler directement aux gouvernements, soit d’appuyer les démarches des secrétaires régionaux de la Fepaci, qui agissent à travers les associations nationales de cinéma, afin d’œuvrer à la mise en place d’une Commission du Cinéma financée par l’Union Africaine. Pour cela, a été lancée une étude de faisabilité, dont les critères ont déjà été établis.
Mais, il y a eu des actions plus concrètes en cours comme un symposium sur la formation en Afrique, en Namibie, en octobre 2008, pour les pays de l’Afrique Australe. Opération-pilote, qui sera rééditée pour toutes les autres régions. Le but, c’est de faire le bilan de tout ce qui existe en termes de contenus pédagogiques. Dans tout cela, nous ne nous posons pas comme gestionnaires, mais comme force de propositions et de recommandation. On a fait un budget pour ces différents symposiums, il s’agit de trouver le financement, maintenant.
À la suite de l’African Film Summit à Tshwane, beaucoup de cinéastes africains, notamment du côté francophone, se plaignent d’une mainmise sud-africaine ET anglophone sur la Fepaci et, partant, sur le cinéma africain…
Faute de pouvoir organiser un congrès à temps, Jacques Behanzin a prolongé son mandat d’un an. Finalement, il a pu faire ce congrès en Afrique du Sud. C’est normal, car c’est une période où l’Afrique du Sud est montée en puissance du point de vue de son cinéma et, aussi, à d’autres points de vue : elle a eu des prix internationaux, comme l’Oscar du film étranger avec Tsotsi ou l’Ours d’Or 2005 du festival international du film de Berlin avec U-Carmen eKhayelitsha. Il y a eu aussi le Nepad, le slogan de la Renaissance africaine…
Mais, concernant cette polémique récurrente de la menace d’une emprise sud-africaine sur le cinéma africain, dont la première matérialisation serait le déplacement du secrétariat de la Fepaci en Afrique du Sud, je ne peux pas la cautionner car je n’ai pas une attitude suspicieuse. Moi, j’estime que du moment que je suis respecté par mon partenaire, on peut travailler ensemble. Et c’est le cas.
Mais, je crois qu’il y a aussi une culture de gestion qui est différente et qui est à l’origine de tous ces tiraillements.
La manière anglophone est que, si les objectifs sont définis et les missions identifiées, la gestion exécutive est libre de mettre place les stratégies pour obtenir des résultats. En fonction desquels elle aura ensuite des comptes à rendre.
La manière francophone est qu’avant de mettre en place les stratégies, il faut revenir à la base et demander des avis. Au niveau pratique, c’est difficilement gérable et, bien sûr, cette difficulté provoque des frustrations.
Il y a une tendance de fond à la raréfaction des moyens mis à la disposition du cinéma africain. Comment la Fepaci se détermine-t-elle par rapport à cela ?
C’est vrai qu’il faut agir face à la raréfaction des moyens mis à disposition par les guichets de financement. C’est pour cela qu’en vue de trouver d’autres sources de financement, il faut bâtir un environnement qui permette au marché africain de mieux s’organiser. C’est pour cela aussi que nous cherchons à créer ce fonds de financement de l’Union Africaine, à activer le lien FEPACI / UA / Commission Africaine et la discussion avec les gouvernements à la connaissance desquels nous portons les inquiétudes des cinéastes.
Jacques Behanzin s’est montré très actif sur le dossier du rapprochement entre la Fepaci et l’Union Africaine. La Fepaci avait pourtant été, dès ses origines, déjà reconnue par l’OUA, qui avait précédé l’Union Africaine. Pourquoi un fonds de soutien de l’UA n’est-il envisagé que maintenant ?
C’est vrai que la Fepaci a été, dès les origines, reconnue comme observateur à l’OUA mais, à cette époque, il me semble que nous n’avons pas été au bout de cette logique : on n’a pas mené un dialogue avec cette instance de façon à ce qu’elle se dote d’une politique pérenne au niveau du cinéma. Jacques Béhanzin en a fait le cheval de bataille de son mandat à la tête de la Fepaci et nous continuons cette politique.
Quelles sont les conditions pour que la Fepaci redevienne un pôle de dynamisme pour le cinéma africain ?
C’est difficile à dire, car les cinéastes s’identifient beaucoup plus par eux-mêmes qu’à travers la Fepaci. Les nouvelles générations de cinéastes ont, moins que la nôtre, ce lien avec la Fepaci, qui était indiscutable. Si la Fepaci leur amène des résultats crédibles, cette structure perdurera. Sinon, ce sera ou le chacun pour soi ou quelqu’un qui récupérera la Fepaci à des fins personnelles. Mais, nous avons foi, nous qui sommes chargés de la direction actuelle, en une nouvelle renaissance de la Fepaci, dans le contexte d’aujourd’hui.

Cet article fait partie d’un Zoom sur l’histoire de la Fepacientretien réalisé le 4 mars 2009 au Fespaco de Ouagadougou///Article N° : 8746

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