« Donner plus de moyens au cinéma africain »

Entretien de Monique Mbeka Phoba avec Jacques Béhanzin, secrétaire général de la Fepaci de 2001 à 2006

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Du 3 au 6 avril 2006, s’est déroulé en Afrique du Sud, près de Tshwane (Pretoria), un évènement notable : l’African Film Summit, premier sommet du Film africain.
Co-organisé, à l’initiative de la Fepaci, par le Département des Arts et de la Culture d’Afrique du Sud et le National Film and Video Foundation, structure porteuse de la politique du film et de la télévision sud-africaine, ce sommet a débouché sur une série de recommandations du milieu professionnel, en vue de la création annoncée d’une Commission du Film et de l’audiovisuel africain et d’un Fonds de promotion des industries du Cinéma et des programmes télévisuels, comme agences spécialisées de l’Union Africaine (UA).
L’autre événement fut, à la fin du Sommet, la tenue du congrès de la Fédération Panafricaine des Cinéastes ou Fepaci, qui déboucha sur l’élection d’une nouvelle direction, en l’occurrence le Gabonais Charles Mensah, en tant que président, la Sud-Africaine Seipati Bulane-Hopa, en tant que secrétaire générale et le Nigérian Albert Egbe, en tant que trésorier. Ce fait signale donc, logiquement, la fin du mandat du bureau précédent, à la tête duquel officia durant 5 ans le Béninois Jacques Behanzin, comme secrétaire général. Quand son prédécesseur le burkinabé Gaston Kaboré, avait décidé de jeter l’éponge, en 1997, cela déboucha sur quatre années de crises ininterrompues. Quand Jacques Behanzin devint secrétaire général, il hérita alors d’une organisation moribonde et décrédibilisée.
Comment avez-vous été élu à la tête de la Fepaci ?
On m’a appelé l’outsider de l’élection en mars 2001, car je n’étais prévu dans aucun schéma. Certes, j’ai été secrétaire sous-régional de la Fepaci, pour l’Afrique de l’Ouest, de 1985 à 2001 et je connaissais bien la Fepaci. Quand Gaston Kaboré a démissionné du secrétariat général de la Fepaci, en 1997, on a décidé qu’avant toute nouvelle élection, il serait préférable de prendre en compte les évolutions modernes de la profession et de la jeune génération. Et il a été décidé d’organiser un congrès extraordinaire de refondation de la Fepaci, six mois plus tard. Mais, au lieu de 6 mois, cette transition s’est prolongée quatre ans. Et quand ce congrès a eu lieu, après l’adoption de nouveaux statuts « refondés », j’ai été élu, alors que je n’étais même pas candidat, tandis que d’autres avaient organisé leur campagne depuis un an. Il y avait d’autres candidats crédibles comme Idrissa Ouedraogo et Stanislas Meda, du Burkina Faso. Mais, même si vous n’étiez pas candidat, il était loisible à quelqu’un dans l’assistance de proposer des candidatures. C’est Coulibaly du Mali, qui a proposé ma candidature en disant : « Je propose Béhanzin, parce qu’il est bon pour être chef ». J’ai accepté le défi et nous avons été aux élections. Il y a eu trois tours d’élection. Au troisième tour, Idrissa Ouedraogo avait été éliminé, il ne restait que Stanislas Meda et moi et, à un moment donné, on s’est retrouvé à 6 voix pour Meda et 6 voix pour moi. Il n’y avait en effet que 13 pays en ordre de cotisation, donc autorisés à voter. La personne qui faisait le décompte a pris le seul bulletin restant et a fait durer le suspense en le gardant en l’air pendant de longues minutes. Plus personne ne respirait… Et, finalement, elle a dit : « Behanzin, Jacques ». Alors, bien sûr, en me félicitant, certains m’ont dit : « Toi, tu es venu avec le vodoun du Bénin ».
Quel programme avez-vous voulu mettre en œuvre, à la suite de votre élection à la tête de la Fepaci ?
J’ai écrit un programme en réfléchissant au fait que la Fepaci n’avait pas de structure viable. À l’instar de ce qui se passe en Europe ou aux États-Unis, il faut un cadre pour que les Africains se retrouvent chaque année et décident ensemble de ce qui les concerne. C’est pour ça que j’ai avancé l’idée d’un Forum des Cinéastes africains. Mais, l’Afrique n’a pas de textes pour gérer le cinéma. Les États africains s’étant détourné de la gestion du cinéma, il aurait fallu créer une commission pour cela, qui soit une commission spécialisée de l’Union Africaine et dont la fonction serait de recapitaliser toutes les ressources disponibles pour le cinéma africain. C’est pourquoi j’ai pensé aussi à un fonds pour la production cinématographique et télévisuelle. Car les populations ne se retrouvent pas dans les images qu’elles voient sur leur écran. Il faudrait que ce soit l’urgence et la priorité de notre milieu professionnel, qu’on ait une industrie avec les éléments du terroir, qu’on fabrique des programmes conformes aux schémas culturels africains. De plus, la Fepaci devait organiser son congrès. J’ai été élu pour un mandat de 4 ans et j’ai fait 5 ans exceptionnellement, à cause de cela.
Pourtant, tous les congrès, toutes les élections de la Fepaci se sont toujours faits durant le Fespaco, le festival panafricain de Ouagadougou. Pourquoi avez-vous procédé différemment ?
Si on avait récemment aligné une série de mauvais congrès, c’est que la Fepaci, n’ayant pas les moyens de faire venir tous les délégués, greffe ses congrès sur les éditions du Fespaco. Et les congressistes ont donc toutes sortes de tentations rencontres, contacts, films… Ils ne sont donc pas réguliers pendant les congrès. On va et vient, on crie pour montrer qu’on est là quand on est là. Puis, on redisparaît. Je me suis dit qu’il fallait trouver un cadre plus approprié à notre congrès, qu’il fallait l’autonomiser du Fespaco, afin de pouvoir réellement se lancer dans les débats de fond.
En Afrique du Sud, tout le milieu professionnel du cinéma et de l’industrie des programmes africains, s’est réuni à la suite du vote, par l’Assemblée ordinaire de l’UA, qui s’est tenue entre le 10 et le 12 Juillet 2003 à Maputo de la décision 69, qui, entre autres dispositions, requiert que : « La Commission de l’Union Africaine prenne les dispositions appropriées, en coordination avec la Fepaci, l’URTNA, le MASA, le Fespaco et toutes les autres parties prenantes, à des consultations et des études préliminaires en vue d’établir la Commission Africaine de l’Audiovisuel et du Cinéma et un Fonds de promotion du Cinéma et de l’industrie des programmes télévisuels ». Comment avez-vous obtenu ce résultat ?
J’ai revisité toutes les déclarations des chefs d’Etat sur le développement de l’Afrique. Le plan d’action de Dakar de 1992 fut le clou des initiatives culturelles adoptées dans la perspective de la création d’un marché culturel africain. Puis, j’ai rédigé un projet de décision inspiré de tous ces principes et postulats culturels de l’OUA (car c’était encore l’OUA, à l’époque). C’est à Lusaka, en 2001, que j’ai commencé à connaître ce milieu. Je m’y suis rendu en tant que membre-observateur car la Fepaci a obtenu ce statut, depuis sa création en 1970. C’était l’époque où on élisait le secrétariat transitoire pour la mise en place de l’Union Africaine. J’ai été ensuite au sommet sur le Nepad en avril 2002, à Dakar. J’ai saisi cette occasion de faire connaître la Fepaci, en distribuant un programme à chaque délégation présidentielle et j’avais écrit à tous les Etat africains pour leur dire qu’ils étaient parrains de la Fepaci. En juillet 2002, j’ai été au sommet de l’UA à Durban, en Afrique du Sud, sûr que le programme allait être adopté, parce que c’est ce qu’on m’avait promis à Lusaka. Cela n’a pas été le cas et j’ai été désagréablement surpris par les tribulations de la diplomatie internationale. Mais, un an plus tard, il l’a été à Maputo en juillet 2003. Et là, le Bénin a joué un rôle capital.
Si cette décision a été adoptée, c’est à la suite d’une procédure particulière. La Fepaci, en tant que membre observateur, ne peut proposer directement un point à l’ordre du jour de l’UA. Donc, j’ai envoyé des dossiers au Mali, au Burkina-Faso et au Bénin pour que ces pays mettent ce point à l’ordre du jour. Et, finalement, c’est le Bénin qui l’a fait à Maputo. Un fonctionnaire chargé de l’intégration africaine au sein du ministère béninois des Affaires Etrangères et de l’Intégration Africaine (MAEIA) a failli faire capoter le projet, en le retirant de l’ordre du jour, parce qu’il n’y trouvait pas son compte, mais, in extremis, on a pu faire échouer sa manœuvre et réinscrire le projet. Heureusement, car cela a été une des rares fois où le Bénin a fait une proposition de décision, lue par le président Kerekou, à l’assemblée de l’Union Africaine. Le projet a d’ailleurs été très bien accueilli. Le président Abdoulaye Wade a même publiquement déclaré : « Et dire que c’est un militaire qui nous fait la leçon sur la culture ! »
La décision a été votée en juillet 2003. Comment cela se fait qu’elle n’a commencé à trouver un début d’application que trois ans plus tard ?
Une fois la décision adoptée, pour sa mise en œuvre, il était nécessaire de faire une concertation avec le milieu professionnel et, pour cela, de trouver les moyens d’organiser un Forum. Comme je l’ai déjà dit, je ne voulais pas le faire pendant le Fespaco. Je me suis tourné vers l’Afrique du Sud et j’ai été surpris de leur bonne disposition envers ma proposition. Ils ont finalement accepté en février 2005 d’accueillir le Forum, qu’ils ont tenu à appeler l’African Film Summit. L’UA a approuvé cette offre en janvier 2006 et Marcel Diouf, qui est le responsable de la Culture au sein de l’UA, m’a même demandé, en plaisantant, quelle magie j’avais utilisé pour que l’Afrique du Sud me débarrasse de tous mes problèmes.
Quel a été le budget total de la manifestation ?
5,4 millions de rands, ce qui correspond à peu près à 450 millions de francs CFA. Sur ces 5,4 millions, un peu plus de 4,6 proviennent de différentes structures publiques ou parapubliques sud-africaines. Les autres contributeurs sont, entre autres, l’Ambassade de France en Afrique du Sud et Africalia. 80 personnes ont été invitées de l’extérieur, un peu plus de 150 personnes étaient d’Afrique du Sud.
Il n’empêche que vous ne semblez pas être beaucoup apprécié des cinéastes africains, qui sont restés toujours restés sur une impression négative à votre égard, depuis votre élection à la tête de la Fepaci.
Je pense qu’en dehors de quelques-uns, j’ai de très bonnes relations avec les cinéastes africains. Beaucoup sont venus me dire : vous n’avez pas démérité. Toute leur vie, les gens vont se souvenir que ce sommet, c’est le travail de Jacques Béhanzin. Quelqu’un de l’Ouganda est venu me dire : « Merci, Monsieur : c’est grâce à vous que je suis ici… ». Les Nigérians m’ont dit : « On est content que tu aies été proposé encore une fois comme secrétaire général pour voter pour toi, même si tu n’as pas obtenu le poste. Juste pour te remercier. Parce qu’on a vu ce que tu as fait… ». Ceux qui disent que mon bilan est négligeable, que font-ils de la décision 69, que font-ils de l’African Film Summit ? Ce sont des acquits qu’ils me doivent et qu’ils doivent au Bénin, qui a soutenu mon mandat. Je crois que, si la nouvelle direction de la Fepaci a demandé à me garder comme expert consultant pour la mise en œuvre du Fonds et de la Commission du Film, c’est qu’elle reconnaît que j’ai fait un travail utile.
Vous ne citez justement que des témoignages positifs provenant d’anglophones. Et que répondez-vous aux francophones qui pensent que, loin de vous être redevables en rien, ils vous considèrent comme le cheval de Troie de l’industrie cinématographique sud-africaine, prête à prendre l’hégémonie au niveau panafricain et pour lequel vous n’avez été, vous et votre sommet, qu’un instrument ? Il y a eu certains commentaires en ce sens sur RFI, qui expliquait que l’influence burkinabée sur le cinéma d’Afrique subsaharienne venait de connaître son point d’orgue…
J’ai entendu parler de ces propos sur RFI et je les trouve exagérés. C’est vrai que quand je suis allé poser mon problème aux Sud-Africains, ils ont été très disponibles. Mais, ils m’ont expliqué que, devant les attentes des autres pays africains, qui voudraient que les Sud-Africains investissent aussi dans leur cinéma, ils ont trouvé que le meilleur cadre pour le faire était la déclaration 69 de l’UA et les institutions qu’elle avait en projet de créer. Et, dès lors, ils se sont alors déclarés disponibles pour financer le sommet. En fait, on reproche aux Sud-Africains une chose et son contraire : de ne rien faire et de trop en faire. Je crois que les appréhensions des francophones sont compréhensibles, mais je plaide pour qu’on laisse au moins la situation se décanter, pour vraiment juger s’il y a péril en la demeure. Après tout, il s’agit de donner plus de moyens au cinéma africain et des moyens qui viendront d’Afrique. Qui s’en plaindra ?

Cet article fait partie d’un Zoom sur l’histoire de la Fepacientretien réalisé à Cotonou en 2006 après l’African Film Summit de Tshwane///Article N° : 8748

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Les images de l'article
Jacques Béhanzin © Monique Phoba, 2009




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