« La Fepaci et les personnes qui la gèrent doivent résider sur le continent africain »

Entretien de Monique Mbeka Phoba avec Mahama Johnson Traoré, ancien secrétaire général de la Fepaci

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Comment pouvez-nous nous situer historiquement la naissance de la Fepaci ?
La Fepaci est un mouvement, qui, si on se réfère à son histoire, est parti de très loin, c’est-à-dire de la responsabilité de ses créateurs, face à leur peuple. Cette responsabilité, écrivains, poètes, intellectuels du monde noir, réunis en 1956, à Paris, à la Sorbonne, la partagèrent publiquement, sous les auspices de Présence Africaine. Il y avait, à cette époque, une effervescence intellectuelle.
Après le Festival Mondial des Arts Nègres, à Dakar, en 1966, nous nous sommes revus en 1969, au Festival Panafricain d’Alger. Projections de films, débats,… À ce moment, l’Algérie était la base arrière de tous les mouvements de libération de l’Afrique. Nous, les cinéastes, nous nous sommes réunis et avons jugé qu’il était bon de nous fédérer en une association. Nous étions tous représentés, tous les cinéastes du Nord au Sud du Sahara. Mais, nous nous sommes dit qu’il fallait renvoyer cela à une rencontre ultérieure, à Tunis, lors des Journées Cinématographiques de Carthage.
Une structure légère a donc été mise en place, pour réfléchir sur des textes de base pour la mise en place d’une fédération de cinéastes africains. C’est au cours des Journées Cinématographiques de Carthage en 1970 que la Fepaci a été créée. Le président et le vice-président étaient tunisiens et le secrétaire général ainsi que le trésorier, sénégalais.
Feu Ababacar Samb était le premier secrétaire général et a mis en place les structures de la FEPACI, ainsi qu’obtenu différentes reconnaissances, dont continue de jouir la Fepaci jusqu’à présent par l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) devenue Union Africaine (UA), l’UNESCO et l’Institut Culturel Africain (l’ICA, qui a cessé d’exister).
Quel fonctionnement a été prévu pour cette nouvelle structure ?
La Fepaci regroupait l’ensemble des cinéastes du continent. Cependant, dès le départ, il a été convenu que les cinéastes en étaient adhérents à travers leur organisation nationale. Les cinéastes dont le pays était encore sous domination coloniale, pouvaient cependant adhérer individuellement ou à travers leur mouvement de libération. Par exemple, Lionel NGAKANE représentait l’ANC de l’Afrique du Sud. D’autres cinéastes représentaient le Frelimo, mouvement de libération du Mozambique. Car les intégrer revenait pour la Fepaci à soutenir ces pays dans leur lutte pour la libération et l’indépendance.
A chaque rencontre, la Fepaci se faisait aussi un point d’honneur de rédiger des motions de soutien à ces pays.
Donc, les deux points fondamentaux à retenir de la Fepaci, au niveau organisationnel, c’était que :
1°) La Fepaci regroupait tous les cinéastes, du Nord au Sud du Sahara ;
2°) L‘organisation structurelle de la Fepaci passe par les associations nationales c’est-à-dire que les cinéastes s’inscrivent à la Fepaci, quand ils le sont dans leur association nationale.
Le premier travail du premier secrétaire général Ababacar Samb Makharam a donc été de parcourir l’Afrique pour installer toutes les représentations nationales de cinéastes.
Au niveau pratique, la Tunisie a donné les premiers moyens. Le Sénégal a mis à disposition un bureau dans un immeuble. Ainsi, la logistique pour l’administration et les contacts était assurée. Des institutions comme l’ICA (Institut Culturel Africain) et l’UNESCO donnaient également des subventions.
Quels pays ont été les principaux soutiens de la Fepaci à sa naissance ?
Vous savez, à cette époque, le monde d’après-guerre était bipolaire, divisé par la guerre froide. Et les conséquences étaient que l’Afrique était séparée entre le groupe de Monrovia, destinés aux pays engagés à gauche et celui de Casablanca, qui regroupait les pays dits conservateurs.
Pour le secrétaire général de la Fepaci, il s’agissait de jouer stratégiquement de cette réalité, quand il rencontrait les autorités gouvernementales de chaque pays africain, afin d‘obtenir les soutiens nécessaires.
Des pays comme le Sénégal dont le chef d’état était très réceptif à la chose culturelle, la Tunisie où se tenaient les Journées Cinématographiques de Carthage et la Haute-Volta (actuel Burkina-Faso) étaient très engagés auprès de la Fepaci. Ce qu’il faut retenir de cette période, c’est que les cinéastes se considéraient comme des acteurs engagés dans le combat de la libération de l’Afrique et que cet engagement allait de pair avec leur travail de créateurs. Il n’était pas question de mettre cet engagement en bandoulière pour se consacrer à son œuvre.
Il devait y avoir une responsabilité du cinéaste face au devenir de l’Afrique. Et nous assumions collectivement et totalement cette position, qui est, sans jugement de valeur car les contextes sont bien sûr différents, notablement moins défendue par les cinéastes d’aujourd’hui.
Comment se passaient les élections à la Fepaci ?
Il y avait eu des élections au moment de la création de la Fepaci, mais, il n’y en eut plus ensuite. Si la Fepaci trouvait les moyens pour s’organiser au niveau de son quotidien, par contre, aucun État n’était décidé à organiser le Congrès de la Fepaci, du fait du coût de l’évènement parce qu’il s’agissait de rassembler tous les cinéastes, mais aussi en raison des retombées préjudiciables qui pouvaient découler des prises de position enflammées dont les cinéastes étaient coutumiers, politiquement incorrectes pour le pays-hôte.
Il n’y a pas eu d’élection, jusqu’à la démission du premier secrétaire général, feu Aboubacar Samb. Pour quelle raison avait-il démissionné ? Je ne saurais pas vraiment me prononcer à ce sujet. Peut-être parce que la gestion de la Fepaci l’éloignait trop de la réalisation cinématographique, même si, durant son mandat à la Fepaci, il a réalisé un film : Kodou. En tout cas, le secrétariat général de la Fepaci ayant été confié non à une personne, mais à un pays, le Sénégal, l’association des cinéastes sénégalais (CINSAS) m’a désigné comme nouveau secrétaire général.
Comment le secteur du cinéma sénégalais se portait-il à ce moment ?
Nous vivions, à ce moment-là, une période d’effervescence dans la production sénégalaise. Pour comprendre cette période, il faut remonter aux origines de la création de CINSAS, abréviation de : « Cinéastes sénégalais associés ».
À l’époque, nous, les jeunes cinéastes, n’avions pas le droit d’être intégrés dans l’association nationale des cinéastes sénégalais. Car les conditions étaient strictes : il fallait avoir réalisé trois courts-métrages ou avoir été assistant sur trois longs-métrages et avoir été parrainé par un autre cinéaste confirmé pour être intégré dans l’association nationale. La jeune génération, qui sortait des écoles de cinéma en France pour revenir au Sénégal aussitôt, ne remplissait pas ces conditions et les films réalisés dans le contexte scolaire n’étaient pas pris en compte. Frustrés de ne pouvoir intégrer l’association nationale, nous avons fondé notre propre association.
En fondant l’autre association, nous n’avions qu’un seul mot d’ordre : faire des films, pour pouvoir prouver notre professionnalisme à l’opinion nationale qui s’était émue de cette déchirure entre les professionnels que nous étions. On ne peut pas se considérer comme cinéastes par le titre, mais parce qu’on fait des films.
Nos films étaient reconnus et primés dans des festivals internationaux, alors qu’il nous était nié d’être des cinéastes. Et nous avons fait le forcing pour être reconnus comme tels. Quand je dis nous, je parle de Djibril Diop Mambety, Thierno Faty Sow, Cheikh Tidiane Aw, Momar Thiam et moi-même… Mais, le ministère de la Culture nous a fait savoir qu’il ne pouvait pas y avoir au Sénégal deux associations de cinéastes et, finalement, nous nous sommes réunis dans l’entité « CINSAS » ou Cinéastes Sénégalais Associés. Mais il est resté un état d’esprit de compétition, qui faisait que tous les cinéastes se faisaient un point d’honneur de faire un film au moins tous les deux ans, alors qu’il n’existait pas encore tous ces guichets de financement qui existent aujourd’hui. Il n’y avait que le ministère de la Coopération française. Mais, nous n’en avions cure, nous nous battions : c’était une période d’engagement et de prise de conscience. Cela a été une période faste, combative et dure.
Et puis, il existait entre cinéastes sénégalais, une critique objective, constructive. On en parlait face à face, avec la personne concernée, et pas en son absence. Ce qui nous permettait de nous améliorer, de nous remettre en cause et de faire de meilleurs films. On se parlait, sans cette hypocrisie qui existe aujourd’hui. Cela permettait des relations plus saines et plus constructives.
On se réunissait souvent à notre siège, qui s’appelait le « Katanga », parce que c’était des batailles incroyables à l’intérieur. On y entrait à 10 heures, pour en sortir à 22 heures, ce qui vous donne la mesure de nos débats.
L’État sénégalais avait mis à notre disposition des locaux pour abriter les sièges de la Fepaci et du CINSAS, ainsi que des caméras 16 et 35 mm, du matériel d’éclairage et de la machinerie pour nos productions. Les caméras 16 mm appartenaient à la télévision et les 35 aux Actualités sénégalaises.
De quelle manière s’est effectuée la transition entre vous et Ababacar Samb ?
Ababakar Samb avait exercé son mandat sous le contrôle de notre association et nous revendiquions son bilan comme nôtre. Car, comme je l’ai déjà dit, le Congrès donne le secrétariat général à un pays, pas une personne. Et le pays désigne la personne qui va exercer effectivement la fonction. Mes collègues m’ont donc désigné pour remplacer Ababacar dans les années 80. J’avais un programme pour la Fepaci : raffermir l’organisation en essayant d’organiser un congrès.
Dès que j’ai été élu, j’ai commencé à parcourir les pays africains, pour voir dans quelle mesure il était possible d’organiser ce congrès. Le gouvernement sénégalais avait soutenu la Fepaci, mais ne tenait pas à s’immiscer dans ses affaires intérieures. La question de la volonté politique dans toutes les problématiques culturelles, en Afrique, est toujours importante. Ce n’était pas un désintérêt, mais une option. Donc, il n’était pas question pour lui d’organiser le Congrès. En dernier ressort, on a eu l’accord du Gabon, mais malheureusement, l’organisation de ce Congrès a buté sur les conditions financières. Il a même circulé à l’époque des rumeurs de détournement de fonds. Et, finalement, ce sont les cinéastes burkinabés qui ont émis le souhait que ça se passe au Burkina.
Au moment du congrès burkinabé, en 1985, j’avais déjà démissionné. Les statuts ont été modifiés à ce congrès.
Rétrospectivement, quel est votre regard sur le fonctionnement de la Fepaci ?
Vous savez, on s’adapte, on avance. Mais, je pense que la question de la volonté politique demeure primordiale. Il n’est pas incongru que l’Afrique du Sud ait aujourd’hui le secrétariat général. Ils l’ont eu parce qu’ils l’ont voulu. Comme cela a été le cas, en son temps, pour le Burkina-Faso.
L’Afrique du Sud a une tradition cinématographique, il y a des structures d’accueil, les responsables cinématographiques de ce pays peuvent faire beaucoup pour le cinéma africain. En son temps, Gaston Kaboré, a, avec le soutien du Burkina Faso, son pays, fait beaucoup pour le cinéma africain. Et, également pour le cinéma de son propre pays. Il a mis en œuvre un plan d’actions et il s’est retiré quand il a vu qu’il ne pourrait pas aller plus loin.
Il faut remarquer que la gestion de la Fepaci a été concomitante d’un grand essor cinématographique, au Sénégal et au Burkina Faso, les pays des différents secrétaires généraux. Le cas de l’Afrique du Sud est particulier, car c’est un pays qui jouit d’une longue tradition cinématographique. La seule exception est le Bénin.
Pourquoi ? Le soutien insuffisant de l’État ? Ou le fait que Béhanzin n’ait pas un CV professionnel suffisamment convaincant ? Il est tout à fait clair que Béhanzin a pu devenir secrétaire général de par la situation particulière créée par le départ de Gaston Kaboré et la période d‘attentisme qui a suivi. Car il ne s’agit pas que de la qualité de l’homme qui a la fonction, mais aussi de la position de son gouvernement par rapport au cinéma. Et, clairement, au Bénin, cette volonté politique ne s’est pas manifestée. Le mandat de Béhanzin était donc surtout un mandat intermédiaire, mais il doit nous apprendre à savoir mieux opérer des choix stratégiques et professionnels, qui permettent à l’organisation d’aller de l’avant.
L’attelage actuel d’un président gabonais, Charles Mensah, et d’une secrétaire générale sud-africaine, Seipati Bulane-Hopa, sans oublier le trésorier nigérian, est aujourd’hui d’un grand intérêt. Jusque-là, seules l’Afrique de l’Ouest et du Nord se sont retrouvées à gérer la Fepaci.
Aujourd’hui, l’Afrique du Sud et l’Afrique Centrale travaillent ensemble, même si le pouvoir décisionnel est beaucoup plus dans les mains des Sud-africains. Mais, Charles Mensah, qui est un homme de consensus, d’ouverture et non de pouvoir, sans compter qu’il possède sur le bout des doigts cette histoire de la Fepaci, saura gérer ce bicéphalisme, qui a pu poser problème par le passé.
Nous sommes donc revenus, après le congrès de Tshwane, à la formule du début : un président et un secrétaire général, qui, selon moi, est meilleure, car elle permet beaucoup plus la concertation et est donc plus démocratique. Gaston Kaboré n’avait, à un moment donné, de comptes à rendre à personne et ce n’était pas nécessairement une bonne chose, même pour lui !
Que pensez-vous de la création de la Guilde des cinéastes de la diaspora ?
La Guilde ne peut être concurrente de la Fepaci. Elle gère surtout la réalité particulière des cinéastes de la diaspora. Individuellement, ses membres restent liés à la Fepaci, par le biais de leur association nationale. La Guilde a tout son sens à exister, car il y a beaucoup de cinéastes africains, qui vivent à l’extérieur du pays et affrontent une situation particulière. Mais, selon moi, les organes de la Fepaci et les personnes qui la gèrent doivent résider sur le continent africain.

Cet article fait partie d’un Zoom sur l’histoire de la Fepacientretien réalisé au domicile de Johnson Traoré, en banlieue parisienne, le 6 avril 2008///Article N° : 8747

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