Les shegués de Kinshasa Kids, ou l’usure du poncif

Enfants des rues et musique dans la capitale congolaise

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Marc-Henri Wajnberg a découvert Kinshasa et ses hordes d’enfants des rues et leur a consacré un film. Entre fiction et documentaire, Kinshasa Kids, nous plonge au cœur de la capitale congolaise, au plus près du quotidien effréné de ces enfants accusés de sorcellerie et chassés du toit parental. La précarité et la musique se donnent la réplique en s’appuyant sur la figure du shegué, omniprésente depuis de nombreuses années.

À Kinshasa comme partout en R.D.C, le mot shegué s’est imposé pour désigner les enfants qui vivent dans la rue. Son origine est incertaine. Il existe cependant deux étymologies différentes mais pas exclusives. La première le présente comme la contraction et l’apocope de Che Guevara. À l’instar du révolutionnaire cubain, le shegué est avant tout errant. Dans certaines régions du pays, il était appelé « vagabond » ou wayambard, substantif obtenu à partir de « kuwayawaya »(vagabonder en swahili de Lubumbashi). Au début des années 90, le dramaturge Kilubwa Mwika a intitulé ainsi, une pièce (1) qui peut être une des premières manifestations littéraires du shegué. Dans ce drame, un jeune homme choisit de courir les rues plutôt que de subir les maltraitances répétées de sa belle-mère. Une deuxième version postule que c’est une transformation congolaise de « Schengen », comme l’espace et surtout le visa. Le shegué serait, à l’origine, le Kinois qui vit difficilement en Europe. Le chanteur Papa Wemba qui s’affirme depuis longtemps comme le maître à penser de la shégattitude, présente dans kaokokorobo (2) le shegué/romain comme une variante kinoise du Zulu/New-jack d’Europe. Cette chanson raconte les trafics illicites auxquels se livrent des jeunes gens en survêtement qui rêvent de rouler en Mercedes Benz. Dans les deux cas, le shegué est constamment en situation d’urgence, qui l’oblige à déployer une grande énergie.
Marc-Henri Wajnberg confie avoir été impressionné par cette vitalité notamment chez les enfants des rues. Répondant aux questions d’Haski (cofondateur de Rue89) lors de l’avant-première parisienne du film au MK2 Quai de Seine, le réalisateur a expliqué avec force détails comment il est arrivé à Kinshasa avant de déclarer son amour pour « la ville, ses habitants, leur énergie, leur beaut酠». Kinshasa Kids est à voir comme un hommage à cette volonté de vivre et cette envie de s’en sortir.
Le cinéaste ouvre son film de sorte à plonger le spectateur tout de suite dans le vif du sujet. Les premières minutes auraient pu s’intituler « la fabrique du shegué « . Dans ces séquences, on découvre le futur shegué, qui n’est alors qu’enfant possédé, subissant une séance d’exorcisme à grand renfort d’incantations, de prêches et de sévices physiques. Le désensorceleur, muni d’une bible, se sert de ses dents pour extraire du corps de l’enfant des éléments qui matérialisent la possession. Dans ce climat de superstitions, de pauvreté, de méchanceté, des enfants sont obligés de fuir les maisons parentales, aidés en cela par des belles-mères particulièrement acariâtres. S’en suit alors la misérable vie dans les immondes rues de Kinshasa, le danger permanent et les policiers corrompus mais qui parfois peuvent se montrer humains. C’est dans ce climat hostile qu’un groupe de shegués fonde une formation musicale dénommée diable aza te (le diable n’existe pas) pour entretenir l’espoir d’un lendemain meilleur. Voilà pour l’histoire mais il reste des questions.
Pourquoi encore ce type de film pour parler de Kinshasa ? Depuis 2010, il s’en est succédé plusieurs, dont certains ont été des succès internationaux. Entre le magnifique document retraçant l’aventure du Staff Benda Bilili et Viva Riva, le thriller déjanté de Djo Tunda Wa Munga, il y a eu Kinshasa Symphony qui nous plonge au cœur d’une passion pour la musique classique pratiquée dans des conditions héroïques, et plus récemment Kinshasa Mboka te de Douglas Ntimasiemi qui décrit le vécu de ses habitants ou Atalaku (Crieurs), de Dieudonné Hamadi où politique, religion et argent s’entremêlent. Tous ces films ont pour cadre l’impitoyable Kinshasa que l’on découvre sous toutes ses facettes. Cette effervescence est à la hauteur de la « ville invisible » pour reprendre la formule de l’anthropologue Filip de Boeck et de la photographe Marie-Françoise Plissart. (3) Même le cinéaste congolais Mweze Ngangura, qui a déjà beaucoup filmé Kinshasa, nous invite dans son dernier documentaire à en poursuivre l’exploration avec un titre éloquent : Tu n’as rien vu à Kinshasa.

En quoi le film de Wajenberg se détache-t-il des précédents ? Le titre Kinshasa Kids évoque Kinshasa symphony de Martin Baer et Claus Wischmann. La référence devient encore plus explicite lorsqu’on découvre qu’une femme qui tient un malewa (restaurant kinois) sur le marché est aussi violoncelliste au sein de l’orchestre philarmonique. Elle fait accorder son instrument chez le même artisan qui fabrique les guitares du Staff Benda Bilili. Une sorte de « cinémathèque » kinoise se met en place, qui a pour effet d’ancrer les poncifs : on ne survivrait à Kinshasa qu’en alliant « débrouille » et « musique ». Cette association est récurrente au cinéma depuis La Vie est belle (film de Benoît Lamy/Mweze Ngangura, 1987) où Papa Wemba poussait la chansonnette en parallèle de sa vie de galérien exerçant des petits boulots de shegué. On verra d’ailleurs apparaître la star de la musique congolaise dans Kinshasa Kids.

De la musique aux enfants des rues

Comme son homologue soldat, dont Kourouma disait être « le personnage le plus célèbre de [la]fin du vingtième siècle » (Allah n’est pas obligé, p. 93), l’enfant des rues est le personnage obligé de la fiction congolaise contemporaine, surtout si elle a pour cadre une grande ville. Dans Rebelle de Kim Nguyen, il est les deux : le personnage est enfant-soldat et l’actrice, enfant de la rue. Ce film qui surfe sur les clichés a remporté plusieurs prix, dont l’Ours d’argent de la meilleure actrice pour Rachel Mwanza, que l’on retrouve dans Kinshasa Kids.
Le shegué a pris d’assaut les médias et les arts : en caractère imprimé, sur pellicule ou papier glacé, le jeune homme délabré, camé à longueur de journée et la jeune fille violée sont partout. Ils sont le nouveau visage de Kinshasa. De Mathématiques congolaises de Jean Bofane aux photos de Gwenn Dubourthoumieu, Le Calvaire des enfants sorciers, les regards s’arrêtent sur ce visage mi-inquiétant, mi-attendrissant. Tout est fait pour qu’il nous reste sur la rétine. Cette figure anciennement reléguée devient même centrale. L’ascension de Célio Matemona dans le livre de Jean Bofane décrit bien ce mouvement. Partageant un hangar miteux dans une commune de Kinshasa, le jeune homme féru de mathématiques intègre la sécurité présidentielle, en gravit les échelons en forçant l’admiration de son supérieur et à la fin du roman, il est pressenti comme membre de l’Assemblée Nationale, porté par les voix des shegués et autres déshérités. Le film sur les Benda Bilili nous montre l’évolution de Roger Landu, le musicien qui, dès 13 ans, errait dans les rues avec son instrument atypique. Incarnant l’espoir d’une continuité, il devient le personnage central du film. Quant à Viva Riva, il s’achève sur le sourire joueur du jeune Anto, le petit vendeur ambulant s’amusant au volant d’une riche voiture, à côté d’un sac rempli de dollars. Dans la fiction contemporaine, le shegué ne meurt plus comme chez Kiluba Mwika ou dans Kaokokokorobo, il prend le pouvoir financier, politique et culturel.

Tous ces éléments font de Kinshasa kids un film éponge, gorgé de références mais dont la visée reste ambigüe. Le souci de dresser une carte postale de la ville le dispute à l’esprit initial d’un film qui se voulait avant tout musical. Les acteurs qui ont gardé leurs noms s’insèrent dans la fiction tout en conservant ce fond du shegué que l’on ne veut pas voir disparaître. Wajenberg insiste sur le fait qu’il met en scène des « personnages vrais ». La musique n’est plus au cœur du propos. Pas un seul des morceaux qui donnent de l’épaisseur au film ne sont interprétés par les protagonistes ; quant à Sinnerman de Nina Simone, elle contraste par trop avec l’amateurisme des personnages tout en marquant un surplomb ardu à dépasser.

Dans ses entretiens sur le film, on apprend que Wajnberg, étant obligé d’abandonner son précédent projet, s’est rendu à Kinshasa pour « faire un film sur Kinshasa et la musique », les enfants des rues l’on littéralement attendri. Il confie avec admiration qu’un de ses acteurs aurait même inventé la réplique culte du film : « pongi ekipaka place te  » (le sommeil ne s’embarrasse pas de l’endroit) alors qu’il s’agit en réalité d’un dicton popularisé par le groupe Wenge Musica Maison Mère.
En dérivant ainsi de la musique vers les shegués, Kinshasa Kids est devenu un spectacle docu-fictionnel aussi attendrissant qu’édifiant propre à répondre aux attentes d’un public en quête de l’adrénaline d’une sociologie de la catastrophe. On préfère caricaturer plutôt que témoigner d’une réalité contradictoire, rude certes mais où les ombres sont aussi disputées par les lumières, que la vitalité enfantine ne suffit pas à cerner. Le destin des protagonistes laisse le pas à une mosaïque d’impressions qui au final ancrent un peu plus l’image d’une Afrique misérabiliste.

1. Kiluba Mwika, Le Wayambard, Likasi, Echo des Ecrivains Zaïrois, 1993.
2. Papa Wemba, « Kaokokokorobo » in Pôle position, Sonodisc, 1995.
3. Voir Boeck, F. de & Plissart, M-F, Kinshasa : récits d’une ville invisible, Bruxelles, Luc Pire, 2005.
///Article N° : 11494

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© Kinshasa Kids
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