Les travaux d’Ariane

D'après une nouvelle de Caya Makhélé*

Mise en scène : Gérard Navas (France) assisté de Albert Bilgho (Burkina Faso)
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J’aurais voulu avoir un sexe qui parle
Bouteille en plastique rouge et gobelets verts dont elle joue comme des jouets, salade effeuillée qu’elle jette dans le public, papaye juteuse dont elle se barbouille la bouche, grande poupée de chiffon à la robe bleue qu’elle serre contre elle, bikinis bariolés et sous-vêtements jetés en vrac sur la scène, puis qu’elle étend comme du linge à sécher, gouache bleue, rouge et jaune qu’elle étale sur son visage…. les couleurs crient autour d’Ariane tandis qu’elle sombre dans la folie sous l’oeil impavide d’un infirmier tout de blanc vêtu, droit comme un i planté côté cour.
Telle la Pythie de Delphe sur son trépied, Ariane vient raconter ses rêves et ses désirs, mais son trépied n’est qu’une vieille sellette de bois blanc à laquelle elle tente de donner des couleurs, et ses rêves n’ont rien de divinatoires, si ce n’est qu’ils éclairent a posteriori l’acte impensable qu’elle vient de commettre et dont nous n’aurons connaissance qu’à la fin du spectacle ; si ce n’est aussi qu’Ariane entre dans une espèce de transe hystérique. Etait-ce la meilleure option pour faire entendre le texte de l’auteur congolais Caya Makhélé ? Du moins est-ce le choix du metteur en scène Gérard Navas qui a opté pour un travail d’extraversion, comme si le plateau se faisait défouloir, et grand étal aussi des tourments psychologiques d’une femme meurtrie qui a perdu son identité humaine. Et la comédienne Anne-Marie Bere prend avec force le texte à bras le corps ; elle empoigne cette parole souvent indécente et la secoue de tout son être jusqu’à devenir elle-même le bébé assassiné qu’elle pleure, jusqu’à régresser à l’état d’enfant, se gavant salement de fruit, se roulant par terre, se couvrant de peinture de toutes les couleurs…
Cependant, cette théâtralisation du texte semble passer à côté du sens profond de l’œuvre est ne fait que renvoyer dos à dos les deux meurtres dans le tourbillon coloré et criard d’une conscience folle : celui de Démokoussé qui, par peur des moqueries de la société et du qu’en-dira-ton a tué en l’étouffant sous un oreiller la fillette albinos que venait de mettre au monde Ariane, et celui d’Ariane qui perd la raison et qui tue à son tour Démokoussé par étouffement en s’asseyant sur sa bouche. La nouvelle tisse tout un réseaux de sens et d’images que l’on ne retrouve pas dans l’approche scénique ; comme au début de la nouvelle, cette bouteille de champagne que s’ouvre Ariane et  » qui ruisselle d’avoir été trop secouée « , cette bouteille qu’elle renverse par maladresse et dont  » elle observe longuement le champagne s’écouler par petits jets éruptifs  » avant de prendre la bouteille et de la serrer contre sa poitrine en se balançant. Image érotique que l’on retrouve à la fin avec le jaillissement de son urine dans la bouche de Démokoussé.
Les deux meurtres, qui ouvrent et ferment la nouvelle, se répondent au plan symbolique et donnent du sens au monologue.  » Peut-être observer au fond de moi  » (p. 14) dit le personnage pour amorcer un discours qui est une reconstruction de soi, une reconquête d’identité, celle d’une femme aliénée par le pouvoir mâle, celle d’une femme dont l’existence même a été niée par le meurtre de son bébé. En sacrifiant l’enfant, Démokoussé a bafoué catégoriquement son statut d’individu, piétinant ses sentiments, ses désirs, ses pulsions, ses passions…
L’Ariane qui a décidé d’observer au fond d’elle-même et qui inaugure cette exploration en ouvrant une bouteille de champagne, n’est plus l’Ariane aimante, docile et résignée de Thésée, c’est l’Ariane de Dionysos, Dieu du vin et des pulsions profondes, Dieu de la germination et de la vie.  » J’aurais voulu avoir un sexe qui parle.  » (p.16), dit-elle dans les débuts de la nouvelle, et elle passe aux actes. Ariane laisse son sexe s’exprimer, cette bouche de plaisir et de vie, autrefois muselée et dominée par l’homme, prend la parole et se libère. D’où la très grande sensualité du texte, une sensualité alimentaire, où se mélangent nourriture et sexualité, où le sexe se fait bouche.
On constate ainsi une véritable érotisation alimentaire qui va de la bouteille de champagne aux petits jets éruptifs qu’elle sert sur sa poitrine, à  » l’huile de palme trop grasse  » qu’elle associe aux  » petits sexes d’hommes, mous  » (p. 16), à la papaye qu’elle caresse et d’où naît  » l’image des énormes seins de femmes qui pendent hors des soutiens-gorge  » (p. 17), en passant par  » l’amant-moutarde  » (p.21), ou le démon prompt à  » ventouser le sexe comme une glace, dégoulinante de sucre que la langue gourmande d’un enfant affamé happerait avec ferveur « . (p.19)
C’est le ventre, siège de la peur et de l’écoeurement, qui impose ici sa voix, le ventre autrefois apaisé par la chaleur de la main du grand-père (p.20), le ventre qui a porté pendant neuf mois Orisha (p.14), le ventre devenu cet  » abdomen contracté par le dégoût  » (p.28).
Le monologue est une tentative de se reconstruire, de retrouver sa personnalité, de remettre à neuf sa place de femme dans la société humaine, comme elle repeint à neuf la chaise. C’est pourquoi le geste par lequel elle tue Démokoussé est-il aussi monstrueux et hérétique. Elle s’assoit sur sa bouche, s’assoit en somme sur son autorité, mais elle renverse aussi le rapport de force sexuel en appuyant son sexe sur l’orifice buccal de l’homme et en urinant au lieu d’éjaculer, renversement symbolique et fatal. La nouvelle se ferme alors en boucle, le jet d’urine répondant au ruissellement du champagne et aux petits jets éruptifs de la bouteille renversée qui ouvraient le récit. Et ce jaillissement devient celui même du texte, celui de cette parole libératoire et dionysiaque par excellence.

* Caya Makhélé,  » Les Travaux d’Ariane « , in Les Inédits 94 de RFI-ACCT, éditions Sépia, Paris, 1995.par Le Fadjirilolo Théâtre (Burkina Faso)
au Théâtre Expression Sept
avec : Anne-Marie Bere (Burkina Faso) et Albert Bilgho (Burkina Faso)///Article N° : 1088

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