L’esclavage au Musée des cultures guyanaises

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Conservateur en chef du patrimoine et directrice du Musée des cultures guyanaises à Cayenne (Guyane française), Marie-Paule Jean-Louis témoigne du processus d’exposition de l’esclavage sur un territoire touché par l’histoire de l’esclavage et des traites négrières.

Le musée des cultures guyanaises est un musée d’ethnographie dont un des objectifs est de constituer et conserver des collections d’objets et des collections documentaires témoignant de l’histoire et de la culture des différentes composantes ethniques de la société guyanaise. Une collection ethnographique de référence portant sur les différents groupes culturels de Guyane a donc été constituée depuis 1988, date de création de l’établissement, qui est tout à fait récent. Cependant, à l’inverse des musées d’ethnographie occidentaux, des collections relatives à l’histoire de la Guyane ont été acquises. Il s’agit plus particulièrement de collections portant sur l’esclavage, mais aussi sur le bagne, l’orpaillage… Cette sortie volontaire du cadre des collections ethnographiques généralement suivi par les musées européens s’explique par les orientations d’acquisition définies dès la mise en place de ce projet, qui inclut d’emblée la prise en compte d’éléments relevant de l’histoire de la Guyane. Traiter l’esclavage au musée, en plus de valoriser les collections matérielles, iconographiques et documentaires qui s’y rapportent, permet aussi d’apporter un complément aux programmes scolaires par la conception d’outils pédagogiques.
L’esclavage au Musée des cultures guyanaises
Tout d’abord, à travers des expositions. Deux types d’expositions sont réalisés : des expositions temporaires et des expositions itinérantes. Renouvelées tous les six à dix mois, les expositions temporaires s’adressent au grand public. Elles présentent généralement deux niveaux de lecture, un niveau grand public et un parcours junior destiné aux plus jeunes. Nous avons présenté la première exposition sur l’esclavage en 1994. Elle s’intitulait Kasé masak, aux sources de la culture créole. Tous les deux ou quatre ans à peu près, nous en présentons une nouvelle ayant trait à la traite négrière, à l’esclavage et aux abolitions. Ici par exemple, une affiche de l’exposition Portraits d’esclaves réalisée en 2006 et des documents qui concernent le parcours junior. Les expositions itinérantes se présentent sous différents formats et sont mises à disposition à titre gracieux des établissements scolaires et des collectivités. Elles font l’objet d’une nouvelle impression chaque année, et sont régulièrement enrichies.
Une autre façon de présenter l’esclavage au musée des cultures guyanaises passe par la conception d’outils pédagogiques. Il s’agit par exemple de dossiers pédagogiques élaborés pour aider l’enseignant à préparer la venue de sa classe au musée, ou encore d’outils pour les publics scolaires, qui s’appuient sur les programmes officiels en cours. Les tranches d’âge concernées vont de la maternelle au lycée. D’autres médiations sont aussi proposées, complétées par des activités ludiques et pédagogiques qui permettent de s’instruire tout en s’amusant. Ce sont des jeux de type puzzle, quizz, cherchez le détail, etc.… Ces activités sont très importantes parce qu’elles permettent de dédramatiser certains aspects de cette période, sans pour autant occulter la véracité des faits, et de mieux présenter et aborder certains points parfois difficiles à exposer à de jeunes enfants.
Des contraintes réelles
Tout d’abord, le musée des cultures guyanaises possède peu de collections matérielles relatives à l’esclavage. Les collections d’archéologie coloniales représentent environ 6 % du volume global des collections du musée. Il s’agit essentiellement de matériel archéologique provenant de chantiers de fouilles programmées dans l’île de Cayenne entre 1992 et 1998. Certaines pièces ont été restaurées et ont fait l’objet de remontage, comme par exemple des formes à sucre, des pots de raffineurs et diverses céramiques. D’autres collections, par exemple celles en métal, n’ont pu faire l’objet d’aucune restauration à ce jour, faute de crédits. Outre ces collections matérielles relatives à l’esclavage se trouvent d’autres objets qui évoquent les survivances culturelles de l’esclavage. Ils sont plus nombreux – environ 10 % du volume global des collections – et sont essentiellement composés d’instruments de musique, d’objets de vie quotidienne comme des ustensiles en calebasse et en bois, des lampes à huile rudimentaires, des costumes et des parures. Ces collections concernent essentiellement le groupe culturel créole. Ensuite, on peut évoquer d’autres types de collections qui sont en cours de constitution : ce sont les collections immatérielles. Il s’agit d’éléments du patrimoine culturel créole qui se sont transmis oralement et qui font l’objet depuis quelques années de collectes de terrain et d’études. Ce sont principalement des chants, des contes et des éléments qui concernent certains savoir-faire traditionnels transmis de génération en génération comme le patrimoine culinaire et la pharmacopée traditionnelle. Ces éléments du patrimoine immatériel sont très importants et très forts parce qu’ils montrent la survivance culturelle de l’esclavage, à travers la culture créole. Le musée des cultures guyanaises conserve aussi des collections iconographiques et documentaires. Ce sont de nombreuses estampes des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. Par exemple, je pourrais citer un volume contenant les 44 planches du Voyage à Surinam et dans l’intérieur de la Guiane de John Gabriel Stedman qui date de 1798 ; des gravures présentant des esclaves au travail ; quelques estampes correspondant aux côtes occidentales de l’Afrique de l’Ouest, qui ont été acquises pour illustrer les propos que le musée pourrait tenir sur la traite négrière et bien entendu, un exemplaire du Code noir. Pour compléter ces collections documentaires, deux maquettes ont également intégré les collections du musée. Une première représentant la sucrerie de l’habitation La Compagnie à Rémire (île de Cayenne) à la fin du XVIIe siècle. C’est une maquette réalisée à partir d’une figure et d’une description cotée, tirée du manuscrit d’un habitant ayant pour nom Jean Goupy des Marets. Et une seconde maquette qui présente la poldérisation des terres basses de l’habitation Macaye, située elle aussi sur les fonds de Rémire au XVIIIe siècle. Une autre contrainte peut aussi être évoquée : les espaces d’exposition limités. Le musée des cultures guyanaises se situe dans une maison traditionnelle créole de la fin du XIXe siècle, réhabilitée il y a quelques années. L’établissement dispose d’un espace d’exposition de 80 m2 pour recevoir le public. L’exiguïté de ces surfaces génère forcément des contraintes en matière de scénographie, et limite considérablement la capacité d’accueil des expositions, qui sont malgré tout renouvelées régulièrement.
Il s’agit cependant d’une solution d’attente, puisqu’un projet de Maison des cultures et des mémoires de la Guyane est à l’étude. Ce projet devrait permettre à terme, en 2016 ou 2018, de disposer de salles d’exposition permanentes dans un ensemble patrimonial d’exception, situé en cœur de ville à Cayenne (l’ancien hôpital Jean Martial). De nombreuses collections jamais montrées à ce jour, faute d’espace, pourraient ainsi être présentées. Pour ce qui est de la réceptivité du public du musée des cultures guyanaises face aux expositions sur l’esclavage, je me suis surtout appuyée sur les commentaires et observations laissés sur le livre d’or. D’une manière générale, les tendances qui se dégagent ont surtout relevé le caractère pédagogique des expositions. En voici, par exemple, quelques extraits :
Je désirerais vous remercier d’avoir eu la bonne idée de retracer de façon simple et pédagogique, l’histoire de l’esclavage en Guyane. – Très fort en émotions et en réflexions. Ça fait mal, mais c’est pour notre bien futur – Superbe exposition, très poignante. Les images parlent plus fort que les mots. etc.…
Donc des observations qui montrent que le public manifeste un certain intérêt pour ce type d’exposition. D’autres commentaires sont plus nuancés, et portent plus particulièrement sur des points d’histoire et/ou des ressentis personnels. En parcourant le livre d’or, j’ai relevé celui-ci que je vous livre in extenso, ce qui vous permettra de l’apprécier !
Tout d’abord, je désirerais vous remercier d’avoir eu la bonne idée de retracer de façon simple et pédagogique l’histoire de l’esclavage en Guyane. Cependant quelques critiques me viennent à l’esprit, malgré le bonheur que j’éprouve en constatant le désir de certains de faire connaître à tout un chacun cette partie tragique de notre histoire. Il m’apparaît toutefois que cette exposition n’insiste pas assez sur le marronnage et les nombreux héros trop méconnus et même occultés par l’administration française qui, par on ne sait quel miracle, parvient à faire disparaître de précieuses archives de Guyane. Certes, vous en avez parlé, mais trop succinctement. Les Pompée, Simon et autre Attention, sont notre fierté et notre dignité, comme le sont les faits de petits marronnages et d’empoisonnements. Par contre, vous savez parfaitement vous étendre sur un certain Victor Schoelcher dont les encyclopédies ne cessent de nous vendre le caractère humanitaire, alors que dans sa bouche comme dans celle de n’importe quel membre du gouvernement de l’époque, le mot « abolition » ne soulevait que des enjeux politiques et économiques. Pourquoi risquer de perdre leurs colonies comme ils ont perdu Haïti ? S’il y a un compliment que l’on peut faire à cet homme qui ne mérite pas d’avoir sa place, ni dans les livres d’histoire, ni à Cayenne, c’est que c’était un homme d’une grande intelligence et clairvoyance. Quant à votre condescendance envers la religion catholique et au surplus votre désir de réhabilitation en conclusion, affirmant la condamnation de l’esclavage par le Pape en 1839, sachez que cette condamnation est à l’esclavage ce que Victor Schoelcher est à l’Histoire : une victime de son époque et des pensées véhiculées par la classe intellectuelle. Quatre cents ans après, cette condamnation est sans sens, sans valeur réelle, et sans goût sinon celui de l’amertume. Chaque gouverneur passé en Guyane pendant la période esclavagiste a pu le constater : « Plus il y a de prêtres et moins il y a de marronnages et d’empoisonnement des maîtres ». Est-il utile de rappeler que cette religion a légitimé l’esclavage et condamné notre peuple à la soumission durant quatre cents ans ? Le calvaire de Canaan aurait-il pris fin ? Vous qui voulez œuvrer pour ce pays, faites-vous un devoir de ne pas occulter, ni négliger aucun point de notre histoire. L’état français s’en charge déjà assez bien.
Le texte, exceptionnellement long, est signé Nèg Laro bwa et est extrait du livre d’or d’une exposition intitulée Les Chaînes du passé, esclavage et abolition en Guyane réalisée en 2004. Il est important de préciser que les commentaires consignés dans le livre d’or sont généralement pris en compte. Celui qui vient d’être porté à votre attention nous a permis, quelques années après, de présenter une exposition sur le marronnage. Un travail de recherche assez important a dû être entrepris pendant plusieurs mois aux Archives départementales de la Guyane et au caom, la finalité étant la réalisation d’une nouvelle exposition sur les grands chefs marrons de Guyane. Il est à noter que depuis quelques années, les expositions ayant trait à l’esclavage sont demandées par de nombreux établissements scolaires, plus particulièrement durant la période de commémoration qui s’étend en Guyane du 10 mai au 10 juin. Certaines collectivités, comme par exemple celle de Saint-Laurent-du-Maroni située dans l’ouest de la Guyane, demandent le prêt d’expositions itinérantes pendant cette période pour les faire circuler dans toutes les écoles du premier degré de la commune. En conclusion, à travers ces différents exemples, il a été important de montrer la dynamique mise en place par le Musée des cultures guyanaises pour pouvoir exposer l’esclavage. Ce travail, pédagogique et didactique, relayé par diverses collectivités, a pour objectif de montrer, à travers des collections matérielles et documentaires, l’histoire de la traite négrière et de l’esclavage en Guyane.

///Article N° : 11552

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