L’esprit libre de Bolya Baenga

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Désiré Bolya Baenga est décédé le 10 août 2010 à Paris, à l’âge de 53 ans.
Né en 1957 à Kinshasa, romancier et essayiste, ancien élève de Sciences-Po, Bolya Baenga vivait à Paris. Il a reçu en 1986, le Grand Prix de l’Afrique noire qu’il partage avec Tierno Monenembo, pour son premier roman, Cannibale.
Cannibale s’inspire du livre de Joseph Conrad Le nègre de Narcisse dans lequel l’équipage du Narcisse semble plus dangereux que les conditions climatiques extrêmes, et Jim Wait, le’nègre’ est un vrai mystère pour le capitaine. Contrairement à la tendance bien partagée à penser que Conrad donne une idée uniquement réductrice des Noirs, Bolya pense qu’il y a là matière à poursuivre une réflexion.
C’était courageux et honnête, alors même qu’on considère, comme Chinua Achebe, Conrad comme un idéologue et un raciste. Mais Bolya, qui vient du Congo où se situe Au cœur des ténèbres y voyait aussi un écrivain et un artiste dont le regard pouvait être réactualisé.
Profondément politique, Bolya s’est emparé du polar pour décrire la réalité politique de l’Afrique et des relations avec l’Afrique. Comme Achille Ngoye, Abasse Ndione, Yasmina Khadra, Chawki Amari, Mouloud Akkouche, etc.
Dans La Polyandre (Le Serpent à plumes,1998), on retrouve trois Noirs quelque peu éparpillés sur un trottoir de la Bastille, la verge coupée. Puis tous s’en mêlent autour du marché d’Aligre et d’Oulématon, la belle héritière d’une princesse polyandre, qui semble oublier qu’il y a belle lurette que les colons français ont interdit la multiplication des maris… L’enquête de l’inspecteur Robert Nègre piétine rue de la Roquette, cependant que tournoient expéditions punitives, cérémonies obscures et trafic de cartes de séjour, sous la houlette raffinée des flics de notre bonne République ! Africultures écrivait à l’époque sous la plume de Taina Tervonen : « La Polyandre séduira par son humour et ses dialogues qui n’épargnent ni les flics parisiens, ni les habitants des foyers d’immigrés. »
Dans Les Cocus posthumes (Serpent à plumes, 2001), Bolya campe une enquête sur le meurtre des jumelles de la place d’Aligre. L’inspecteur Robert Nègre découvre les agissements macabres d’une secte franco-africaine, et fait la connaissance de Jean-Christian Sangsexe, le « négociateur planétaire qui vend tout tout tout », de son Excellence le Successeur de Dieu, de Kokumbo, fonctionnaire de L’ONU… Entre fable policière loufoque et satire politique, il y mettait à nu les « cocus posthumes »; ces tyrans qui croient que le monde leur appartient, mais que l’Histoire – et le TPI – finissent toujours par rattraper…
Avec La Profanation des vagins (Editions du Rocher, 2005), Bolya se révolte contre la violence faite aux femmes dans la guerre congolaise : « La profanation des vagins est une arme de destruction massive des femmes et des fillettes par les nouveaux sauvages. Dans toutes les guerres oubliées de la planète, les vagins sont massacrés. Leur destruction est systématique, généralisée, planifiée… Les crimes sexuels de masse contre les femmes sèment le sida, les viols à grande échelle engendrant une contamination dévastatrice de cette « peste démographique »… Cette profanation est bien une nouvelle arme biologique de guerre. Mode opératoire de cette barbarie, le viol devient un « instrument de génocide », une technique rustique d’extermination et de nettoyage ethnique. Des petites filles sont transformées en « poupées de sang »… Les nouveaux sauvages, les seigneurs de guerre, ces grands prédateurs sexuels, ces monstres pédophiles, bref ces seigneurs de vagins mènent des combats de lâches en s’attaquant à des femmes et des fillettes désarmées. Les conventions de Genève contre la torture, l’esclavage, les décisions récentes du Tribunal pénal international de l’ONU, sont tous les jours bafouées. Jamais autant de femmes et de fillettes n’ont été souillées… En toute impunité ! Le viol de guerre est devenu une redoutable arme d’humiliation massive des femmes et des peuples. Silence, on viole ! Silence, on tue ! Le Silence tue ! Y aurait-il un troisième sexe ? Les vagins oubliés des guerres oubliées… »
Quant à Afrique, le maillon faible (Le Serpent à plumes, 2002), c’est une charge au vitriol contre les chantres de la mondialisation et contre les pilleurs de toutes sortes : « (…) Les flibustiers de la mondialisation sauvage ne se privent de rien. Tous les moyens sont bons et efficaces : le trafic de faux médicaments, de drogue, d’armes ; le trafic d’êtres humains – tourisme sexuel, prostitution enfantine, utilisation des enfants-soldats comme chair à canon -, d’objets d’art (« l’axe du Laid »), d’animaux… sans oublier l’horrible trafic des « diamants de sang ». »
Autre originalité de l’esprit libre deBolya, il a tenté de réfléchir sur le développement de l’Afrique en pensant qu’elle pourrait s’inspirer du Japon en alliant tradition et modernité, et avait écrit sur le sujet L’Afrique en kimono: Repense le développement (Nouvelles du Sud, 2004).

///Article N° : 9636

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© Elise Fitte Duval
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