L’Harmonieux Maloya de Danyèl Waro

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Le chantre de la créolité réunionnaise prépare une tournée mondiale (1) pour présenter son magnifique double-cd  » Aou Anmwin  » (2), septième opus en un quart de siècle, preuve de son perfectionnisme. Les Réunionnais, comme il se devait, en ont eu la primeur dès juin 2010.

Il lui vaut déjà le Womex Artist Award 2010, le plus important trophée international des musiques du monde, dix ans après le regretté Pakistanais Nusrat Fateh Ali Khan, que Waro admire entre tous.
En 1999, son Foutan Fonkeur avait déjà mérité le Grand Prix de l’Académie Charles Cros.
Pourtant rien ne prédestinait Monsieur Danyèl Waro à devenir le plus flamboyant des interprètes de maloya. Fils d’un ouvrier agricole, Daniel Hoareau est ce qu’on appelle à la Réunion un  » yab  » ou un  » petit blanc des Hauts  » : l’un de ces paysans pauvres d’origine européenne souvent métissés qui depuis des générations vivent dans des hameaux isolés, en altitude, sur les pentes des Pitons (volcans).
Un heureux hasard a voulu que son chef-d’œuvre et son trophée coïncident avec la candidature de ce site naturel hallucinant sur la liste du Patrimoine mondial ; et par bonheur en 2009, le maloya lui-même a été inscrit par l’Unesco sur sa liste du Patrimoine immatériel !
Danyèl Waro (orthographe créole qu’il a définitivement adoptée) est un  » coco rouge  » – un de ces  » roux  » nombreux là-haut dont les cheveux, selon une croyance populaire, ont été teints par la lave des volcans… rien à voir donc avec tous ces riches  » zoreils  » – mot créole qui désigne pêle-mêle les  » vrais blancs « , arrivés plus récemment.
En effet, au XIX° siècle, contrairement aux Antilles, l’ancienne Ile Bourbon, terre d’esclavage mais aussi d’exil et de bannissement, a accueilli de nombreux Français démunis, qui s’y sont retrouvés bien plus proches sociologiquement des prolétaires  » Kaf  » (Cafres Africains ou Malgaches),  » Komor  » (Comoriens),  » Malbar  » (Tamoul), ou  » Zarabes  » (musulmans de l’Inde) que des riches planteurs de canne à sucre qui dominaient l’économie et la politique de l’Ile. Le nom même de l’Ile évoque les Lumières, la fraternité universelle, et surtout la Révolution : celle de 1793 qui la baptise ainsi, puis celle de 1848 qui en même temps qu’elle abolit juridiquement l’esclavage dans les colonies françaises, rétablit ce beau nom  » Réunion  » – entre-temps elle s’était appelée Ile Bonaparte, puis à nouveau Ile Bourbon.
Si la plupart des chansons de Danyèl Waro parlent de fraternité, ce n’est pas au nom d’un antiracisme abstrait, moraliste, mais d’une convivialité vécue, multiculturelle, propre à cette île peu isolée où l’enchevêtrement des origines affole les maniaques de la généalogie et de la génétique. Cette relative indifférence à la couleur de la peau, au profit de la solidarité sociale des humbles, a fait le succès (unique dans l’histoire de la  » France d’outre-mer « ) du Parti communiste réunionnais, fondé en 1959 par le franco-vietnamien Paul Vergès (frère jumeau de l’avocat Jacques Vergès) avec une consigne très explicite des parrains du PCF : être le plus possible autonome, et œuvrer pour l’indépendance de l’Ile.
Or trois ans plus tard, en 1962, l’Algérie, dernière colonie française sur le continent africain, retrouve son indépendance. Le Premier Ministre Michel Debré, farouche partisan de l’Algérie française, obéit à son chef De Gaulle à contrecœur, et obtient un  » lot de consolation  » : La Réunion, où il n’avait passé que 24h, en 1959, accompagnant De Gaulle dans un voyage officiel !
Qu’importe, député de l’Ile de 1963 à 1988, il luttera farouchement, avec bien des alliés de droite et de gauche, contre le  » séparatisme  » – autonomistes et indépendantistes confondus – qu’incarne, entre autres, le Parti communiste réunionnais.
Pourquoi ce préambule politique ?
D’abord parce que Danyèl Waro est avant tout un militant : comme son père, figure du PCR, il a toujours participé à ce combat compliqué (car minoritaire) pour libérer la Réunion du lointain pays (11.000 kms entre Paris et Saint-Denis !) dont le roi l’annexa vingt ans avant la Révolution française. Ici l’esclavage n’a réellement pris fin qu’au XX° siècle, bien longtemps après la loi de 1848 – les  » engagés  » asiatiques,  » loués  » quelques années par leur famille et non rémunérés – étant maltraités autant que les Africains  » affranchis « .
Mais revenons à Michel Debré : administrateur néocolonial rigoureux, décidé à soumettre cette île rebelle, l’une des dernières  » poussières de l’Empire « , aux lois et mœurs de la métropole, il fait tout bonnement interdire le maloya, qui ne sera à nouveau autorisé qu’à l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981.
S’il était jugé à ce point subversif, c’est que jusqu’alors le maloya ne se jouait que dans les  » kabars « , des soirées musicales et dansantes informelles réunissant dans les cours des bas quartiers prolétaires et marginaux, version profane de l’ancien  » sévis kabaré « , rituel de guérison d’origine malgache. Le mot  » maloya  » vient d’ailleurs du verbe malgache  » maloy  » :  » dire ce qu’on a sur le cœur « .
Chant de déploration, de protestation mais aussi d’espoir, le maloya n’avait pas comme son cousin le séga une image spécifiquement africaine, mais une forte identité prolétarienne.
Dès sa prohibition, durant les décennies 1960-70, le PCR en fait la musique emblématique de son combat, et le réhabilite en le mettant au cœur de ses meetings et manifestations. C’est lors d’un concert organisé par le PCR qu’en 1970, à quinze ans, Danyèl Waro découvre le maloya dans toute son authenticité, interprété par la famille de Firmin Viry, un ancien coupeur de canne, héritier d’une longue lignée musicienne, dont il deviendra un peu le disciple.
Cinq ans plus tard Waro donne son premier concert. Emprisonné deux ans en métropole pour refus du service militaire, il écrit dans sa cellule, en créole, des textes engagés et même enragés (notamment contre Debré), publiés en 1978 sous le titre  » Romans ékri dan la zol an frans « . De retour dans l’Ile il fréquente assidûment les kabars et les meetings, où il s’impose comme un rénovateur du maloya, mais ne sort son premier album qu’en 1987. Il est devenu le principal porte-parole de la culture réunionnaise à l’extérieur.
Le maloya a toujours été une musique conviviale, familiale, et  » Aou Amwin  » ( » de toi à moi « ) a été pour l’essentiel enregistré dans la case des Waro, à Trwamar (Trois-Mares) commune natale de Danyèl.
Cette familiarité à la fois festive et profonde, qui fascine tous ceux qui assistent à un kabar, est ici omniprésente. Elle l’est aussi dans les concerts de Waro, bête de scène sans façon, tragicomédien populaire, aussi à l’aise devant dix que dix mille personnes.
Musicien autodidacte, comme la plupart des maîtres du maloya, Danyèl Waro sait jouer des instruments principaux du genre : arc musical  » bobré  » (ou  » bob « ) et hochet rectangulaire en tige de canne à sucre  » caïamb  » (ou  » kayanm « ) – tous deux probablement originaires du Mozambique via Madagascar – et tambour à une membrane  » roulèr « , fabriqué à partir d’un tonneau de facture européenne – comme les  » congas  » cubains ou portoricains. Aux autres instruments habituels du maloya (comme le triangle), Waro ajoute entre autres des percussions d’origine diverse : les cymbalettes  » tarlon  » et le tambour à deux membranes  » tavil  » venus du  » Narlgon « , le théâtre musical religieux des Tamoul, créolisé avec succès à la Réunion ; le lamellophone  » sanza  » ou les crotales  » karkabas  » (castagnettes métalliques) des Gnaoua, que Waro a découverts au Festival marocain d’Essaouira.
Ainsi l’instrumentarium de Danyèl Waro reflète avec un remarquable équilibre, une harmonie quasi utopique, sa double quête culturelle : incarner dans toute sa diversité le patrimoine séculaire, multiethnique de la Réunion ; et en même temps son ouverture accélérée à toutes les destinations de la mondialisation.
Longtemps Waro a gagné sa vie en fabriquant des caïambs. Le finale de l’album,  » Salim « , est d’ailleurs une ode funèbre dédiée à la mémoire d’un de ses amis facteurs d’instruments traditionnels. Ce long poème improvisé, mi-scandé mi-chanté, appartient à une grande tradition créole, le  » Kosinsoz « , corpus de contes, devinettes et proverbes encore très populaire à la Réunion.
Les quinze mouvements de cette étrange symphonie qu’est  » Aou Amwin  » forcent l’admiration par leur contenu littéraire, poétique autant que musical. Danyèl Waro est un vrai styliste et un farouche militant du créole réunionnais. À part  » Salim « , ses textes ne sont pas traduits dans le livret, dommage à mon avis (sans doute une décision délibérément anticolonialiste) mais heureusement ils sont fidèlement transcrits dans une graphie très  » acoustique  » fidèle à l’oralité si musicale du créole – si l’on n’est pas Réunionnais, la lecture en contrepoint de l’écoute se révèle pédagogique et passionnante, surtout quand cette langue superbe est incarnée par une si belle voix : très timbrée, très agile, sautillant sans cesse d’un octave à l’autre, dans un registre de ténor assez limité mais exploité avec autant de naturel que de virtuosité.
Bizarrement, la plupart des commentaires sur Danyèl Waro ne concernent que sa singularité  » géopolitique  » et sa capacité de mettre en transe son auditoire. On parle trop peu – l’humilité ironique du personnage y est pour beaucoup – de sa dimension musicienne. D’ailleurs s’il est devenu (tardivement) prophète en son pays, ses concerts soulèvent l’enthousiasme partout ailleurs, où pourtant personne ne comprend un mot de son créole.
La principale explication tient sans doute à la nature profonde du maloya, musique où le chant est remarquablement rythmé, et en quelque sorte  » tambouriné  » d’où par exemple la parfaite réussite de  » Mandela « , un vieux poème de Waro réenregistré en duo avec le fameux rappeur sud-africain Tumi.
Plus impressionnante encore est la rencontre (inédite, sans doute) entre maloya et polyphonie corse. L’idée était limpide : le maloya, comme la plupart des musiques créoles, repose sur la polyphonie et la polyrythmie. D’autre part, malgré leur éloignement, Corses et Réunionnais, soumis au même jacobinisme, ont failli perdre pareillement, à la même époque, leur langue (leur  » patois  » comme on dit à Paris), leurs traditions culturelles et musicales, qui ont ressuscité grâce aux mouvements autonomistes et indépendantistes.
Hélas dans le genre on a en mémoire des rencontres moins réussies que ces trois chansons splendides où se croisent les voix de Waro et de Jean-Claude Acquaviva, ténor soliste d’A Filetta, l’une des plus authentiques et subtiles chorales corses.
L’autre point commun est la fidélité un peu agaçante à une tradition purement virile. Le maloya s’est heureusement féminisé ces dernières années (avec entre autres Nathalie Natiembé et Salem Tradition), ainsi que la polyphonie corse, avec le merveilleux chœur Donnisulana.
Nulle trace ici de cette évolution pourtant historique.
Tant pis, ce double-album n’est pas que le chef-d’œuvre (jusqu’au prochain) de Danyèl Waro, mais aussi un jalon capital dans l’évolution de la créolité réunionnaise.
Mais l’essentiel nous échappe sûrement, il n’appartient qu’à cet artiste intransigeant comme on en manque tant, qui a su transfigurer sa jeunesse rebelle en une musique aussi belle qu’intense et spirituelle.
Le maloya existait avant lui, il existera après, en partie grâce à lui.
En tout cas sa voix volcanique l’a fait rejaillir très haut.

(1) Aou Anmwin (L’Autre Distribution), sortie début juin 2010 à la Réunion, sortie prévue en France le 13 septembre 2010.

(2) Concerts déjà annoncés : le 13/10 à Poitiers ; le 14 à Massy ; le 15 à Schiltigheim (67) dans le cadre du Festival Les nuits Européennes; le 16 à la Fiesta des Suds de Marseille ; le 17 au Rocher Palmer de Cenon (33) ; le 21 à Tourcoing dans le cadre du Festival Tourcoing Planètes Jazz; le 22 à Savigny-le-Temple ; le 24 à Brest (Cabaret Vauban); le 31 au Womex (World Music Expo) de Copenhague ; le 5/12 à la MC93 de Bobigny (Festival Africolor).///Article N° : 9605

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