A Filetta & Danyel Waro : la Réunion corsée

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La « world music », c’est trop souvent du n’importe quoi. Pour une fois, Corses et Réunionnais nous prouvent que ça peut être de la grande musique.

8500 kilomètres séparent les deux îles rebelles… 18 heures de vol en moyenne avec le détour obligé par « la capitale ». Cela ne facilite pas les contacts. Même si depuis les années 1980 la planète musicale s’est élargie à vue d’oreille, il semble bien que cette rencontre entre le maloya réunionnais et le chant choral corse soit historiquement la première. Elle a été précipitée en 2008 par l’alchimie entre deux festivals épris d’universalité : Africolor (en Seine-Saint-Denis) et les Rencontres polyphoniques de Calvi.
Splendide héritage
Trois ans après, A Filetta et Danyel Waro s’affirment comme de dangereux récidivistes. Il est vrai qu’entre-temps est paru Aou Amwin, double cd de Waro qui lui a valu le prix le plus prestigieux des « musiques du monde », celui du Womex, en 2010. Trois des titres, dont le bouleversant Paghjella di l’impiccati/Sin Bénwa, pourraient figurer dans une idéale anthologie du genre « chants-échanges entre les îles », contre toutes ces abominables compilations exotico-touristiques du genre « chansons des îles ».
Aussi éloignées soient-elles, la Corse et la Réunion ont en commun un splendide héritage musical, profane et sacré, et une langue ressentie comme incompréhensible dans le tout-puissant et arrogant hexagone. Bien que Français tous les deux, un Corse et un Réunionnais n’imagineraient même pas s’aborder autrement qu’en français hexagonal. Pourtant la musique fait facilement le pont entre les dialectes, les idiomes. Si vous voulez la preuve que ça peut marcher, écoutez Waro avec A Filetta.
Troublant parallèle
Qui sont-ils ? À Filetta, en corse, c’est la fougère, l’ancêtre des plantes, comme quoi le groupe se sent assez bien implanté chez lui. Danyel Waro, il n’y a pas plus implanté à la Réunion. à l’état-civil, le nom Hoareau est le plus courant dans l’île, celui d’un des premiers ouvriers (Normand) que le Roi de France y expédia il y a 300 ans, peu avant que la Révolution ne décrète : « la Corse fait partie de la France« .
Il y a, en Corse comme à la Réunion, un irrépressible sentiment d’indépendance à l’égard de la France. Il s’exprime très fort à travers la chanson, la musique. C’est bon. Il y a aussi, en Corse comme à la Réunion, un puissant désir d’échapper à toutes ces pesanteurs historiques, qui n’ont d’ailleurs aucun sens pour un musicien, pour un artiste.
Il y a enfin et surtout ce parallèle troublant entre deux îles si éloignées, qui au même moment (les années 1960-1970) se révoltent contre la toute-puissance parisienne, en mettant en avant leur culture, et surtout leurs musiques. Le maloya réunionnais – dont Waro est l’un des hérauts – a failli disparaître, ainsi que les chants polyphoniques corses, considérés (à juste titre) comme subversifs. Les voici réunis, et tant mieux pour la diversité magnifique et l’unité retrouvée qui fondera notre future République.


A Filetta et Danyel Waro aux Nuits atypiques, le 24 juillet 2009

Article également paru dans Afriscope n° 22, septembre-octobre 2011///Article N° : 10441

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