L’Histoire, absente de la question antiraciste

Print Friendly, PDF & Email

Historien spécialiste des racismes et des antiracismes dans la France contemporaine, Emmanuel Debono tient un blog depuis juin 2014 « Au Cœur de l’antiracisme ». Rencontre.

Pourquoi, en tant qu’historien, avoir créé un blog sur l’antiracisme ?
E.D.B : C’est un domaine de réflexion où je m’efforce d’introduire un peu de complexité, le sujet étant trop souvent dominé par le manichéisme. Car l’Histoire semble absente de l’approche de la question de l’antiracisme, comme si tout avait commencé avec SOS Racisme dans les années 1980. Or des débats du XXe siècle, et parfois antérieurs, font étrangement écho aux tensions actuelles entres mouvements antiracistes.
Vous parlez de « fractures » historiques dans les mouvements antiracistes français. C’est-à-dire ?
Les mobilisations antiracistes naissent au début du XXe siècle. L’aspect dominant est alors le rejet du racisme antijuif avec, en références appuyées, les principes de la République et la laïcité. Le discours antiraciste s’est construit dans ce cadre où les différences, les particularismes, devaient s’estomper devant des valeurs communes à tous les Français. Les premières organisations antiracistes sont alors la LICA (1) et le MRAP (2). Elles s’intéressent surtout aux idées et aux agressions verbales : on combat le racisme sur le terrain de la presse, dans la rue, mais le principe de la discrimination n’est pas vraiment pris en compte. La République, avec son idéal assimilationniste, peine à reconnaître les différences de traitements qui touchent certaines personnes dans le quotidien, dans les services publics. Dès lors, dans les années 1970, des associations commencent à critiquer les vieilles centrales comme la LICRA et le MRAP, par exemple le Mouvement des Travailleurs Arabes. En effet, avec cet antiracisme universaliste et l’idée de l’unicité du racisme, on tend à ignorer la spécificité de certaines revendications et l’existence d’identités qui exigent de plus en plus leur reconnaissance. Des militants estiment aujourd’hui que celui qui n’est pas directement touché par le racisme ou les discriminations ne peut s’ériger en porteparole des victimes. Mais d’autres rejettent le fait de désigner d’emblée des groupes de victimes, notamment ceux qui s’estiment abusivement rattachés. Cette problématique existait déjà dans les années 1930, lorsque des militants juifs se mobilisaient contre l’antisémitisme tandis que d’autres, les « Israélites », ne ressentaient pas cette forme de racisme, s’estimant parfaitement assimilés. Les nouvelles organisations militantes actuelles, mais aussi, dans une certaine mesure, les vieilles centrales de l’antiracisme, contribuent à dessiner les contours de catégories de victimes et à fragmenter la communauté nationale en sous-groupes. On voit toute la complexité de la lutte antiraciste, les critiques et les contradictions internes qu’elles peuvent engendrer.
Qu’en est-il de l’enseignement du racisme et de l’antiracisme?
Très peu d’historiens étudient l’antiracisme. On manque cruellement d’éclairages à ce sujet. Quant au racisme, il n’est pas véritablement enseigné. C’est un paradoxe car figurent bien dans les programmes scolaires des sujets aussi variés que la traite des esclaves, la Shoah, le conflit israélo-palestinien, le génocide des Tutsi au Rwanda… Mais ce qui fait défaut, c’est une certaine exigence conceptuelle pour aller au-delà des représentations basiques.

(1) Ligue Internationale contre l’Antisémisme, rebaptisée LICRA, Ligue Internationale contre le Racisme et l’Antisémisme en 1979
(2) Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et pour la Paix puis Mouvement contreisme et pour l’Amitié entre les Peuples à partir de 1977
///Article N° : 12672

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire