« On ne peut pas décemment combattre le racisme sans pouvoir le mesurer »

Entretien de caroline trouillet avec Claire Fernandez

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Aux élections européennes de mai 2014, le nombre de députés europhobes et d’extrême-droite a fait un saut historique, représentant alors 1/5e du Parlement (voir carte ci-contre). Point commun de ces partis : le nationalisme, la xénophobie, et un racisme latent. Depuis 1998, plusieurs associations antiracistes, 26 aujourd’hui, se réunissent pour lutter contre les discriminations. Baptisé European Network Against Racism (ENAR), ce réseau antiraciste pan-européen est le seul à être basé à Bruxelles. Afriscope a rencontré Claire Fernandez, responsable politique d’ENAR.

Afriscope : Est-ce à l’échelle européenne que les enjeux de lutte
contre le racisme se concentrent ?

Claire Fernandez : La montée des extrêmes au Parlement est forte, en conséquence de la crise, de l’euroceptisme, de la montée du populisme dans chaque pays. Mais avec des actions de pression au niveau de l’Union Européenne (UE) on peut impulser des changements dans les Etats membres. La législation interne des Etats s’est beaucoup améliorée suite à l’adoption de directives par l’UE en 2000, avec des organes pour la promotion de l’égalité comme le Défenseur des droits en France. Une Commission européenne est consacrée à la lutte contre le racisme et l’intolérance.
Comment travaillez-vous avec elle ?
La Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI) est un organe du Conseil européen (voir encadré). L’ECRI est composé d’experts en charge des questions de discrimination raciale. ENAR travaille avec cet organe sur la question de la collecte des données pour la reconnaissance des différentes formes de racisme.
Où en est le débat d’un recensement de données pour mesurer les discriminations ?
A l’exception du Royaume-Uni, les pays estiment qu’il est impossible de collecter des données sensibles car le cadre de protection des données ne le permettrait pas. Pourtant, ce cadre calqué sur la législation européenne rend la collecte possible. Il faut convaincre, au-delà des cercles européens, que l’on ne peut pas décemment combattre un problème sans pouvoir le mesurer. Convaincre les Etats qu’ils ne peuvent pas continuer à utiliser l’absence de données comme une justification à la non-action contre les discriminations, tout en collectant illégalement des données sensibles par ailleurs. Les données ont été très utiles à lapromotion de l’égalité hommes/femmes, et il est important que les minorités s’approprient la demande pour une collecte de données utile, inclusive, et qui respecte la législation sur la protection des données. ENAR y travaille.
Pourquoi impulsez-vous la création d’un intergroupe antiracisme au Parlement ?
L’intergroupe antiracisme et diversité, qui vient d’être officiellement établi, est une formation de députés au sein du Parlement européen. Il doit permettre aux députés européens de plusieurs partis de pouvoir planifier des rapports et influencer le travail législatif du Parlement au sujet de la lutte contre le racisme et les discriminations.
Comment dépasser les particularismes nationaux pour permettre une cohérence européenne de ces luttes ?
Evidemment il y a des spécificités mais les problèmes de contrôle au faciès, d’inclusion des populations roms, la peur de nouvelles migrations, sont communs à tous les pays. Il y a aussi des migrations nouvelles au sein de l’UE avec des ressortissants de l’Est ou du Sud qui vont vers l’Europe du Nord, et des spécificités liées aux histoires coloniales, mais la non-reconnaissance de cette histoire et de ses abus est également commune à tous les pays.
Comment travaillez-vous aussi avec les associations de la société civile ?
Nous faisons du plaidoyer dans les Etats mais nous menons aussi des actions plus locales. Nous travaillons davantage avec des groupes minority led qui représentent directement les communautés (comme Stop le contrôle au faciès, la Brigade antinégrophobie, le CRAN en France, N.D.R.L.) qu’avec des associationsplus généralistes de droits de l’homme (la LICRA, SOS Racisme, N.D.R.L.). ENAR documente l’existence des formes de racisme et les lacunes dans la mise en œuvre des législations pour donner ensuite à la Commission européenne des éléments de racisme, allant à l’encontre de la Constitution.
Dans vos rapports, vous parlez d’afrophobie. Pourquoi ce terme ?
L’afrophobie est le terme choisi par la majorité des membres d’ENAR et nombre de militants noirs qui travaillent sur cette question, pour désigner une forme spécifique de racisme qui visent les personnes d’ascendance africaine. Par ce terme, ENAR fait référence aux actes de violence et de discrimination, produits d’abus historiques et de stéréotypes négatifs, qui provoquent l’exclusion des personnes d’ascendance africaine et des Noirs européens. La plupart des ONGs et militants sont d’accord sur cette définition. Certains préfèrent le terme de « négrophobie », surtout dans un contexte francophone. En Europe, une génération d’activistes noirs émerge, formée d’individus et d’organisations militant pour la reconnaissance d’une forme de racisme spécifique, dont la source est l’esclavage et la colonisation et qui se manifeste par des discriminations structurelles et institutionnelles. Ces activistes militent en leur nom, ce qui rompt avec une tradition d’organisations antiracistes plus traditionnelles, dominées par la population majoritaire.
Quelles sont vos plus grandes victoires ?
ENAR a été fondé sur une victoire en 2000 : l’adoption de la législation pour l’égalité de l’Union européenne, qui a permis l’adoption de législations nationales de lutte contre les discriminations. Les membres d’ENAR ont œuvré à la publication de données pour montrer l’importance des discriminations en Europe, visant les Roms, les Juifs, les Musulmans et les personnes d’ascendance africaines en particulier.

En savoir plus : www.enar-eu.org///Article N° : 12673

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