Consentir à soi

Les Intranquilles de Azza Filali

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Paru en novembre 2014 aux Editions Elyzad, Les Intranquilles de Azza Filali est résolument un roman politique, dans la Tunisie post-révolutionnaire.

L’intranquillité est un état singulier, et sa désignation l’est plus encore, puisqu’elle fait fond d’une double négation, son inverse étant souvent défini comme la situation de ce qui demeure sans agitation. Pourtant l’intranquillité n’est pas réductible à celle-là. Depuis Henri Michaux et surtout la traduction en français du grand livre de Pessoa, O Livro do desassossego por Bernardo Soares, on pressent que cette qualité désigne une modalité de la présence autrement complexe et dont l’amplitude est d’autant plus large qu’elle cherche à saisir ce qui échappe à la caractérisation commune. Sur le plan littéraire, par exemple, le traitement de l’intranquillité s’avère une gageure : il faut rendre intelligible la dynamique de ce double mouvement, sans la réduire à la seule inversion, mais en en retrouvant le trouble, et la perplexité qui affecte les êtres souvent à leur insu, jusqu’au moment où il se rendent compte qu’un changement a agi en eux. Et qu’ils ne sont pas seuls à en être redevables. C’est donc le tissu même de la relation que le texte prend en charge, à travers des individualités en devenir, parfois malgré leurs paroles. Les bouleversements sociaux telles les révolutions, qui impriment un mouvement de rotation à un état de fait devenu insupportable, sont évidemment propices à ces renversements qui prennent l’allure de véritables métamorphoses. S’en rendre compte, c’est alors également prendre acte de la permanence du reste, le fond de plus en plus indistinct dont se détache le personnage.
Avec Les Intranquilles, dont la beauté tient en particulier à une composition rigoureuse, qui permet d’alterner les points de vue et de ménager les effets d’attente, Azza Filali accompagne des êtres qui prennent acte que leurs repères ont changé, voire que c’est sans doute d’abord la notion même de repère que la révolution tunisienne a remis en cause. Pendant le printemps et l’été 2011, se préparent les élections législatives, dans la fébrilité d’une liberté (re)trouvée, mais tout l’édifice social est à la recherche d’un nouvel équilibre : le régime précédent a laissé la société exsangue, taraudée par la corruption généralisée, l’affairisme éhonté et la médiocrisation des consciences. Toute l’idéologie de la révolution tient alors à la demande du changement et de ce nouvel équilibre. Mais s’agit-il bien d’une révolution ? Certes, les figures les plus visibles du pouvoir sont tombées. Mais les racines perdurent, et continuent à saper les consciences. Le roman raconte ces prolongements du mal, et la difficulté éprouvée par les personnages à se défaire de pratiques sociales néfastes. C’est un suivant au plus près plusieurs d’entre eux que les circonstances font se croiser, se rencontrer voire s’affronter, que le roman met en évidence le pas de côté qu’ils accomplissent. Ainsi, Jafaar un employé de banque qui a profité des largesses du directeur, puisées dans un fonds destiné à la construction de logements pour les salariés, et qui décide de mettre fin à la conquête sans limite de la superficialité, comme Sonia, sa fille qui peu à peu reconquiert son propre corps. Mais c’est aussi le militant islamiste Hechmi, qui continue à souffrir des quinze années d’emprisonnement dans les geôles du régime déchu, ou bien Latifa, la prostituée qui ne supporte plus la présence d’un client. Si la révolution n’a pas permis de rénover instantanément la société, si les errances sociales continuent à s’accentuer, il n’en demeure pas moins que quelque chose s’est glissé dans les êtres, une conscience de la défaite, ou plus exactement que si le pouvoir a changé de main, c’est sans doute la question même du pouvoir, de sa place et de ses fonctions, voire même de sa raison d’être qui est posée. Et ce sont les parcelles de ce pouvoir disséminées dans tout le corps social qui sont atteintes par le souffle entraîné par le soulèvement. Tous les personnages exercent les uns vis à vis des autres une autorité, matérielle, ou symbolique. Les homosexuels comme Anis, les prostituées, certaines femmes – la mère de Hechmi, la sœur de Jafaar -, des êtres qui ont délibérément pris le chemin de la marginalité comme le vieillard Abdallah qui loue ses services presque au jour le jour, comme les mineurs de phosphate de Redeyef, d’où vient Hechmi, « hommes taciturnes à jamais guéris des mirages », à qui les promesses faites n’ont jamais été accomplies, savent d’emblée que c’est à partir de ce point que la possibilité du changement devrait être activée. Mais pour les autres, il faut un événement, une césure, ou bien la récurrence d’un malaise pour prendre conscience de la perplexité qui les taraude. C’est bien à partir de ce point que l’intranquillité prend le pas.
Zeineb, la femme de Jafaar a perdu l’odorat, en particulier des parfums ; Jafaar lui-même voit son front se crevasser ; Sonia, leur fille, a la peau qui rougit dans certaines circonstances, elle souffre d’une élocution malencontreuse, qui élide les voyelles, et transforme sa parole en « marmelade verbale », renforçant son sentiment d’être « nulle » ; Hechmi est aveugle au monde, ne remarque pas réellement les visages de ses interlocuteurs, et voit les lignes du Coran se brouiller, alors qu’il est censé en apprendre le texte aux enfants. Lors de son emprisonnement, les gardiens ont imprimé sur son corps – dans sa chair – le nom de son dénonciateur. Certes, les stigmates ne sont pas de même nature, et on ne saurait assimiler la torture érigée comme mode de gouvernance à ces symptômes qui se manifestent à la surface des corps. Toutefois, le sentiment est partagé de l’impossibilité de laisser ce mal en l’état. Ce sont ces trajectoires dont le roman tisse les rencontres, surtout si elles sont improbables, et les entrelace, souvent à l’insu même des personnages. Le vieil Abdallah, marchand de fruits et légumes, jardinier ou gardien de nuit, est un des passeurs de ces relations. Ainsi, Jafaar, chez qui le vieillard est un temps jardinier, se rend chez un dermatologue qui lui propose de réfléchir à son propre passé, la marque étant peut-être une trace d’un coup ancien. Dans la salle d’attente du praticien, il est harcelé par la jactance du secrétaire, qui se plaint de la baisse de la fréquentation du cabinet médical : « les gens n’ont plus le temps de s’occuper de leur peau », affirme-t-il péremptoirement, et le lecteur d’interroger le double sens de la phrase. Mais c’est aussi sur sa peau que Sonia sent la poigne de l’homme mystérieux qui la protège la nuit et perçoit sa trace imprimée, « cinq chemins creusés dans la chair ». Une peau que rendent visibles ses « tenues minimalistes » qui suscitent le désir et la réprobation de la part de « barbus ». Et la découverte de l’identité du protecteur nocturne, alors que la jeune femme se promène seule la nuit dans la Medina après avoir tenté de faire découvrir un lieu mystérieux à ses amis – la « grotte aux monstres » – est une surprise pour la jeune femme, comme pour le lecteur. Mais c’est aussi chez ces mêmes barbus que la question de la peau resurgit, dans une scène pivot, au hammam que fréquente Hechmi, et où il rencontre des membres du groupe de militants islamistes dont il est un des membres éminents : « Une chance que tu sois là, lui dit l’un d’entre eux, nous allons laver nos peaux sales en famille ». Mais sur celle de Hechmi est gravé l’innommable. Il s’enfuit, se replonge dans la solitude. Il n’y a pas de famille qui tienne dans le militantisme. C’est peut-être aussi par là que les choses commencent à se décanter, et que Hechmi fait retour sur ce qu’a été son existence. Chacun, à l’occasion d’un incident, d’un décrochage entre la réalité et ce qui est attendu de l’existence, ou bien de ses aspirations même encore opaques, semble prêt à pouvoir prendre la tangente, pour quitter le cercle de la répétition, qui conduit à l’indifférence.
Zeineb qui a fait la connaissance de Latifa, qui ne veut plus se prostituer, parvient à retrouver sur la peau de son amie l’odeur du parfum : « Enfin, je rentre chez moi » s’exclame-t-elle. Un moment consentante, Latifa finit par refuser cette nouvelle forme de cession de son corps à l’autre, ne fût-ce que pour qu’il y respire l’odeur qui émane de sa propre peau. Car c’est bien de là que tout part : la peau des hommes, affirme Latifa, raconte leur histoire. Peut-être que la révolution qui traverse les êtres devient-elle la première occasion de la débarrasser de ses masques, de la retrouver et par là de mieux se retrouver soi-même. Car les intranquilles étaient égarés, dans des chemins qui n’étaient pas les leurs. Mais à nommer ce qui leur arrive, ce vers quoi ils tendent réellement, le roman s’y refuse. L’art du roman n’est pas, on en convient, de se circonscrire à un sens donné par avance : l’intranquillité est d’abord une écriture, un agencement lacunaire de conflits, qui composent un complexe disparate, autant que l’est toute société. Ce sont par là des paroles prononcées par les personnages, et on ne peut que louer ici l’intensité des dialogues, dont les résonnances d’un personnage à l’autre, d’une situation à l’autre, reviennent comme pour tisser la trame latente de ces histoires, toutes différentes, pourtant toutes très proches les unes des autres, mais qui s’ignorent. Le propre de la littérature est bien de ne pas se soumettre à un sens préalable et assigné, ni à la représentation transparente d’une réalité qui brille de l’éclat de l’évidence : un corps social en butte à la reconduction de pratiques déplorables, mais que certains tentent, au prix de leur propre liberté de remettre en cause. Il est encore moins de chercher à transformer cette réalité par le truchement symbolique de la fiction, ce qui a été le cas de toute une littérature militante, que le temps a dégonflé, lui donnant l’allure d’une baudruche qui traîne encore dans certains recoins de l’histoire littéraire comme trace de la bonne conscience. C’est plutôt du côté de l’irreprésentable que se trame le roman, parce qu’il participe d’une démarche de dessaisissement des représentations sociales en cours, et qu’il a pour horizon ce que rien ne laisse présupposer. Il les met à l’épreuve, et se joue des attentes et des personnages et du lecteur, ne leur épargnant pas le sentiment d’incomplétude. Chacun des personnages des Intranquilles, chaque lieu, et ils sont nombreux à être identifiés, chaque inscription temporelle participe de ce déboîtement qui vise à ce que les acteurs prennent acte de ce qui échappe à leurs regards, et qui est le hors-champ commun à tous. Et ce qui prend peu à peu corps est que la façon d’appréhender les réalités est au service d’intérêts particuliers, en concurrence les uns avec les autres. On peut considérer cette dynamique comme une évidence, mais il faut bien se garder d’y souscrire, car cette évidence elle-même est au service des mêmes intérêts particuliers. Lors d’un changement de régime, personne ne saurait se considérer au dessus de la mêlée. La position est représentée dans le texte par le personnage de Hakim, le veule et possessif fiancé de Sonia. Pour les autres, et pour le lecteur aussi, c’est bien l’instabilité, la mise en cause des certitudes simplificatrices qui est en jeu, chacun des tenants de tel ou tel bord du politique se retrouvant dans une situation où celles-ci clignotent, l’intensité de la lumière jouant seule le rôle de discriminant. Tel personnage, qui décide de changer du tout au tout, et qui consent à la violence, se détourne d’elle au dernier moment. Jafaar, lui aussi, après avoir trempé dans le pire de la fange corruptrice, retrouve le métier manuel de son père, et voit la marque à son front s’effacer, avec le souvenir oublié d’une plaie ancienne. Reste Zeïneb, inchangée, hiératique, au corps érotisé à souhait, à la peau opaline, qui continue à demeurer en lisière de la vie de ses proches, s’accomplissant ainsi dans la solitude. Certaines fêlures perdurent, mais ce qui demeure certain est que chacun de ces personnages en même temps qu’il se décale de ce qu’on attend de lui accède par là-même à son individuation en même temps qu’il prend des risques. Et leurs actes se répondent : si Jafaar, en prison, sait réparer les portes et les fenêtres, Sonia, sa fille, sait démonter les serrures, et ne l’oublie pas. Peu lui importe qui est son protecteur : son corps à elle sait qu’avec lui, elle célébrerait « quelque rite ancestral, du temps où les dieux joyeux aimaient que le corps exulte ». C’est bien ce caractère juvénile et jubilatoire que le roman désigne comme horizon désirable, quand même.
En perturbant ainsi les représentations communes des personnages tout autant que celles du lecteur, Azza Filali prend date, comme elle le faisait dans ses romans précédents, en particulier L’Heure du Cru et Ouatann (tous deux chez le même éditeur, Elyzad), mais cette fois de façon nettement plus appuyée et en prenant en charge une large frange de la société tunisienne, les précédents étant plus proches du huis-clos : certes le peuple tunisien est descendu dans la rue, et le dictateur est parti. Mais tant que les consciences n’auront pas consenti à leur propre révolution en revenant sur elles-mêmes mais pour mieux s’élancer encore vers l’inconnu, tant que la syntaxe du discours continuera de se fonder sur la haine et le mépris, tant que ne se rapprochent l’image de soi et ses propres aspirations à la relation à l’autre, alors ladite révolution demeure inaboutie, courant le risque de la cristallisation sur des opportunismes et des mécomptes. Elle nous rappelle, ainsi, que la première fonction du roman est de démystifier ce qui dans les représentations sociales ne vaut guère plus que des croyances, en particulier la sacralisation du pouvoir. Les Intranquilles est résolument un roman politique.

Azza Filali, Les Intranquilles, Tunis : Elyzad, 2014///Article N° : 12674

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