Vingt ans pour plus tard

De Théo Ananissoh, Hélène Gaudy, Frank Secka, Claude Rizzo et Azza Filali

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Cet épais volume est le résultat du travail en résidence d’écriture à Tunis en 2007 de cinq écrivains de générations, de cultures et de formations différentes. Tous francophones, ils avaient en commun un mot, « adolescence », et un lieu, Tunis.
Le volume trouve donc là sa cohérence en étant lui-même le lieu de circulation de nombreux jeunes gens en diverses situations. Les contraintes formelles ayant sans doute été volontairement absentes, varient à la fois la longueur, le point de vue, le genre et le degré de complexité dans l’analyse de la société tunisienne. Si le titre annonce un âge, 20 ans, et le terme de la quête, « plus tard », Hélène Gaudy donne la chronique de collégiennes beaucoup plus jeunes, illustrant la sentence de Théo Ananissoh « l’adolescence n’est pas qu’au présent » (37). C’est que l’avenir, chez les jeunes Tunisois présentés dans ces textes où l’enquête sociologique prend le pas sur la construction littéraire et donc la fiction, paraît difficile à envisager dans une société où, selon la formule d’un personnage de Claude Rizzo « le pays appartient aux pères » (304).
Aucun des textes ne donne de manière organisée les éléments contextuels pour appréhender le lieu, au contraire, Azza Filali affirme : « les géographies définissent autant qu’elles enferment » (316). L’approche se fera donc au fil des rencontres des narrateurs dans l’enquête de Theo Ananissoh et du bref récit de Franf Secka, dans la classe de la chronique scolaire d’Hélène Gaudy, aux côtés de l’étudiant rebelle du mini-roman d’éducation de Claude Rizzo, au travers des rêves de la petite fille du conte d’Azza Filali.
Première personne étrangère et dialogues rapportés pour, dans le même ordre, « 1 moins un » et « Chbik », effacement du narrateur derrière des fictions plus ou moins denses pour « J’ai l’habitude de courir et pleurer » et « Vent du large, vent du désert », structure de conte pour « Vie de miettes » s’affichant comme un « contre-conte » (315).
Ce curieux assemblage nous incline à reprendre la métaphore des miettes : les nombreux prénoms égrenés au long des textes, les brefs dialogues, les rapides portraits, les quelques descriptions de maisons ou de paysages donnent la vision éclatée d’une société dont la solidité ne pourrait être qu’apparente. Au terme d’une traversée de cette foule de lycéens, de femmes en foulard ou non, jouant habilement des contingences ou s’y pliant, d’employés du tourisme, de citadins, surgit en filigrane la question de Claude Rizzo : « Vent du large ou vent du désert ? Où était donc l’avenir de ce pays ? » (296). Le statut du texte devient alors de plus en plus ambigu : reportage ? fiction ? dénonciation, découverte naïve ? Quelle pertinence doit-on accorder à ces postures diverses ? Les nombreuses petites photos en noir et blanc qui parsèment le volume et les remerciements en fin de textes, en donnant d’autres gages de réalité, contribuent malheureusement à la dé-littéralisation de ces textes. Si aucun d’eux n’a la densité d’une nouvelle (genre annoncé en sous-titre), il faut accorder une mention particulière à la fresque habilement construite par Claude Rizzo autour d’un fils de bourgeois se découvrant en côtoyant ses compatriotes et les étrangers dans un grand hôtel de Djerba. Les deux adolescents désœuvrés sur une jetée mais tournant le dos à la mer de la couverture annoncent le schéma suspensif de plusieurs textes et l’obsession récurrente d’une immigration – « mirage » à n’importe quelle condition vers « l’Occident et ses lumières » (244). Ils attendent l’événement et s’ennuient, un peu comme le lecteur.

Vingt ans pour plus tard, Théo Ananissoh, Hélène Gaudy, Frank Secka, Claude Rizzo, Azza Filali, Tunis, Elyzad, 380 p, 17,50 euros.///Article N° : 8527

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