L’imaginaire des mangroves de Mayotte par Linda Rasoamanana

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L’enseignant en littérature française, Linda Rasoamanana a publié une étude intitulée Pratiques et imaginaires des mangroves de Mayotte dans les littératures francophones contemporaines. Approche géocritique. À partir d’un corpus d’une trentaine de textes, elle analyse les métaphores autour de la mangrove.

Comme chacun ne le sait peut-être pas, la mangrove est une forêt, généralement de palétuviers, qui pousse dans l’eau boueuse des rivages maritimes. Ces arbres très spéciaux s’adaptent à leur milieu hostile, en particulier avec des racines aériennes (pneumatophores) ; leurs branches entremêlées et souples les rendent impénétrables. Ce milieu caractéristique des zones tropicales visible en Guyane, en Guadeloupe et à Mayotte (pour ne citer que des régions relevant de la France), favorable aux animaux, fut longtemps considéré comme une nuisible réserve à moustiques et donc une source de maladies. La modernité, l’hygiénisme, la croissance démographique, le tourisme des petites îles furent autant de raisons pour les supprimer jusqu’à ce que l’approche écologique mette en évidence l’utilité de ces écosystèmes peu attirants.

Le livre de Linda Rasoamanana, enseignante en littérature française à l’université de Mayotte, analyse les représentations de ces mangroves dans les divers textes littéraires écrits à et sur Mayotte, exclusivement. En effet, même si l’auteur mentionne le fait que des Antillais comme la guadeloupéenne Maryse Condé ou le martiniquais Édouard Glissant ont, dès les années 80, représenté et réfléchi à la mangrove, en particulier comme métaphore de la créolité, elle pose comme hypothèse que les littératures n’ont pas les mêmes positions.

Rappelons que Mayotte appartient à la France depuis 1841, qu’elle est la quatrième île de l’archipel, Anjouan, Mohéli et la Grande Comore formant depuis 1975 la République des Comores. Les langues y sont multiples : le français pour la vie administrative et scolaire et aussi pour les métropolitains, l’arabe pour la pratique religieuse musulmane, le shimaore et le kibushi pour la vie sociale des natifs. La littérature en français y est récente (1991) mais compte des romanciers, des poètes et des dramaturges dont la production voisine avec les œuvres écrites sur l’île par ceux qui y vivent plus ou moins durablement.

 

La mangrove, un labyrinthe étouffant, dangereux et magnifique

Linda Rasoamanana a rassemblé trente textes (romans dont polars, nouvelles et théâtre) qui mentionnent la mangrove, écrits par vingt auteurs vivant ou ayant séjourné sur l’île entre 2000 et 2018 : des recueils de proverbes, des romans des Mahorais dont Nassur Attoumani, Nassuf Djilani, du Malgache David Jaomanoro, de la Mauricienne Natacha Appanah, des métropolitains Joëlle Herry, Janine et Jean-Claude Fourrier, des textes issus d’un atelier d’écriture (Parfum de mangrove, 2001) et des nouvelles écrites à l’occasion d’un concours organisé en 2016 sur le thème de la mangrove.

Elle les étudie conjointement, dans une approche comparatiste et démontre que la mangrove est associée à des images fluctuantes qui oscillent entre la violence, la puanteur, la transgression, la pollution et la beauté, la nature, la spiritualité, le refuge. À la fois,  lieux de rituels, espaces jonchés  de détritus et de drogues où se côtoient  pêcheurs, trafiquants de drogue, immigrés clandestins. Ce labyrinthe est présenté comme étouffant, dangereux et magnifique ; il donne à voir, à entendre, à sentir, à toucher. La répartition de ces représentations complexes dépend de la période d’écriture et surtout de l’identité des auteurs. Les natifs de l’île, les métropolitains ou les autres insulaires  fournissent des points de vue qui, superposés et croisés, aboutissent à une vision que l’auteur appelle « multi-focale » ou « réticulaire ». Elle montre aussi que les mangroves servent de support pour des objectifs très différents : du témoignage au roman noir didactique, de l’aventure ironique à la nouvelle où se croisent les voix. Ces genres divers expriment les multiples facettes d’un imaginaire de la mangrove contradictoire, insaisissable.

Ce travail littéraire très fin, méthodique, qui emploie un lexique très soutenu (les paysages sont dysphoriques, les marges dystopiques, les imaginaires eudémoniques, l’expérience de la mangrove holistique en activant la poly-sensorialité) a été mené, et c’est là toute son originalité, dans le cadre d’une équipe scientifique interdisciplinaire mahoraise aresma, Agir pour la résilience des systèmes socio-écologiques de mangroves de Mayotte. Géographes, économistes, scientifiques, agronomes, et littéraires avaient pour mission d’analyser la situation (objective) et la perception (subjective) de la mangrove qualifiée de « géo-symbole ». Cette étude, qui s’appuie de manière très conventionnelle sur des références critiques littéraires (la géo-critique) et une bibliographie mahoraise, comorienne et théorique, comporte aussi un tableau reprenant toute l’histoire des Comores, une carte des mangroves et des schémas récapitulatifs des interprétations. On comprend, à lire cet essai, combien ce milieu problématique nourrit, dans son ambivalence, l’imaginaire des écrivains qui, à travers leurs entreprises littéraires variées, expriment les divers aspects d’un imaginaire collectif insulaire fragmenté.

Il faut donc se réjouir de cet usage original de la littérature, de sa place dans une équipe, et de son utilité sociale. Linda Rasoarimanana aura réussi à démontrer que les discours littéraires sont des lieux privilégiés pour comprendre les interactions entre les milieux réels et les mises en scène fictionnelles qui vont ensuite interagir avec le réel. On espère, avec elle, que son travail servira au projet qui vise à infléchir « certaines représentations et donc certaines pratiques fragilisant les capacités de résilience des mangroves locales » (154) en tant qu’éco-socio-système. La littérature n’y suffira pas mais elle aura permis de saisir quelques-uns des enjeux sociaux et écologiques de cette île à la fois si belle et si malmenée.

Dominique Ranaivoson

Rasoamanana, Linda, Pratiques et imaginaires des mangroves de Mayotte dans les littératures francophones contemporaines. Approche géocritique, Paris, Pétra, 2020, 178 p. ISBN 978-2-84743-271-8.

 


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