Seif Eddine Nechi « On a défriché, on s’est exercé, maintenant il faut produire » 

Entretien de Sophie Bourlet et Tim Vinchon avec Seif Eddine Nechi

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Seif Eddine Nechi est l’un des auteurs les plus prometteurs de la nouvelle génération de bédéastes tunisiens. Son travail a été récompensé par plusieurs prix au Cairocomix, le festival de BD du Caire ainsi qu’au Mahmoud Kahil Awards de Beyrouth. En 2018, ses œuvres ont été aperçues en France au festival international de la bande dessinée d’Angoulême dans l’exposition « Nouvelle Génération de la bande dessinée Arabe ». Il est également cofondateur de Soubia, une maison d’édition mêlant plateforme virtuelle de BD et incubateur d’auteurs. Il nous livre sa vision du 9e art tunisien, entre initiatives prometteuses et manque de structure. 

Africultures : Dix ans après la révolution et une exposition médiatique inédite du 9ème art, quels sont les défis qui attendent les auteurs de BD en Tunisie aujourd’hui ? 

Seif Eddine Nechi : Il n’y a pas vraiment de tradition de la bande dessinée en Tunisie. Il y a eu des auteurs, mais il n’y a ni infrastructure, ni éditeur ou marché réel de la bande dessinée. On a hérité de ce « no man’s land » et c’est un peu comme si nous étions en train de recréer la roue. On vit à l’âge de pierre au niveau structurel, malgré des talents et de la motivation.

Mais il y a beaucoup plus d’opportunités, même s’il faut toujours en baver.Soit tu as des financements pour parler de sujets très précis venant surtout de la rive nord – immigration illégale, identité, soit, pour le reste, tu  tentes de te débrouiller. C’est difficile de passer du statut de prestataire de service à celui d’auteur. Produire  ses propres idées ou travaux, c’est une autre paire de manche. C’est ce que je suis en train d’essayer de faire. 

L’histoire n’est pas encore écrite. Il y a eu une sorte d’époque de mercenaires, de l’engouement, puis ça s’est estompé et maintenant est venu le temps du vrai travail. On a défriché, on s’est exercé, mais maintenant, il faut vraiment produire. Ça commence. Et puis dix ans, c’est rien du tout dans l’histoire d’une culture ou d’une civilisation. Les choses prendront le temps qu’il faudra. 

Moi-même, bien que travaillant depuis des années dans le milieu, ce n’est que cette année que je publie mes deux premières vraies bandes dessinées personnelles, et pas seulement une histoire courte dans un recueil ou une commande pour une organisation. 

Tu as collaboré avec le Lab619, un collectif de BD expérimentale monté peu après la révolution, qui a beaucoup travaillé à la mise en avant des nouveaux auteurs tunisiens. Peux-tu nous parler de cette expérience ? 

Avec le Lab619, on a beaucoup appris. On a expérimenté nos styles, fait des erreurs, tenté des trucs… On a tenté de vulgariser la bande dessinée pour adultes, mais je crois que c’est resté quand même limité, vu qu’il n’y a pas de distribution massive. Mais on ne peut pas tout faire. On ne peut pas être à la fois auteur de bande dessinée, éditeur, imprimeur, distributeur, etc. On a manqué de gens pour donner des coups de pouce. Ça a vraiment été un champ de bataille dans lequel certains se sont aguerris, certains se sont cassé la gueule, d’autres se sont découverts de nouveaux rôles ou passions. 

Peut-on parler d’un boom de la bande dessinée en Tunisie depuis la révolution de 2011 ?

Beaucoup d’auteurs s’y sont mis ou remis, les caricaturistes se sont mis à faire de la bande dessinée. Beaucoup de choses se sont faites à travers des fanzines ou des collectifs et c’est normal, il faut commencer quelque part. C’est génial d’avoir fait tout ça. Il y a eu un boom, mais celui-ci n’est pas propre à la bande dessinée, c’était un regain d’intérêt général pour la culture : le rap, le cinéma, etc. Ce boom a été aidé par de nombreuses ONGs qui ont financé les manifestations et les évènements culturels. Mais ça n’a pas donné de mouvement à proprement parler. Ça a donné des « one-shot » qui peinent à continuer. Un boom, une explosion, ça ne part pas dans un sens précis. 

Justement, quel est le contexte de la création en Tunisie pour toi ?

La Tunisie, depuis 1987 vit des tumultes incroyables. La culture a pris un coup dur. Quand Ben Ali est arrivé, il a changé le paysage. C’est un peu impalpable et difficile à voir. Il a séparé les intellectuels et les artistes de tous bords, avec une technique très simple : au départ, dans un même café, tu trouvais un musicien, un dessinateur, un cinéaste, un poète, un journaliste et un policier. Ils s’asseyaient ensemble et discutaient d’un même sujet. Il y avait des échanges et une vraie richesse. Ben Ali a créé des “maisons” spécifiques : maison du poète, du cinéma, etc. Une stratégie pour qu’ils ne se croisent plus, pour qu’il n’y ait plus de synergie culturelle. Et puis il y avait la censure bien sûr. On a perdu de la profondeur en subtilité d’analyse dans nos histoires.

C’est maintenant que nous sommes en train de remâcher ce passé qu’on a délaissé. On a tant de choses incroyables à partager, notre théâtre de marionnettes, nos histoires de femmes et d’hommes, nos portes, nos fenêtres… On a eu une période de soi-disant modernisation qui était en fait une période d’effacement de la profondeur des choses. 

Pourquoi la bande dessinée peut avoir une place intéressante pour retransmettre cette profondeur ? 

On a la chance de ne pas être sous les feux des projecteurs. On peut travailler sur les sujets que l’on veut, à notre rythme. On garde une certaine liberté que d’autres arts ont perdu car ils se sont trop inscrits dans le « star system » et l’”entertainment”. On a une vraie bulle qui nous laisse le temps de réfléchir aux sujets que nous souhaitons. Dans la bande dessinée sur laquelle je travaille, la fiction porte sur une légende urbaine qui est sortie les quatre premiers jours des émeutes du pain [en 1984, à la suite d’une demande du FMI, le gouvernement annonce l’augmentation des prix du pain. S’en suivra la plus grande révolte populaire depuis l’indépendance]. C’est un sorte d' »anonymous » avant l’heure qui est sorti durant cette période, dont personne ne savait si c’était vrai ou faux. Ça peut sembler banal, mais en fait il n’y a pas de banalité. Ça a été oublié, alors que c’est quelque chose qui dit beaucoup de choses de notre relation au pouvoir, à la révolution, ou la relation entre gouvernés et gouvernants. 

Quel état des lieux fais-tu de la scène BD dans le monde arabe  ?

En Tunisie et dans les autres pays du monde arabe, personne ne s’occupe de la BD. Dès lors, on peut dire ce que l’on veut et c’est très rare que nous ayons des problèmes. On est ni la télé ni la radio. Ça reste une niche qui permet d’avoir une grande liberté. Il y a eu quelques problèmes au Liban avec une autorité religieuse et en Egypte, ils ne peuvent plus parler du pouvoir. La bande dessinée dans le monde arabe, on ne peut pas dire qu’elle est dans son âge d’or. Mais c’est un petit bébé prometteur, comme un futur Usain Bolt qui commencerait à marcher. Laissez-lui encore quelques années.  

Quels sont tes projets en ce moment ? 

Je travaille sur une grosse bande dessinée qui fera au moins deux cents pages, qui parle de l’époque des émeutes du pain en 1984. C’est une fiction sur une petite histoire dans ce contexte historique. On va le sortir en dialecte tunisien, car il y a énormément de subtilités de langue. C’est une prise de risque et un travail de longue haleine, car aucune structure n’existe pour accompagner la création et la sortie d’une vraie bande dessinée. Elle devrait sortir au début de l’année 2021. 

Vis-tu de la bande dessinée ? 

Je vis de l’illustration et de la bande dessinée. Je m’en sors merdiquement, mais ça va. C’est très aléatoire. Par moment, tu fais des projets qui peuvent te faire vivre pendant quelques mois, puis moins. Aujourd’hui, l’idée est de vraiment travailler à la structuration de la maison d’édition de bande dessinée Soubia et de passer au stade d’incubateurs d’auteurs de BDs. Les aider à éditer leurs propres albums. Je ne peux pas espérer voir mon travail prospérer s’il n’y a personne autour de moi et s’il n’y a pas tout un secteur autour. Si tu regardes dans une prairie et que tu vois un seul mouton, tu te dis juste que c’est un mouton qui broute. Si tu en vois 50 000, tu te dis « ça c’est à vendre ! ». S’il n’y a que moi qui produit, on ne peut pas parler de marché.


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