Limoges 2000 : Faut-il soutenir la création théâtrale africaine ?

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En 1996, j’ai écrit, pour les Cahiers de la Francophonie, un article traitant du rôle du festival de Limoges dans la promotion du théâtre africain. C’était un article assez optimiste. J’y soutenais, en substance, que ce rôle avait été déterminant. Si des auteurs des troupes, des metteurs en scène d’Afrique noire avaient acquis une certaine renommée, dépassant les frontières théâtralement étriquées de leurs pays respectifs, c’était en grande partie grâce au Festival : « Le succès international de ces groupes est bien sûr dû d’abord à leur talent. Mais si le Festival n’avait pas soutenu leur travail avec constance en leur donnant les moyens de créer et de se faire connaître, ce talent serait sans doute resté enfoui. Car tout était à faire : engendrer des textes et des auteurs, former des comédiens, réunir des troupes, accompagner les mises en scène, produire les spectacles, organiser des tournées, faire venir le public. Non que ces ressources théâtrales fussent absentes des pays d’Afrique. Mais faute de moyens, de structures, de lieux, elles avaient du mal à s’exprimer. Prenant conscience de cela, le Festival de Limoges ne pouvait se contenter de rester dans le rôle de révélateur qui est le rôle habituel de ce genre de manifestation. Il a dû devenir aussi un peu « accoucheur » de théâtre.
Chaque année au moins un ou deux spectacles africains sont ainsi directement produits par le Festival et partent en tournée à travers le monde. La Maison des auteurs, à Limoges, accueille régulièrement des dramaturges qui y trouvent le calme et une infrastructure propice à leur inspiration. Et ces derniers voient leurs textes publiés en coédition par Le bruit des autres ou Lansman. Enfin le Festival encourage des rencontres et des échanges culturels sans lesquels tout art peut s’enfermer dans une sorte d’autisme. »
L’espoir d’une germination
La création théâtrale africaine était-elle cependant durablement hors de danger ? Je signalais qu’après une période de relatif épanouissement, elle semblait marquer le pas et qu’il redevenait difficile de trouver de bons spectacles à faire circuler. Mais j’espérais qu’il ne s’agissait que d’un repli passager permettant la naissance et le mûrissement d’une nouvelle génération de créateurs exerçant un mouvement de retour pour mieux s’ancrer dans la réalité de leurs cultures respectives. Des expériences allaient dans ce sens : la création de différents festivals théâtraux au Bénin, au Cameroun ou au Burkina Faso ; la constitution de lieux et de troupes permanentes cherchant à s’autofinancer ; et surtout un certain foisonnement d’auteurs de qualité, abordant des thématiques nouvelles. Et je concluais : « Tout cela me semble constituer les signes d’une réelle germination théâtrale, d’un nouveau souffle à venir malgré les difficultés et les découragements. S’il convient de continuer à soutenir ces initiatives, il convient de le faire avec prudence et patience. A trop vouloir demander des résultats à des créateurs, à les mettre en valeur trop rapidement, on risque de les rendre stériles ou de les détourner de leur recherche profonde. »
Que l’on me pardonne la fatuité de me citer aussi longuement. Mais comme la question de l’influence du Festival continue d’être posée, il m’a semblé nécessaire de remettre en perspective mes réflexions d’il y a quatre ans et donc d’en rappeler la teneur. Je ne renie rien de ce que j’ai écrit et je crois même avoir donné une photographie très juste de la réalité du moment ou plutôt de la vision que j’avais de cette réalité. En un mot, je voulais montrer que le Festival international des francophonies en Limousin avait été très utile pour soutenir et faire connaître des créations théâtrales largement ignorées du reste du monde mais qu’il était temps que les théâtres africains s’émancipent de ce tutorat pour vivre leur propre vie.
L’attente déçue
Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est précisément que je pourrais réécrire la même chose, comme si rien ou presque rien ne s’était passé depuis quatre ans. Le festival semble toujours le passage obligé pour tout spectacle africain qui veut sortir de ses frontières. Mais, plus grave, toutes les expériences menées « au pays », semblent n’accoucher que de productions sans doute sympathiques, mais souvent boiteuses, mal ficelées et peu montrables en dehors du contexte africain où elles sont jouées. Malgré des recherches approfondies, le Festival n’a pu ramener d’Afrique qu’un seul spectacle pour son édition 2000. Et, dans les éditions précédentes, les créations africaines présentées n’ont guère été ressenties comme des événements, même si une ou deux d’entre elles ont pu retenir l’attention. On est loin de cette période du début des années 90 où les spectacles de Werewere Liking ou de Sony Labou Tansi étaient attendus et constituaient souvent le point d’orgue du Festival. La germination annoncée, le renouvellement des talents n’ont pas eu lieu. Au Sud, rien de nouveau ? Si, certainement quelques bons auteurs dramatiques – Kossi Efoui, Caya Makhele, Kangni Alem, Koulsy Lamko, Koffi Kwahule et quelques autres – qui continuent de construire une œuvre solide qui intéresse de plus en plus de metteurs en scène non africains.
La photographie prise en l’an 2000 est donc très semblable à celle de 1996, quoiqu’un peu plus sombre. Les fruits n’ont pas tenu la promesse des fleurs et l’arbre desséché de Godot occupe une bonne partie du paysage. Nous attendons, j’attends qu’il se passe quelque chose, l’œil fixé à l’objectif pour ne pas rater l’apparition d’un bourgeon. Ma patience sera-t-elle récompensée ?
Un détour cinématographique
Et, tout à coup, dans cette attente, me vient le soupçon d’une erreur. Suis-je bien placé ? Est-ce que je porte mon regard à l’endroit où il faut ? Et ne peut-on pas lire différemment la déjà longue histoire des rapports du théâtre africain avec le Festival de Limoges ? Renversons la perspective : que se serait-il passé si ce Festival n’avait pas existé ? Bien entendu, il est impossible de répondre à cette question. Mais elle a le mérite de me permettre de m’interroger sur un a priori, une croyance qui est à la base de tous les constats qui précèdent : sans Limoges, le théâtre africain francophone aurait périclité ou tout au moins végété dans l’amateurisme. Malheureusement, après 16 ans d’efforts et quelques succès indéniables, ce même théâtre ne semble guère mieux portant que si on n’avait rien fait… Alors ?
Faisons un détour par le cinéma, français, cette fois-ci. Ce décadrage nous permettra peut-être de voir les choses autrement. On sait que parmi les cinémas d’Europe, seul notre vaillant petit cinéma hexagonal résiste encore à l’envahisseur américain. Ce succès est dû à un système de financement très encadré qui combine aides de l’État (au travers notamment de diverses taxes et dégrèvements fiscaux) et soutien des grandes chaînes de télévision. Dès lors, la production reste relativement florissante pour un pays comme le nôtre. Mais, s’il y a qualité, qu’en est-il de la qualité ? Si celle-ci se juge au nombre des entrées en salle, on ne peut pas dire que les films français se taillent la part du lion puisque leurs spectateurs représentent moins du tiers du total. Encore ce chiffre est-il gonflé par une ou deux locomotives annuelles. Si l’on en croit la critique, elle ne s’enthousiasme pas souvent sur le cinéma made in France, comme le montre régulièrement le palmarès du Festival de Cannes. Quant à la diffusion mondiale de nos films, elle reste très modeste.
Il commence donc à se murmurer que notre système pourrait avoir des effets pervers. Tous les films – ou presque – étant rentabilisés avant même leur sortie en salle par l’achat des chaînes de télévision, pourquoi se préoccuper des attentes du public ? Pourquoi se fatiguer à le séduire ? Et on pourra toujours dire qu’on a eu du succès puisqu’un seul passage sur TF1 ou Canal+ drainera la plupart du temps plus de spectateurs qu’un mois en salle. De plus, puisque ces films sont destinés in fine à la télévision, pourquoi ne pas les réaliser comme des téléfilms ? C’est d’ailleurs ce que demandent plus ou moins clairement les chaînes qui financent. Dans un tel contexte, il est logique que la plupart des films servis à la table des familles françaises cèdent à la facilité d’un scénario indigent, d’un rythme languissant et d’un propos nombriliste et oiseux, brouet d’images convenues ou faussement provocatrices qui sécrètent un effroyable ennui. Il faut beaucoup de vertu et une grande énergie créatrice pour essayer de bien faire son métier quand on vous demande simplement d’être médiocre et passe-partout. D’ailleurs, les cinéastes qui ont montré beaucoup de talent dans leur premier film ont souvent du mal à trouver des producteurs pour leur second.
Y aller ou pas
Le Festival de Limoges n’a-t-il pas joué, peu ou prou, pour le théâtre africain, le même rôle que l’État et les télévisions pour le cinéma français en assurant la coproduction – avec l’aide de diverses institutions françaises – et la diffusion de la plupart des spectacles africains qui ont suscité quelque intérêt, en Europe, ces dernières années ? Avec le même résultat. D’abord une dynamisation et une professionnalisation de ce théâtre. Puis, une sorte de normalisation, de réduction au plus petit dénominateur commun. Pour pouvoir être financés et invités par le Festival, les créateurs africains ont eu tendance à se conformer à des modèles implicites, à des canons théâtraux et à des formes de spectacles que certains d’entre eux découvraient à Limoges, pensant qu’il s’agissait de la seule clé qui leur ouvrirait les portes du « marché » culturel occidental et de son public. Ce faisant, ils se sont éloignés de leur propre public et n’ont pas pu développer leur propre conception du théâtre, leur originalité culturelle, leur vision du monde. Si bien que cette découverte de l’autre qui, dans les débuts du Festival, faisait la différence et apportait une respiration nouvelle qui effaçait les maladresses et les approximations, a disparu peu à peu au profit de représentations plus professionnelles mais n’ayant gardé du souffle originel que la grandiloquence du propos, et de la force des images qu’un symbolisme abâtardi.
Aller ou ne pas aller à Limoges, tel peut être aujourd’hui le dilemme des créateurs africains. Ne pas y aller, c’est se couper d’une source de financement importante mais aussi de contacts et de reconnaissances qui permettent d’être mieux considéré dans son pays, d’y travailler plus facilement. Y aller, c’est se couper des réalités, se plier à une esthétique codée différemment, gommer sa propre esthétique, oublier, surtout, son public, ce public africain, qui d’une certaine manière, fait partie du spectacle au lieu que le public occidental garde ses distances – et finalement, sombrer dans l’indifférenciation qui engendre l’indifférence.
Un engrenage fatal
Bien entendu, il n’y a, de part et d’autre, dans ce processus, aucun désir malsain de domination, aucun calcul conscient, mais un engrenage quasi mécanique qui a abouti à ces dérives. Au départ, il s’agit toujours de bonne volonté. Ainsi, les responsables du Festival n’avaient pas d’autre souhait que de transmettre l’intérêt et le plaisir qu’il avaient ressenti pour un théâtre différent. Puis, très vite, ils ont constaté que ce théâtre avait du mal à survivre dans des conditions matérielles et un environnement politique souvent peu favorables. Il semblait donc logique, naturel, de l’aider à se maintenir et à se développer. De fil en aiguille, de subvention en conseils techniques, l’aide devient assistanat puis sujétion et dépendance sans que quiconque y prenne garde. Et finalement, tout le monde perd de vue l’essentiel : quel est le but de tout cela ?
J’ai trop souvent assisté à ces débats où certains metteurs en scène africains (mais parfois aussi européens) justifiaient l’indigence de leur création par la faiblesse de leurs moyens. J’en ai trop vu d’autres qui nous avaient offert de petites merveilles de théâtre dépouillé se perdre dans des superproductions ridicules parce qu’on leur avait octroyé, sans réelle évaluation de leur projet, un budget conséquent. Certes, il est bon d’avoir des moyens pour faire du théâtre, mais les moyens ne produisent pas le talent alors que le talent peut se passer de moyens.
L’exemple anglophone
Était-il préférable de ne rien faire ? De se contenter de montrer, comme le font la plupart des autres festivals, ce que l’on pense montrable et intéressant pour son public ? Le risque était de voir le théâtre africain disparaître rapidement du programme. Encore que… Lorsqu’on se tourne vers la plupart des pays africains anglophones, Nigeria en tête, on est un peu interloqué. L’activité théâtrale y est plus effervescente que dans les pays francophones. De nombreuses troupes y ont trouvé leur public et le théâtre a une fonction sociale reconnue ce qui dérange souvent les pouvoirs en place. Et l’on peut voir assez facilement à Londres des productions africaines. Est-ce seulement à cause de Wole Soyinka, dont l’œuvre dramatique a été couronnée d’un prix Nobel ? Ou bien le théâtre anglophone a-t-il bénéficié d’un meilleur soutien, de la part de l’ancien colonisateur, que le théâtre francophone ? Au contraire, en ce qui concerne la culture comme l’administration, l’Angleterre est partie sans se retourner. Les débuts furent difficiles et ces pays, dans les premières années, devaient regarder les anciennes colonies françaises avec envie, placées qu’elles étaient sous la bienveillante protection de l’ancien maître. Mais 40 ans plus tard, les choses se sont inversées. Dans les heurts et le soubresauts, les pays anglophones s’assument économiquement et ont acquis une réelle indépendance culturelle, empreinte d’un grand dynamisme. A l’exception d’un ou deux d’entre eux, les pays francophones ont un niveau économique plus bas qu’avant leur libération et restent culturellement très dépendants de l’ancienne métropole.
Un oubli salutaire ?
Le Festival des francophonies n’est évidemment pas responsable de cet état de fait. Mais, à son échelle, celle du théâtre, il a participé au processus. Le trop grand interventionnisme, tant en matière sociale et culturelle qu’en matière économique, ne fait souvent que retarder ce qui doit advenir. Et il empêche que naissent des solutions nouvelles, qu’émergent des innovations, que changent les comportements. L’interventionnisme est conservateur par essence car il veut appliquer des recettes déjà connues à des situations inconnues pour revenir au statu quo ante. Si, dans l’urgence, il peut être parfois salutaire d’intervenir pour éviter le pire, il faut savoir limiter cette intervention dans le temps et dans l’espace. Ce que n’a sans doute pas su assez faire le Festival qui s’est laissé déborder par sa générosité.
Comment faut-il s’y prendre, alors, désormais ? Et bien, me semble-t-il, donner le temps aux théâtres africains des pays francophones de se réinventer à partir de leurs propres expériences et de leurs ressources internes, dût-on les oublier un moment et les laisser souffrir les affres d’une renaissance. C’est au fond ce que je préconisais dans la dernière phrase de mon article d’il y a 4 ans : « Le meilleur moyen de favoriser la diffusion et la promotion du théâtre africain en dehors de ses frontières, c’est sans doute, aujourd’hui, non de le maintenir sous perfusion mais de le laisser infuser sa propre culture. » Et j’ajoute aujourd’hui que s’il s’avérait que cette forme artistique ne correspondait plus, pour les créateurs africains comme pour leur public, à une nécessité vitale, alors il serait inutile d’essayer de sauver à nouveau les meubles d’un décor vide. 

///Article N° : 1655

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