L’intégration ? Quel problème ?

Entretien de Kidi Bebey avec Jean Djemad (Cie Black Blanc Beur)

Danse hip hop
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Née à Saint-Quentin en Yvelines, dans le foisonnement des années 80, la compagnie Black Blanc Beur a persisté et signé, en 15 ans, une quinzaine de pièces chorégraphiques particulièrement inspirées. Saluée par le public, elle a également bénéficié de la reconnaissance des institutions pour avoir donné ses lettres de noblesse au hip hop. En France, elle semble l’un des espaces où, de toute évidence, loin de leurs territoires d’origine, Afrique noire et Maghreb expriment un syncrétisme. Mais la compagnie s’est également toujours voulue contemporaine, détachée d’une gestuelle dont on reconnaîtrait l’appartenance sociale, détachée également de toute ethnicité. Rencontre avec Jean Djemad, le directeur et co-fondateur de la compagnie dont le spectacle Songe d’un cri d’été a été présenté aux Rencontres urbaines de La Villette en octobre dernier.

Votre compagnie tient le coup depuis quinze ans, preuve qu’elle n’était pas seulement le résultat d’un effet de mode…
C’est vrai mais pour cela, il nous a fallu affirmer notre authenticité. Aujourd’hui, notre « classicisme » se démarque au milieu de l’émergence d’une multitude de compagnies hip-hop. Au fil des années, nous avons monté environ quinze spectacles dont trois ou quatre que nous jouons encore. Songe d’un cri d’été est une sorte de grand travail collectif. On y a clairement perpétué un type de spectacle qui fait notre histoire.
Mais n’est-ce pas difficile d’être à ce point représentatif d’un mouvement social, des modes des « banlieues » ?
Avec Contre-Pied, en 90, on a senti qu’on contrariait déjà un certain nombre d’institutions qui avaient une idée bien limitée du hip-hop. Au fond, il s’agit là d’un mode de fonctionnement propre aux institutions. Elles veulent identifier puis fixer les modes, les mouvements. Nous avons servi de « légitimateurs historiques » à une démarche de pur hip hop.
D’un autre côté, pensez-vous que sans les institutions la compagnie aurait perduré ?
Il est probable que non car c’était difficile – et ça l’est toujours aujourd’hui – de faire un travail sans concession vis à vis de nous-mêmes, par rapport à une danse qui était populaire et qui déjà comportait ses propres normes. Depuis le tout début, nous voulons avant tout être contemporains c’est-à-dire de notre époque et ouverts. Mais cette sorte de « valeur clanique » qui caractérise un peu le mouvement hip-hop s’oppose à une explosion de la création chorégraphique. Introduire le contemporain quand on attend de vous que vous soyez hip hop n’est pas toujours accepté.
Vous avez dû envisager de changer le nom de la compagnie pour vous démarquer de l’époque et en particulier des années 80…
Bien sûr ! Souvent ! Mais il n’y a pas de réponse aujourd’hui à la question. Il demeure passionnant d’incarner cette sorte d’utopie que stigmatise l’expression « Black, Blanc, Beur ». Encore plus après la dernière Coupe du monde. Notre reconnaissance actuelle nous offre en tout cas une possibilité : celle de prendre un peu plus aujourd’hui notre temps pour créer.
Du temps pour créer et donc pour changer…
Oui, nous sommes à une étape, un tournant. Aujourd’hui, ceux qui ont créé la compagnie veulent affirmer un nouveau propos différent de celui d’il y a 15 ans. Christine Coudun (chorégraphe et co-fondatrice) a commencé à pousser très loin cette démarche en créant Lambaréna (1997). Elle a commencé par reprendre et redécouper la musique créée par Hugues de Courson et Pierre Akendengué. Elle y a introduit des choses incroyables. Des bourdonnements de mouches sur du Bach, il fallait le faire ! Nous voulons également affirmer l’avènement de nouveaux chorégraphes dans la compagnie. C’est un travail exigeant.
Alors Black Blanc Beur, compagnie de danse contemporaine et non plus de hip hop ?
De toute façon, l’ethnicité n’est pas notre propos. Ce qui a rassemblé les jeunes au lancement de la compagnie c’est surtout la convergence dans une même pratique physique. Ce n’est pas la revendication d’une appartenance ethnique. On en était bien loin. Au tout début, les rastas ne supportaient pas la manière de bouger des breakers ou les jazzeux. Il s’agissait bien de mouvement d’abord.
Pourtant si l’on revient au nom de la compagnie, il était connoté en soi…
Moi-même qui suis berbère d’origine, je ne me sens pas un représentant « calibré ». Tout simplement parce qu’il n’existe pas de représentant type de quelque ethnie que ce soit. Il est évident que le hip hop est absolument porteur de tous les fondements de la musique noire, aussi loin que l’on puisse l’appréhender. Mais pour Black Blanc Beur, je réfute l’expression d’Africanité du Maghreb parce que je ne le trouve pas approprié et ambigu. Il n’y a pas l’Afrique d’un côté et le Maghreb de l’autre. Pour les danseurs de la compagnie, il s’agit plutôt de se faire valoir au sein du groupe qu’en tant qu’individu ou membre d’une ethnie. Il suffit de regarder une carte : le Maghreb c’est l’Afrique. La question de l’intégration me paraît une véritable fausse question à poser au sujet de notre compagnie aussi bien qu’au sujet de la société française aujourd’hui. De fait, quand on a pris ce nom de BBB, c’était déjà presque trop tard, nous étions déjà en retard. On était déjà dans une société métissée. Le problème de l’intégration ! Quel problème ? Il suffit de regarder n’importe quel arrêt de bus pour voir que la société est de fait métissée.

///Article N° : 583

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