L’intellectuel du hip-hop

Entretien de Jean-Servais Bakyono avec Kajeem, musicien rappeur

27 juillet 1999 à Abidjan
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Pourquoi avez-vous choisi le rap comme genre musical ?
J’ai milité dans le Mouvement universitaire du rap (MUR) quand j’étais étudiant à l’université de Cocody-Abidjan. C’est une des formes de musique qui nécessite le moins de connaissances musicales académiques. C’est une musique qui est propre aux jeunes et elle a cette vigueur que représente la jeunesse.
L’acceptation du rap a-t-elle coïncidé avec un moment où vous éprouviez le besoin de vous exprimer ?
Dans la société dans laquelle nous vivons, rares sont les cadres d’expression qui permettent aux jeunes de s’exprimer vraiment. Voilà le moyen idéal pour la jeunesse d’aujourd’hui de pouvoir dire ses frustrations, ses problèmes et un peu sa vision des choses.
Autour de quel thème avez-vous inscrit votre message dès votre rencontre avec le rap ?
J’ai commencé d’abord par mimer les groupes américains ! Mais il fallait mettre de la conscience dedans, problématiser : j’ai essayé de traduire les problèmes que nous avions à l’université. C’est-à-dire, d’abord mettre en avant les problèmes sociaux, ensuite les problèmes des jeunes en général, pour éviter d’être nombriliste.
Votre influence américaine est-elle référencée, par exemple, au groupe Public Enemy ?
Je dirais oui, parce que Public Enemy a été l’un des groupes les plus en vue. C’était une révélation de voir ces jeunes formuler des critiques acerbes qui s’adressent même aux gouvernements. Nous avons essayé donc de les imiter, mais conscients qu’il fallait tropicaliser leur message, mieux adapter le rap à nos réalités africaines.
Dans cette adaptation, quelles priorités vous êtes-vous imposées ?
Au sein du MUR, nous avions un seul véritable souci : informer ; donc, pour toucher un maximum de gens, nous avons commencé par nous exprimer en français. Mais pour toucher les masses de la campagne, nous avons utilisé nos langues nationales. Au départ, nous n’avions pas de connaissances musicales suffisantes, ni une expérience suffisante, pour pouvoir inclure nos rythmes dans la musique. Nous avons commencé d’abord par faire intervenir nos langues locales. C’est dans ce sens que nous avons commencé à faire notre rap en baoulé, en bété, en wobê, dans presque toutes les langues de la place. Au départ, c’était osé de mettre ainsi de la musique traditionnelle africaine dans le hip hop. C’est grâce à l’impact grandissant que nous avons pu introduire des rythmes et des percussions africains.
À Abidjan se parlent la langue de Moussa, le nouchi, pour ne citer que quelques-unes des variantes du français tropicalisé, laquelle avez-vous privilégié ?
Je préfère le nouchi, parce que c’est le langage de ceux qui ont surmonté seuls toutes les difficultés. Le nouchi, c’est cette personne pour qui même les choses les plus simples ne sont pas évidentes. C’est le gars qui a l’habitude de se battre au quotidien pour acquérir ce que les autres ont facilement. C’est le gars qui, au réveil le matin, ne se demande pas qu’est-ce que je vais manger, mais plutôt est-ce que je vais manger ? Forcément, ce langage me plaît, parce que même dans le concept que nous utilisons, ce n’est pas une langue que nous avons voulue mais c’est la langue qui nous a été imposée. Aujourd’hui étant donné qu’il y a une quête identitaire de toute la jeunesse d’Afrique, il y a de façon naturelle un rejet de tout ce qui vient de l’Occident. Je suis acquis au nouchi, parce que c’est cette langue qui permet, quand j’échange avec un pote à Paris, de faire des envieux. Quand nous parlons nouchi, tous ceux qui sont autour de nous se demandent qu’est-ce qu’ils racontent. Je les défie dans ma langue et je vois des gens qui manifestent le désir d’apprendre ma langue, cette langue même qui me permet d’atteindre ceux qui n’ont pas pu effectuer des études et qui sont nombreux en Afrique. Parce que, c’est à eux d’abord que le message s’adresse, les autres ont les moyens d’accéder à l’information.
Votre choix du nouchi procède du fait que c’est la langue des déshérités et de ceux qui se battent au quotidien pour s’affranchir de la misère ambiante, mais c’est surtout un refuge pour revendiquer et dénoncer.
C’est un refuge pour revendiquer, mais c’est aussi la marque de la volonté de ne pas se laisser mourir. Ceux qui ont créé, ce sont des survivants. Du fait de la société dans laquelle nous vivons, c’est le langage de ceux qui refusent de mourir et osent dire un certain nombre de choses. Le nouchi nous permet, aujourd’hui, de dire des choses que nous ne pourrions pas articuler en bon français, c’est-à-dire de décrire la même réalité en français courant ; ce qu’on trouve grossier et très fort mais en nouchi cela passe. Le nouchi est devenu un peu notre arme, notre tenue de camouflage qui nous permet de passer à travers les mailles de la censure ou de finir avec.
C’est une langue où il faut créer en permanence pour enrichir le lexique, aussi le nouchi emprunte-t-il à d’autres langues pour se nourrir. En tant que telle, la puissance du nouchi réside dans sa charge poétique. Comment procédez-vous quand vous composez ?
Dans le langage Nouchi, nous utilisons en abondance les métaphores. Il y a beaucoup d’images ; en ce qui me concerne, il y a des réalités si je les exprime dans un français soutenu, par exemple, que je propose au public, il y a des jours où j’ai l’impression que celui-ci n’a pas compris. Donc, il y a nécessité de décrire les mêmes réalités avec des mots qui recouvrent mieux ces réalités-là pour mieux les rendre. C’est vrai que j’ai le souci de contribuer à l’éducation des masses en écrivant de beaux textes, mais j’ai aussi le souci d’atteindre ma cible qui est celle d’informer. Je fais un mélange du langage courant et des mots nouchi quand il s’agit de décrire des réalités spécifiques, parce qu’il y a des réalités que les mots du français courant n’arrivent pas à décrire. Il faut utiliser le langage de la rue et c’est ce que je fais.
En ancrant votre message dans le nouchi, vous opérez certes une rupture radicale par rapport à vos collègues rappeurs, mais la question de la réception de ce message se pose avec acuité, d’autant plus que cette langue créolisée n’est pas accessible aux élites, votre premier destinataire, ciblées dans vos critiques. Comment solutionnez-vous ce problème afin que ces élites, ces décideurs, puissent saisir la quintessence de votre message ?
Étant donné que j’ai eu une formation universitaire, il y a des séquelles que l’on observe dans mes textes. C’est vrai que le langage des Nouchis n’est peut-être pas le langage des décideurs actuels, mais je ne vais pas aussi écrire des chansons que nos décideurs comprennent et que la masse rurale, à laquelle elles sont destinées, ne saisit pas. Parce que je pense que la masse se fait le porte-parole de ce que je dis, en tant que celle-ci prolonge son écho. Si la masse perçoit le message, elle fera en sorte qu’il parvienne aux destinataires. Mais je n’ai pas élaboré des textes entièrement en nouchi, c’est un mélange pour que, de part et d’autre, on puisse saisir l’essentiel. Je fais intervenir les langues locales. J’insiste là-dessus, parce que ici la majorité de la population est rurale. Donc, il y a nécessité de travailler sur les langues que les masses rurales comprennent. C’est vrai qu’on parle des grands concepts comme la démocratie, les autoroutes de l’information, l’Internet, mais que représentent-ils réellement pour l’enfant de la rue, l’homme de la campagne ? Il y a donc nécessité d’expliquer des concepts nouveaux mais avec des mots propres à nous, et de faire en sorte que le message ait une double dimension. L’une qui permet aux décideurs, les premiers destinataires du message de dénonciation, de le comprendre ; l’autre qui permet à l’homme de la rue de cerner la question.
Devrons-nous percevoir à travers votre choix de travailler sur les langues nationales une interpellation à se les réapproprier pour cimenter l’unité et aller dans le sens de l’incontournable intégration ?
C’est exactement cela ! L’idéal serait que les masses rurales se réapproprient le message que nous essayons de leur envoyer. Parce que ici, en général, le message du rap est un message de combat. Ce n’est pas aux artistes de le mener mais il faut que le peuple soit conscient que c’est son combat à lui. Le rôle de l’artiste, c’est d’interpeller le peuple ; si celui-ci ne le comprend pas, c’est que l’artiste a échoué. Ainsi donc, si grâce au langage nouchi et aux langues nationales que nous utilisons, le peuple arrive à prendre conscience de cela, je pense que le pari est déjà gagné.
Le monde du rap en Côte d’Ivoire nous semble être mieux organisé que celui des autres artistes qui pratiquent la musique de variété. Cela est-il dû au fait que vous appartenez à la même génération et que l’esprit de famille souffle en votre sein ?
Nous avons fréquenté la même école, celle du sound system, parce qu’à l’époque personne n’avait un album. Donc, c’était lors des quelques rares manifestations de sound system qui s’organisaient, ça et là, que nous nous rencontrions. Et, forcément, cela a créé des liens ; ce qui fait que, aujourd’hui, même si des clans se sont constitués, des liens très forts unissent ceux qui sont au sein du hip hop. Vu que nous avons pour la plupart le même combat, aujourd’hui, tout le monde est conscient que dans la jungle que représente le showbiz, il est impossible d’avancer seul. Un dicton énonce : quand on est poussière, il faut en prendre conscience et se mettre en tas. C’est ce que nous essayons de faire. Quelquefois, ce n’est pas facile de réunir ceux qui ont les mêmes idées, parce que souvent ils n’ont pas les mêmes ambitions. Et cela crée des frictions, mais je pense que nous sommes d’accord sur l’essentiel qui consiste à faire prévaloir nos valeurs et de porter le message.
À quel genre musical identifiez-vous celui que vous pratiquez ?
J’ai commencé par le rap à proprement parler, étant donné que je suis rasta. J’y ai ajouté des colorations reggae, parce que le message du reggae est celui-là même qui me convient le mieux. Quand je pense que parfois le reggae est la base du rap, cela a été un retour aux sources. Ce qui fait que d’aucuns qualifient ce que je fais, aujourd’hui de ragga-hip hop, de ragga-reggae. Pour l’essence, c’est la même musique avec une consonance reggae, étant donné que le reggae sonne déjà africain. Le reggae a sa force qui est son message spirituel et son message d’humilité aussi. Parce que le rap est une des rares formes musicales qui permet à quelqu’un de s’arrêter devant ses frères pour clamer qu’il est le plus beau, le plus fort, le plus grand, tandis que le reggae enseigne que le plus beau, le plus fort, le plus grand, c’est le créateur, le Tout Puissant. Cela ramène à beaucoup plus d’humilité et à plus de conscience dans le temps. Ce sont des valeurs qui sont plus en conformité à nos valeurs africaines. C’est ce qui fait que je travaille sur les deux tableaux. C’est cela qui fait que ma musique a, aujourd’hui, cette ambivalence-là, rap et reggae. Cela me permet de rapper un peu plus vite.
Voulez-vous nous faire admettre dans le discours que vous développez que le rap est un genre musical venu d’ailleurs, bien que dans le monde rural en Afrique existent des rappeurs traditionnels, à l’instar de la défunte Zélé de Papara et de bien d’autres tels que les poètes paysans, Tima Gbaï, Séry Zogbo, Madou Dibéro ?
Pour moi, le rap ne vient pas d’ailleurs, mais en tant que business, peut-être, il nous est arrivé des Etats-Unis d’Amérique. Je considère les rappeurs comme des griots des temps modernes. Les griots ne viennent de nulle part si ce n’est d’Afrique. Mais le rap vit un peu le paradoxe du café et du cacao, c’est-à-dire que chez nous personne ne prend les griots au sérieux, tandis que ce qu’ils produisent est récupéré par d’autres gens. Et ces produits créent l’engouement dès qu’ils nous reviennent. Comme notre café et notre cacao achetés à vil prix pour être envoyés en Europe, tout le monde en est friand quand ils nous sont retournés transformés en chocolat. C’est pourquoi je dis que le rap vient d’ailleurs, si on part du fait que l’Afrique est le berceau de l’humanité, donc le berceau des rythmes, toutes les musiques dites d’origine africaine viennent d’ici. Aujourd’hui, quand nous prenons, par exemple, les chansonniers Tima Gbaï, Séry Zogbo, ils exécutent des rythmes tel le digba qui est très proche du ragga que nous connaissons. Il n’y a aucun doute là-dessous. Ici, la culture rap nous a été communiquée par le biais de clips américains. En général, les jeunes Africains n’ont pas copié l’essence et le sens du rap mais plutôt le style, le mode vestimentaire, peut-être la gestuelle, la façon de bouger. Mais ils n’ont pas copié le sens même du rap qui est Paix, Amour, Unité. Ils n’ont pas copié le sens véritable du rap, une musique de combat et de revendication. Ce qui fait que cela donne, ici, des résultats burlesques quelquefois, avec des rappeurs qui essayent de singer maladroitement les Américains, alors que ceux-ci à travers le rap veulent s’affirmer Africains. Donc, on ne peut pas faire du rap en espérant être américain, puisque le rap est une tentative de l’Américain de revenir à ses origines africaines. Le rap est africain, d’où la nécessité pour nous, justement, de nous réapproprier notre bien et de montrer à travers l’originalité dont nous pouvons faire montre que cette musique est bel et bien à nous. Au sein de mon groupe, j’ai une section acoustique avec laquelle, lors de mon dernier concert au Centre culturel français d’Abidjan, nous avons joué quatre chansons avec des percussions. Rien qu’avec des percussions, nous nous éclatons. Nous voulons ramener le rap à ses origines, en nous produisant comme au village, même sans électricité ; avec nos percussions, nous pouvons donner un spectacle. Aujourd’hui, tout est électronique et artificiel, donc nous voulons ramener le rap à son énergie de départ, à sa vraie réalité. Je suis tout à fait d’accord pour dire que le rap est africain et qu’il le restera.
Quelle est la réception que les publics africains et européens ont réservé à vos prestations, lors de vos nombreuses tournées ?
Dans la sous-région de l’Afrique de l’Ouest, j’ai été épaté et dépassé par l’énergie des jeunes Guinéens, dans la mesure où ils ne disposent pas des mêmes infrastructures offertes aux jeunes Ivoiriens. Malgré ce handicap, ils arrivent à monter de grands spectacles en faisant une promotion de proximité qui porte ses fruits. C’est dire que la difficulté accentue la créativité. Plus ils évoluent dans des conditions difficiles, plus ils arrivent à créer pour pallier ce manque de moyens. J’ai rencontré des rappeurs venus de France et des rappeurs d’ici, en général, ils ont trouvé étonnantes les fusions que je faisais, mais il ne faut pas oublier que parmi eux, certains ont un complexe de supériorité. En général j’ai eu de bonnes relations avec le public et les rappeurs, partout où je suis passé. Je me dis qu’il faut que je puisse continuer à travailler, parce que je commence à bénéficier de la confiance du public. Il faut que je travaille dans le sens à ne pas les décevoir.

///Article N° : 3127

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