Lire entre les lignes : mounir fatmi

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mounir fatmi présente en ce moment sa deuxième exposition personnelle à la galerie Hussenot à Paris. Avec Between the Lines, l’artiste marocain poursuit sa réflexion sur les failles de la mondialité. Né à Tanger en 1970, il travaille aujourd’hui entre le Maroc et la France. Son travail bénéficie d’une forte reconnaissance depuis quelques années puisqu’il a reçu en 2006 le Grand Prix Léopold Sédar Senghor lors de la 7e biennale de Dakar. En 2007 son travail a été sélectionné pour la première édition de la Triennale de Luanda, la huitième biennale de Sharjah, ainsi que la 52e biennale de Venise. Son œuvre multimédia oscillant entre installations, sculptures, vidéo, dessins ou encore peintures, nous amène à lire entre les lignes de notre monde et à une prise de conscience des malaises qui nous entourent.

Je ne me plains pas, le mal est contemporain. (mounir fatmi)

Les propositions artistiques de mounir fatmi sont radicales. Elles expriment avec force son refus des diktats et du conformisme. À commencer par la manière de se présenter au public en substituant les majuscules de son nom et prénom. Sans les majuscules, il échappe aux normes. L’artiste procède à une déconstruction des classifications, des conditionnements, des hiérarchisations et des obligations non seulement dans le domaine artistique mais aussi dans notre société. Si mounir fatmi a suivi différentes formations artistiques, à Casablanca et à Rome, il s’est positionné en rupture avec le caractère traditionnel de l’enseignement artistique. Ce qui l’a conduit vers le monde de la publicité. « J’ai beaucoup appris sur la façon dont on manipule les images. J’ai compris qu’on fabriquait tout et qu’on pensait à la place des gens. Or c’est précisément ce que j’évite de faire dans mon travail. » (1) Son expérience dans la publicité lui a permis d’intégrer et de pratiquer les codes d’une communication agressive et abrutissante. Un langage qu’il s’attache à altérer dans son œuvre, qui repose sur sa relecture des images et des mots à partir desquels il fabrique les slogans colorés d’une poésie subversive.
Au début des années 1990, il jouit de la reconnaissance de ses pairs au Maroc qui le considèrent comme un des fleurons de la peinture contemporaine marocaine. En réaction à cela, mounir fatmi proclame sa mort artistique. Il décide de recouvrir ses toiles d’une épaisse peinture blanche et d’y inscrire « sans témoin ». Les images disparaissent avec sa peur du conformisme et de l’incohérence avec sa véritable conception de l’art. Le recouvrement de ses toiles était aussi une manière de critiquer avec virulence les institutions culturelles marocaines dans les années 1990 qui ne soutenaient pas ses artistes et ne laissaient pas de place à un espace critique libre. Pour ne pas sombrer dans l’académisme, fatmi a opté pour la radicalité du geste.
Il quitte la Maroc pour travailler et exposer aux quatre coins du globe. En véritable artiste nomade, il véhicule sa pensée à la fois transgressive et productrice de sens. « De l’exil, j’ai fabriqué des lunettes pour voir. » (2) Une prise de distance nécessaire pour englober dans son travail les failles de notre monde qui souffre des méfaits de la mondialisation. Celle-ci entraîne une séparation toujours plus flagrante des cultures dont l’incompréhension mutuelle inquiète l’artiste. Dans cette perspective, mounir fatmi ne revendique aucune appartenance, bien au contraire, il exprime dans son œuvre son statut de citoyen du monde. Lorsqu’il réalise G8. Les Balais, une installation composée de huit balais au bout desquels sont disposés les drapeaux des huit pays les plus puissants du monde. Huit pays qui font la pluie et le beau temps sur les sujets les plus cruciaux de notre époque. Ils mènent littéralement le ballet de l’économie mondiale. Pourtant, le fait que les drapeaux soient au bout des balais, signifie aussi que ces pays doivent donner un grand coup de balai sur le système actuel qui renforce les inégalités économiques et les injustices sociales les plus insupportables. Selon l’artiste, ils se doivent de nettoyer les mécanismes caducs de notre société. Son travail relève de l’électrochoc. fatmi souhaite réveiller les consciences et provoquer un soulèvement collectif à l’encontre du cloisonnement sociétal qui étouffe l’espèce humaine.
Entre le Noir et le Blanc
Depuis les années 1990, il produit des œuvres où les couleurs noires et blanches dominent l’espace. Une esthétique dichotomique qui renforce le discours à la fois politique et poétique du plasticien. mounir fatmi apparaît comme un des héritiers du minimalisme. Il choisit des objets à partir desquels il travaille de manière récurrente, comme les VHS, les barres d’obstacles hippiques, les drapeaux, les lames de scie ou encore les balais. Ces objets deviennent des motifs et perdent leur sens commun. Attardons-nous sur la fascination qu’éprouve le plasticien pour les VHS. Entre 2004 et 2005, il réalise Ecrans Noirs, une œuvre murale rectangulaire uniquement composée de VHS. Un écran sans écran, une peinture sans peinture. La VHS a remplacé le marbre, fatmi l’utilise comme un matériau artistique dans plusieurs installations et sculptures. Avec Ecrans Noirs, les VHS y sont un élément décoratif, sériel et abstrait. Sur le fond noir fourmillent les ronds blancs, à l’image d’une œuvre murale de Niele Toroni où les marques de peintures s’alignent à l’infini. La VHS est par ailleurs un objet désuet, quasiment archaïque. À l’heure du tout numérique, elle est aujourd’hui abandonnée et rendue inutile. Le spectateur peut cependant se demander ce que les VHS de mounir fatmi recèlent. Derrière ces « écrans noirs » grouillent les bandes magnétiques de ces cassettes muettes. Des bandes où circulaient des images et du son. Sont-elles vierges ou contiennent-elles des images dont le mystère attise la curiosité du spectateur ? La VHS incarne l’obsession de l’artiste pour l’image. Notre impossibilité de les mettre à jour renforce le rapport angoissant que nous pouvons entretenir avec les images. Quels secrets renferme cet écran noir ? Au-delà d’une œuvre extrêmement esthétique, s’engage une réflexion sur le sens donné aux images que nous enregistrons, coupons, gardons, effaçons et projetons. Sur cet écran noir le spectateur projette ses propres images, ses craintes et ses espoirs.
Le caractère énigmatique et angoissant de la VHS en tant que matériau artistique atteint son paroxysme dans Gardons Espoir (2007). Il s’agit d’une chambre de torture entièrement réalisée à partir de VHS empilées, au centre de laquelle trône la reproduction d’une chaise électrique en VHS. De part et d’autre de la chaise s’échappent les bandes magnétiques des cassettes. De manière symbolique, l’homme est enchaîné, aliéné par les images, médiatiques, publicitaires etc.. Le fait d’avoir choisi la chaise électrique comme motif principal est une manière pour l’artiste de rendre hommage à Andy Warhol et sa série Electric Chair. Warhol a « démocratisé » l’image de la chaise électrique en la rendant populaire. Marie Deparis écrit : « Ce dispositif optique exprime la confrontation historique du Pop et du minimalisme, mais aussi, dans un autre registre, la confusion et les ambivalences de notre relation à la mort. » (3) Gardons Espoir peut être comprise comme une réactualisation de la tradition artistique des Vanités, ici le crâne est remplacé par la chaise électrique. (4) L’œuvre traduit le broiement des consciences dans le flux toujours plus envahissant des images qui attisent la surconsommation, les peurs collectives, les envies dérisoires, les modèles dangereux etc. Des images que contiennent les VHS, ou bien son-elles vierges ? Son titre comporte cependant une note optimiste, Gardons Espoir, en attendant la fin de la dictature des images malveillantes.
Briser l’orientalisme
mounir fatmi utilise régulièrement des éléments de la culture arabe, non pas pour revendiquer un statut ou une culture spécifique, mais tout simplement car elle existe en lui et il ne peut l’occulter. « Je n’ai pas besoin de racines, c’est une mémoire qu’il me faut. » Tout comme Latifa Echakhch, il met en scène des éléments arabisants pour procéder à une déconstruction du discours occidental porté sur l’Orient. Les sourates et hadiths extraits du Coran apparaissent de manière récurrente dans son travail depuis les années 1990. fatmi écrit : »Même indéchiffrable l’écrit garde ainsi sa valeur sacrée, et fait danser le corps de ses lettres sur un mur de silence » (4). Entre 2007 et 2008 il reproduit les calligraphies coraniques à l’aide de câbles de télévision blancs, vecteurs d’images et allié du milieu médiatique. Disposées sur un fond blanc, elles rappellent le Carré Blanc sur Fond Blanc (1918) de Kazimir Malevitch. Une esthétique épurée qui a largement influencé les minimalistes des années 1960-1970, que fatmi développe et actualise à son tour. L’histoire de l’art est pour lui une source intarissable. La lecture de ses œuvres diffère selon chaque individu. Chacun en a une compréhension personnelle. L’artiste nous invite à ne pas tomber dans le piège du sublime et à prendre conscience de la valeur donnée aux mots.
En 2010, il présente l’installation Maximum Sensation où sont placés au sol des skateboards dont les planches sont recouvertes de tapis de prière. Tout comme les textes calligraphiés, le spectateur est happé par la beauté des motifs tissés et cousus. Le processus artistique est le même puisque mounir fatmi altère le caractère sacré du tapis en l’incorporant au skateboard. Le tapis implique calme, concentration et méditation, tandis que le skateboard est vecteur de vitesse, d’urbanité et de jeu. Les deux objets partagent une idée de mobilité puisqu’ils accompagnent leurs propriétaires. Pourtant, une fois réunies leurs spécificités s’annulent. Maximum Sensation nous rappelle le travail de Naji Kamouche qui lui aussi a procédé à un travail de camouflage. L’œuvre intitulée A Bas les Cieux figure un ring de boxe à échelle 1, intégralement recouvert de fragments de tapis de prières, traduit la fin du combat de l’homme contre le religieux. La désacralisation du tapis de prière, porteur d’une symbolique forte, est une idée portée par de nombreux artistes.
Between the Lines
Dans son travail, mounir fatmi envisage le monde comme une machine au fonctionnement à la fois complexe et absurde. Une idée présente dans The Machinery (2009), une installation murale produite à partir de multiples lames de scies circulaires recouvertes de textes calligraphiés. Extraits du Coran, ils évoquent la beauté divine. Leur élégance et esthétisme tranchent avec le caractère agressif des lames de scies. Une manière pour l’artiste de nous apprendre à nous méfier des mots. « Si seulement les mots étaient libres sans aucune histoire. » (5) Comme les lames, les mots peuvent se révéler être dangereux. La disposition des lames amène le spectateur à formuler une machine aux rouages inextricables. Le langage est une machine, dont l’écriture en est la trace. La violence invoquée par les lames circulaires est effective avec Intervention (2010), une installation murale où les lames calligraphiées transpercent le mur. Confrontés à l’œuvre, nous avons l’étrange sensation que les lames ont été projetées avec violence contre le mur.
mounir fatmi présente à la galerie Hussenot une œuvre vidéo de type panoramique projetant au mur une machine fantasmagorique. Modern times, a history of the machine (2010) est l’aboutissement de son travail sur le langage et la dangereuse beauté des mots envers laquelle nous devons nous montrer vigilants. Modern Times est une machine à construire et déconstruire. Construire et formuler un nouveau langage, celui de l’artiste. Déconstruire un système inadapté à l’humain, un système qui favorise l’inconfort, la surproduction aveugle et l’évanouissement des consciences. L’œuvre fait directement référence au film muet de Charlie Chaplin, Les Temps Modernes (1936), dans lequel l’homme apprend à survivre dans un monde toujours plus industrialisé et précaire. Il lutte contre la machine qui vient le broyer. La vidéo fait également un clin d’œil au père de l’art contemporain, Marcel Duchamp, qui a produit ses Rotoreliefs après avoir réalisé son premier film Anemic Cinema en 1925. Sur des cercles en carton, Duchamp a peint des motifs abstraits, qui, une fois en mouvement, produisent un effet de volume. Alors que fatmi utilise un objet fabriqué de manière sérielle pour les transformer en œuvres uniques, Duchamp fabriquait ses Rotoreliefs pour les commercialiser et en faire des multiples. Le processus est ici inversé. Les Rotoreliefs pouvaient être installés sur un tourne disque afin d’obtenir les illusions optiques escomptées. Un concept que mounir fatmi reprend dans Mixology (2010), une œuvre vidéo montrant un dj mixant sur deux platines, des disques sur lesquels sont retranscrits des textes calligraphiés.
L’absurdité du monde globalisé est aussi synthétisée à travers l’œuvre Mehr Licht (2010). Une installation composée de plusieurs photocopieuses, sur lesquelles les documents papiers à reproduire sont remplacés par des néons allumés. Comment la machine peut-elle capter la lumière du néon ? mounir fatmi nous confronte à une situation grotesque à l’image de notre société qui perd son sens et ses fondamentaux. L’œuvre est un appel à reconsidérer le système mondial que l’artiste juge à la dérive. Donner un nouvel éclairage sur les effets négatifs de la mondialisation qu’il est encore temps de corriger. « Mehr Licht » (« plus de lumière ») ont été les derniers mots prononcés par Goethe avant d’expirer. mounir fatmi aspire à ce « plus de lumière » qu’il s’acharne à traduire dans son œuvre multiréférentielle et complexe.
Par le biais de ces différentes œuvres et installations, nous comprenons la stratégie artistique de mounir fatmi qui incite le spectateur à se méfier des images et à produire différentes interprétations de celles-ci. Une vigilance de tous les instants puisque nous sommes constamment assaillis par les images. L’artiste nous invite au réveil des yeux, des consciences et des pensées plurielles.

1. SLIMANI, Leila. « Mounir Fatmi » in Jeune Afrique. Janvier 2010.  :[en ligne ici]

2. fatmi, mounir : [« Manifeste Coma : Précautions »]

3. DEPARIS, Marie. « Gardons Espoir ». Janvier 2009. Disponible en ligne : [ « Gardons Espoir »]

4. Les Vanités sont des natures mortes spécifiques puisqu’elles rassemblent des éléments en lien avec la mort, le vide et le caractère éphémère de la vie. Le crâne en est devenu le symbole principal. Les Vanités sont apparues au XVIIème siècle en Hollande, où les natures mortes ont connue un âge d’or. Depuis, les acteurs des différents mouvements artistiques reformulent et renouvèlent le genre.

5. LOISY de, Jean, 2006. [« 99 noms de Dieu »]

6. fatmi, mounir : [« Manifeste Coma : Mise en garde »] ///Article N° : 9932

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Les images de l'article
Maximum Sensation #1, 2010, 50 Skateboards, collage de tapis de prière. dimension variable. Courtesy de l'artiste, collection Fondation Louis Vuitton pour la création, Paris, France. © Studio Fatmi
Between the lines, 2010, Lame en acier, 150 cm de diamètre. Courtesy de l'artiste et galerie Hussenot, Paris. © Studio Fatmi




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