Asmara All-Stars, le « Buena Vista Social Club » de l’Érythrée

Entretien de Julien LeGros avec Bruno Blum

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Bruno Blum, alias « Doc Reggae » est spécialiste du reggae, journaliste, chanteur, guitariste, illustrateur. Ce producteur éclectique vient de sortir « Eritrea’s got soul », l’album d’un big band érythréen : le Asmara All-Stars.

Bruno Blum, dans quelles circonstances êtes-vous parti en Erythrée ?

L’ambassadeur de France en Erythrée a entendu parler d’un album que j’ai réalisé au Nigeria, en 2003. Je devais être le premier français à faire de l’Afrobeat francophone. C’était une expérience géniale, à Lagos, dans le studio de Fela Kuti, avec une grande partie des musiciens de Fela : vingt musiciens live autour d’un duo avec le chanteur Amala : « Amala et Blum ». L’ambassadeur, informé par un type de l’Alliance française de Lagos, m’a convié, à jouer le 14 juillet à Asmara, dans le cadre d’un discours pour les droits de l’Homme. Il désirait avoir un groupe de reggae, pour attirer du monde. Les gens aiment beaucoup le reggae là-bas. Je me suis donc retrouvé à chanter du reggae francophone. On a fait un tabac ce jour-là. Et comme j’avais pris des musiciens érythréens dans mon groupe, un saxophoniste et un clavier, j’ai enregistré avec eux juste après le concert. On a fait cinq autres live par la suite, avec du reggae et aussi un peu de soul. Du coup, les Érythréens m’ont invité à être professeur de musique chez eux. J’ai refusé mais je leur ai proposé de produire un album à la place : « Votre musique est géniale. Il faut qu’on la fasse connaître ! »

Cet album en question c’est un « All stars » : ce qui veut dire qu’il y a pas mal d’invités. Comment avez-vous rencontré tous ces artistes ?

Pour situer le contexte, l’Érythrée c’est un pays qui sort de trente ans de guerre contre l’Ethiopie. Le régime est militaire. Toute la société est tenue par l’armée, de haut en bas. Les gens sont hiérarchisés, selon leur grade, leurs états de service pendant la guerre. Les jeunes n’ont pas trop la côte dans cette société parce que ce ne sont pas des résistants. Ils n’ont pas vécu cette guerre. Au niveau de l’organisation, l’Etat est pro-chinois, très bureaucratique et régit absolument tout. A l’intérieur de ce système il y a une école de musique à Asmara. Le Asmara All-Stars c’est le quasi ensemble des musiciens de l’école. Les meilleurs ont été sélectionnés : il y a trois batteurs, deux bassistes, trois saxophonistes, un seul tromboniste, deux trompettistes, dont un pas très bon. Plus une bonne quinzaine de chanteurs qui gravitent autour de cette bande-là. J’ai tapé dans le stock, pris les meilleurs et les ai auditionnés. On a pris un mec qui n’était pas mauvais en rap pour faire l’intro du morceau « Adounia » en tigrigna (1). J’ai demandé que les différentes ethnies du pays soient représentées. Il y a neuf ethnies en Erythrée et huit des langues sont présentes sur le disque. C’est un exercice assez particulier puisque ce sont des cultures très différentes qui cohabitent dans ce pays. Avec le Asmara All-stars on est parvenus à former une fratrie de musiciens. On a tourné pendant deux mois et j’étais parfaitement intégré au groupe. J’y ai apporté ma propre dimension.

Quel est le concept de cet album ?

L’idée que j’avais était de faire un album représentatif de la musique érythréenne, qui est bien spécifique. Dans la musique ethnique, ça peut se présenter sous la forme d’un mec avec son « Wat’a » : une espèce de bâton avec une corde, qui chante dans le désert. Mais on trouve aussi du guayla électronique (le guayla est la musique traditionnelle de l’Érythrée), une musique qui est très mal perçue en Europe, très répétitive, lancinante, toujours sur le même accord, dans laquelle les chanteurs se répondent. On a essayé d’apporter des influences différentes à ces musiques. J’y ai mis une touche ouest-africaine par exemple. Les musiciens là-bas connaissent surtout l’éthio-jazz (2) des années 60, à la Mulatu Astatké. D’ailleurs, dans la célèbre série des disques « Ethiopiques », la plupart des musiciens sont Erythréens. Beaucoup de musiciens en Erythrée ont participé aux orchestres nationaux de l’époque de Hailé Sélassié Ier (3) Ces orchestres ont complètement disparu avec la mort d’Hailé Sélassié en 1975. Mais l’Érythrée qui a réussi à obtenir son indépendance de l’Ethiopie en 1993, après cette longue guerre, a continué d’avoir des orchestres nationaux. Le « Asmara All-Stars », c’est en quelque sorte, le dernier orchestre qui perpétue cette tradition des ensembles nationaux. Quand l’Érythrée faisait encore partie de l’Ethiopie il y avait plein de musiciens d’Adis-Abbeba, qui avaient la même démarche que moi avec « Asmara All-Stars ». Ils prenaient les meilleures chansons, les meilleurs rythmes et se faisaient accompagner par les grands orchestres nationaux…
En Erythrée, les musiciens font des bals, des concerts nationalistes, vont sur le front. La moitié du pays est mobilisé sur les frontières, avec des camps militaires énormes. J’ai failli y jouer. C’est une culture de groupes d’Etats qui prêchent la « bonne parole officielle » partout. Leurs chansons sont donc ultra-nationalistes, mais pas seulement, car j’ai aussi pris des gens qui n’ont pas été amenés par le gouvernement. De toute manière, la seule idée admise c’est le nationalisme. Il y a un seul journal, écrit en tigrigna. On trouve « Time magazine » dans une librairie mais personne ne le lit. C’est une culture très spéciale où la plupart des gens ne connaissent pas les noms de James Brown, de Walt Disney, des Beatles ou même de Barack Obama ! C’est un petit pays extrêmement fermé, qui a été trahi par les Turcs, les Anglais, les Ethiopiens, les Américains. Le régime est allié avec Khadafi, au Soudan, avec tout ce qui est détesté en Occident. C’est un pays coupé du monde, à 2500 mètres d’altitude, et dont la capitale Asmara est une des plus belles d’Afrique. Elle a été édifiée dans le style moderniste par les Italiens au début du vingtième siècle, avec une cathédrale, un opéra italien magnifique. En se baladant à Asmara on a l’impression d’être dans l’Italie des années 60. Y compris au niveau de la musique. Les gens sont toujours branchés jazz érythréo-éthiopien des sixties. C’est vraiment à part… et ça s’entend dans l’album…

Comment avez-vous négocié ce projet avec cet Etat qui n’est pas des plus souples ?

Cela ne s’est pas toujours très bien passé avec les autorités. Mais l’aspect politique n’a jamais été abordé. Ce n’est pas dans les « mœurs » de parler de politique. Je me suis concentré sur l’aspect musical, culturel. Grâce à ce projet plein de gens en France parlent d’Asmara alors que le nom même y est méconnu. Pourtant c’est vraiment un joyau africain ! Les autorités m’ont mal vu parce que je venais avec une démarche de créateur. J’ai incité les musiciens à essayer de nouvelles idées. Dès qu’on a rajouté une basse, une guitare au rythme national et inchangé qu’est le guayla, les représentants de l’Etat ont commencé à flipper ! C’est très politique de changer la musique. Le paradoxe c’est qu’ils m’avaient demandé eux-mêmes de la faire évoluer ! Ces gens ont fait des histoires, ont commencé à palabrer. Je leur ai dit : « Soit vous me laissez tranquille, soit je me casse ! » On a été dans l’attente pendant deux mois…
Pendant ce temps, comme je suis dessinateur, j’ai croqué les endroits les plus importants de la ville. J’ai aussi monté un groupe de soul avec les meilleurs musiciens du groupe. Je leur ai appris quelques standards, leur ai fait découvrir des classiques de Jimi Hendrix, du blues, Led Zeppelin… Ils ont rencontré ma musique américaine et moi j’ai rencontré la leur. Quand au bout des deux mois on a eu enfin l’autorisation de rentrer en studio on était devenu un vrai groupe, avec une interaction. Ce n’était pas comme si je m’étais incrusté ou improvisé chef, à la sauce coloniale. Cela a été une émulation entre nous.
Le jazz, la soul, ces musiques ont permis de faire de faire le lien avec les apports traditionnels érythréens, comme dans le titre de l’album « Eritrea’s got soul » ?
En l’occurrence le titre évoque un peu « Reggae’s got soul », le classique de « Toots and the Maytals » Mais ce n’est pas vraiment une référence musicale, même si dans la manière dont chante une des vocalistes il y a un côté Otis Redding. Pour autant, le message essentiel défendu par le titre c’est surtout que l’Érythrée existe, qu’elle a une âme, une identité très forte. Quelque chose qui brille dans le noir au fond d’un tunnel. C’est un pays qui a réussi à vaincre l’Ethiopie, alors que les Ethiopiens sont quatre-vingts millions. Ils ne sont que trois millions en Erythrée. Cela a demandé des ressources humaines et spirituelles considérables. Le royaume d’Axoum, les premiers rois chrétiens de l’Histoire, au quatrième siècle, c’était là. Dans les églises en Erythrée on chante des musiques qui datent de l’Antiquité et qui n’ont pas bougé depuis des siècles ! C’est une culture très forte entre les montagnes, la zone côtière et le désert autour. Peut-être l’endroit le plus chaud du monde ! La soul, l’âme les Erythréens n’en manquent pas ! Quant à la musique, le jazz la soul américaine, repris par Mulatu Astatké mais pas seulement, dans les années 60, c’est resté dans le pays depuis toutes ces années. Mais les musiciens de maintenant ne savent plus d’où ça vient. La seule influence étrangère qui est arrivée là-bas, hormis ça, c’est la musique jamaïcaine. C’est quelque chose qu’ils apprécient et revendiquent : « Kingston town » de UB 40 c’est un tube là-bas, plus les classiques de Bob Marley. Pour eux le reggae est un symbole de liberté, de fierté. C’est pour ça qu’on en a joué aussi.
Vous parliez d’Asmara, ville méconnue. Une soirée à Asmara ça ressemble à quoi ?
Par exemple, j’ai été invité à un mariage. Là-bas c’est un événement considérable. Toutes les connaissances de la famille sont conviées. Un gars de vingt ans se mariait : il y avait quatre cents personnes ! Comme dans beaucoup de pays africains, les Erythréens s’endettent pour pouvoir payer le mariage. Dans ce genre d’occasions on entend surtout du guayla. Sauf un soir où j’ai entendu « Let it be » au piano, avec des machines, puisqu’ils font tout avec des machines… y compris pendant les mariages. La musique urbaine locale ça se traduit par un gars qui programme des sons avec « Let it be » au milieu. Ça doit être un tube là-bas bien que les gens ne sachent peut-être même pas le nom des Beatles. Et le reste du temps on entend du guayla pur et dur avec un type qui joue de la lyre électrique : le krar. Les gens dansent là dessus en sautillant en rond pendant des heures. Dans les grands hôtels on peut entendre des gars qui chantent des classiques érythréens, accompagnés par des boîtes à rythme. De temps en temps il y a un morceau d’Otis Redding : « Sitting on the dock of a bay ». C’est à peu près tout. Mais les gens sont très friands de savoir ce qui se passe à l’étranger. J’ajouterai que comme la majorité des revenus sont très faibles, une bonne soirée là-bas c’est une soirée où l’on mange bien…
On a une chance de voir le « Asmara All-Stars » en Europe un jour ?
La diaspora est étendue. Des centaines d’Erythréens vont en Italie, en Suède, en Allemagne, aux Etats-Unis, en Australie… Mais l’Europe les refuse. Par-dessus le marché c’est très difficile d’obtenir un visa de sortie pour les musiciens car les autorités ont peur que les gens ne reviennent pas. Ce qui est déjà arrivé. Depuis l’enregistrement de l’album deux membres du groupe sont partis en exil. Mais c’est encore plus difficile d’obtenir des visas d’entrée que l’Europe ne délivre plus… même pour un groupe qui est porté par l’Alliance française, donc financé en grande partie par des deniers publics. On n’a toujours pas les autorisations pour faire venir les musiciens. C’est une situation bizarre. Quand on arrive à faire sortir les artistes du pays on ne peut pas les faire rentrer ici ! Mondialisation pour l’argent oui mais pour la culture non !
Quelles pourraient être les suites dans ces conditions ?
J’ai bon espoir de monter un concert de « Asmara All-Stars », avec au moins deux ou trois des artistes principaux La chanteuse Faytinga souhaite que je produise son prochain album. Le faire en Europe serait trop cher. Ce serait donc en Erythrée, si on obtient les autorisations. La gageure sera de financer le studio, les musiciens. Un disque comme « Asmara All Stars » coûte beaucoup plus cher que la plupart des disques qu’on produit actuellement, dans des home studios, avec des machines. C’est un miracle d’avoir pu produire un tel big band. Cela a coûté beaucoup d’argent et on ne couvrira sans doute pas les frais. Avec le piratage, on ne peut plus se permettre ce genre d’investissement artistique. Si on arrive à vendre suffisamment de disques j’espère qu’on fera un autre derrière. Mais ça risque d’être un « Buena Vista social club » en moins rentable, parce qu’il n’y a pas de film ! Nous n’avons pas eu l’autorisation de filmer pendant les concerts à l’opéra d’Asmara. Pour cause, l’Etat érythréen ne donne jamais l’autorisation de filmer ! Heureusement, on nous a donné des images de l’extérieur.
Quant aux possibilités de tourner avec le groupe, on a des demandes qui affluent de partout : Helsinki en Finlande, le festival Africolor en Seine Saint-Denis… Nous avons un soutien de la diaspora érythréenne qui nous supplie de faire des concerts. De plus le célèbre festival de world music : le Womex nous a fait savoir que le projet l’intéresse. Mais il faut trouver le tourneur et le financement. Avis aux amateurs !

1. Langue officielle du pays.
2. L’éthio-jazz est une forme de Jazz à la fin des années 1950 et devenue extrêmement populaire dans les bars et hôtels d’Addis-Abeba de 1960 à la fin des années 1970.
3. Empereur d’Ethiopie célébré par la culture rasta en Jamaïque.
Lien : http://www.myspace.com/asmaraallstars///Article N° : 9933

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Les images de l'article
Bruno Blum et pochette de l'album © Julien LeGros
© Bruno Blum




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