Sortir de l’Histoire, selon Mounir Fatmi

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Ce jeune artiste marocain a reçu le grand prix de la Biennale Dak’art 2006 pour son installation intitulée Sortir de l’Histoire(1).

Sortir de l’Histoire : invitation ? Injonction ? Proposition ?
Un mur écran, sur lequel est projetée en plan serré, l’image d’un homme vieillissant.
Imposant.
Il nous parle.
Sur l’image, ses mots défilent, fragiles. Ils inscrivent dans le présent des maux du passé.
Entrer dans l’espace de l’installation pour comprendre à quelle histoire Mounir Fatmi nous convie.
L’homme est David Hilliard, figure majeure du Black Panther Party dont l’Histoire n’a gardé que les initiales BPP.
Que reste-il de ce parti révolutionnaire qui milita activement aux États-Unis pour les droits des Noirs dans les années 1960-1970 ?
Des icônes sont restées. Parfois brandies sur des supports qui les ont vidées de sens.
Des gens sont encore en prison, d’autres sont morts, tués par le sanglant système de répression mis en place par le FBI.
David Hilliard raconte, commente, analyse.
Rétrospection de son histoire dans l’Histoire.
Portée du témoignage dans sa relation au collectif et à l’intime.
Distanciation avec le passé, que la mémoire d’Hilliard exhume avec les mots d’aujourd’hui.
Ce qu’il dit aujourd’hui, aurait-il pu le dire il y a quarante ans ?
Mounir Fatmi le filme, l’écoute.
Vertige des mots, dits, écrits, entendus, qui vont et viennent entre passé et présent.
Ils sont nombreux à être cachés, raturés, recouverts par le sceau de la censure,
celle des services secrets américains.
Celle de l’Histoire qui a oublié le sens premier des combats.
Mémoire oublieuse éveillée par la rigueur de l’œuvre.
Invitation à sortir de l’Histoire par la porte du détail et par là, à mieux en comprendre les faits, en saisir les enjeux et les ambiguïtés.
Une vieille machine à écrire, anodine, comme un élément du décor.
De son giron, sortent des textes rayés de noir.
Zébrures de l’Histoire imprimées par une machine à détruire. Grise. Anodine.
Impact de l’anodin sur l’Histoire.
Il a détruit des hommes, relégué le BPP aux oubliettes et réduit à néant les espoirs de la communauté noire.
L’Histoire se répète. Les images de combats de rues ont toutes un écho dans le présent.
Jamais très loin de nous.
Mounir Fatmi a recréé un bureau du FBI, dans sa fonctionnalité utilitaire… Destructrice.
Les objets – cassettes, livres, images, documents écrits et sonores – raccordés entre eux, deviennent les matériaux de l’Histoire en (re-construction).
Sortir de l’Histoire amène le spectateur à s’engager physiquement dans son espace.
Certains ne font que passer, osant à peine y pénétrer.
D’autres entrent, touchent, lisent, écoutent, apprennent et se souviennent.
De quel côté de la machine à détruire aurions-nous été ?
Rencontre avec des faits dont nous n’avions retenu qu’un vague écho. Mise à l’épreuve.
Comme beaucoup d’autres, aussitôt oubliés après la digestion télévisuelle.
L’artiste opère un branchement avec le présent.
Le spectateur est invité à réfléchir sur ce qu’il a retenu de ces faits précis et à s’interroger sur ce qu’il retiendra de ceux d’aujourd’hui.
Force critique d’une œuvre mise sous tension, nécessairement engagée.

1. Né en 1970 à Tanger, formé aux Beaux arts de Rome et à Casablanca, Mounir Fatmi vit entre la France et le Maroc. Utilisant diverses techniques, il travaille tout autant la peinture que la sculpture et la vidéo.///Article N° : 4636

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