Littérature camerounaise du terroir : l’impossible bilan critique

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La faiblesse des acteurs de la chaîne du livre camerounaise nuit à la littérature publiée sur place. Cela n’empêche pourtant pas la naissance de nouvelles formes d’écritures et de nouveaux concepts théoriques.

Malgré la faiblesse de la production endogène, on peut difficilement prétendre être exhaustif au moment de faire le bilan de la production littéraire au Cameroun. La difficulté de cet exercice tient à une principale raison : l’inorganisation du champ éditorial. En juin 1997, une association d’éditeurs avait été portée sur les fonds baptismaux à l’université de Buéa. Mais depuis juin 2002, un séminaire brusquement transformé en assemblée générale en a divisé les trente-six membres en deux tendances qui, à défaut d’un antagonisme frontal, se regardent en chiens de faïence.
Inscrits à l’école du pragmatisme anglo-saxon et aidés par le développement des techniques de l’information et de la communication, des bricoleurs talentueux dont la plupart se sont autoproclamés éditeurs ont envahi un champ très peu protégé ; ils publient généralement sans comité de lecture et sans code ISBN, au mépris des règles élémentaires de l’édition. Ces éditeurs de fortune sans statut juridique clair ont parfois survécu le temps de la publication de deux ou trois œuvres de leur fondateur.
Une filière édition, de récente création à l’ESSTIC, l’Ecole supérieure des sciences et techniques de l’information et de la communication, a donné une qualification professionnelle à de jeunes gens regroupés au sein d’une association, le Cercle des étudiants en édition (Ceredi). Malheureusement, ces éditeurs formés sont sans ressources pour s’établir. Cet éclatement de l’espace éditorial rend donc impossible l’élaboration de statistiques viables en matière de publication. Pour exemple, le Centre culturel français de Yaoundé a recensé treize ouvrages parus au Cameroun au courant de l’année 2003. Mais ce chiffre est sûrement en deçà de la réalité : de nombreuses publications, du fait de la déstructuration de l’institution littéraire nationale, n’entrent pas dans les circuits du livre.
Difficultés éditoriales et émergence de nouveaux auteurs
Du fait de cette déstructuration de l’institution littéraire locale, c’est donc au hasard de la fortune que le chercheur constitue sa bibliographie. Presque aucun éditeur local, à l’exception des éditions Clé (Centre de littérature évangélique), le plus ancien éditeur d’Afrique francophone au sud du Sahara, et des Presses de l’université catholique d’Afrique centrale (PUCAC), ne publient un catalogue annuel.
La conséquence de la paupérisation économique et anthropologique dont le pays est victime avec plus d’acuité depuis une quinzaine d’années est le recul de la réflexion au profit du combat pour la survie au quotidien. Découragés par la faiblesse de la consommation du livre, les éditeurs locaux ne publient presque plus qu’à compte d’auteur. Le privilège d’une actualité littéraire dans une maison d’édition professionnelle est réservé à quelques nantis. Anciens ministres ou ministres en fonction, directeurs généraux de sociétés et hauts commis de l’Etat ont ainsi fait irruption sur la scène littéraire avec un talent et des fortunes divers. Du fait du prestige qui y est attaché, de nombreux auteurs vivant pourtant au Cameroun choisissent de publier en France, généralement au prix de grands sacrifices financiers. A côté d’eux, quelques téméraires continuent de publier localement un livre de temps en temps.
Réception critique
Cette irruption sur la scène littéraire de personnalités publiques, généralement engagées par ailleurs dans le champ politique, a eu un double effet sur le microcosme littéraire national. Elle a contribué à rendre un certain prestige à la pratique littéraire mais elle a aussi installé la polémique et la controverse au cœur des débats. L’amalgame a été difficilement évité au moment de la réception critique des œuvres jugées peu engagées de ces personnalités. Les cérémonies de lancement, en fonction du statut social des auteurs, se transforment progressivement en fêtes fastueuses. Partagés entre le désir d’encourager les rares auteurs qui osent encore s’investir dans le champ littéraire et la responsabilité de rendre compte de façon objective des publications dont ils reçoivent de temps en temps les spécimens, les médias hésitent. Seule la critique universitaire, quand elle daigne se pencher sur les productions locales, permet de se faire une idée de la réelle valeur de ces auteurs dont quelques uns ne manquent pas de pittoresque.
Nouvelles écritures
Depuis une dizaine d’années, en effet, la scène littéraire nationale est envahie par un ensemble de productions qui embarrassent le critique. La première difficulté qu’on éprouve face à ces œuvres est liée à leur genre. Productions hybrides, on ne peut les classer dans aucun genre existant. Le deuxième élément de leur identification est l’usage qui y est fait de ce que Gérard Genette appelle les seuils : la plupart des œuvres produites localement, en plus d’être surchargées à leurs seuils, sont encombrées de dédicaces, préfaces, postfaces, dont les destinataires et les auteurs sont généralement des acteurs plus ou moins connus du microcosme sociopolitique et intellectuel national. Leur rôle semble généralement consister à prescrire la reconnaissance de leurs filleuls, à les adouber. Mais de vrais spécialistes se mêlent de plus en plus au débat. En février 2002, sous la houlette du mensuel culturel Patrimoine qui consacre pratiquement le tiers de ses seize pages à la littérature, l’écrivain Pabé Mongo a pu développer publiquement sa théorie de la nouvelle littérature camerounaise (NOLICA). La Nolica est à la fois une théorie et une pratique littéraires. Elle vise la sortie de ce que son concepteur appelle  » le maquis littéraire « , caractérisé par un trop grand symbolisme sur le plan thématique et une langue trop respectueuse du français classique. La Nolica ambitionne de développer un espace nouveau et une nouvelle temporalité, de renouveler la thématique des œuvres de fiction camerounaise en prenant en compte  » les items des temps nouveaux : le sida, la mondialisation, l’explosion communicationnelle, la manipulation génétique […] bien sûr la guerre éternelle, […] l’amour éternel, le terrorisme, la pauvreté après le sous-développement, la misère après la pauvreté « . Sur le plan de l’écriture, la  » Nolica incite à domestiquer et acclimater la langue d’écriture « . Cette théorisation prend en compte le travail de quatre principaux foyers littéraires qui se sont développés depuis une dizaine d’années au Cameroun.
Voies et voix de l’avenir
Le premier de ces foyers, le foyer du Nord, est animé par deux jeunes enseignants de l’université de Ngaoundéré dont le dessein semble non seulement de favoriser l’émergence d’auteurs originaires des trois provinces septentrionales du Cameroun mais aussi la constitution d’une littérature régionale soucieuse d’exprimer des spécificités que le reste de la littérature nationale semble ne pas prendre en compte. L’anthologie des écrivains du Nord-Cameroun parue en 2002 aux éditions Ka’arang dont ces universitaires sont les promoteurs donne à voir quelques-unes de ces spécificités sahéliennes. Basées à Yaoundé, La Ronde des poètes qui vise la promotion de la création poétique et l’association Les Amis de la littérature qui organise occasionnellement des salons littéraires se sont, elles aussi, transformées en maisons d’édition avec plus ou moins de bonheur et de distance critique quand il s’agit de publier leurs propres membres. Dans les provinces du Littoral et de l’Ouest, de petits foyers littéraires existent qui maintiennent allumée la flamme de la création littéraire. Le foyer de l’Ouest bénéficie de l’entregent et de l’ingéniosité de quelques-uns de ses membres qui ont réussi à tisser de solides relations outre-Atlantique, tandis que le foyer de Douala tire profit du dynamisme et du sens des affaires qui caractérisent les populations de la capitale économique nationale.
Pour rendre compte de cette activité littéraire, il y a eu, au départ, quelques magazines qui ont fait long feu : Ozila, Le Cameroun littéraire et la très sérieuse revue Abbia qui a cessé de paraître depuis une vingtaine d’années. Leur flambeau a été repris par un mensuel culturel, Patrimoine, qui paraît depuis cinq ans grâce essentiellement à un soutien de la coopération française. Depuis deux ans, ce mensuel de format tabloïd a créé un supplément littéraire de quatre pages qui sert de tribune à de jeunes et moins jeunes auteurs qui souhaitent aguerrir leur plume avant de se lancer dans l’aventure éditoriale. Une rencontre des auteurs publiés dans le supplément avec les lecteurs du journal est abritée par le Centre culturel français François Villon de Yaoundé chaque mois. Elle donne aux auteurs l’occasion de mettre leurs ouvrages sur le métier. Les textes ainsi publiés et corrigés sont destinés à une publication sous la forme de recueil collectif qui servira de rampe de lancement avant des aventures éditoriales individuelles.
Emulation et décloisonnement
Si le bilinguisme officiel du Cameroun a toujours été vanté et présenté comme un des principaux atouts de ce pays pour entrer dans la modernité, force est de constater que sur le plan littéraire, les langues française et anglaise apparaissent comme des handicaps à la valorisation du patrimoine des créateurs locaux. Les deux champs littéraires d’expression anglaise et française sont cloisonnés de façon étanche. Presque aucun auteur édité localement n’est traduit en anglais quand il est francophone et en français quand il est anglophone. Les rares traductions qui existent sont le fruit d’exercices de fin de formation sous le contrôle des enseignants de l’Asti (l’Ecole de formation des traducteurs et des interprètes de l’université de Buéa). Après la disparition de l’Association des poètes et écrivains camerounais qui regroupait les auteurs camerounais sans distinction linguistique, les écrivains de langue anglaise viennent de mettre sur pied une association qui leur est exclusivement consacrée.
L’autre grand regret dans le champ littéraire national est l’absence de prix littéraires susceptibles de booster l’émulation des écrivains. Sur ce plan-là, le pays est en net recul par rapport au passé. Jadis, des prix ont en effet existé qui donnaient chaque année l’occasion de consacrer les plus belles plumes nationales. Le Centre régional de promotion du livre en Afrique au sud du Sahara (CREPLA) dont le siège se trouve à Yaoundé distingue très occasionnellement de jeunes auteurs de nouvelles. Des ateliers d’écriture sont également souvent organisés par la Centrale de lecture publique.
Au demeurant, c’est de la mise sur pied d’une véritable institution littéraire et d’une politique du livre volontariste que le Cameroun a besoin pour que les métiers du livre soient organisés et les créateurs encouragés.

Marcelin Vounda Etoa enseigne la littérature française à l’université de Yaoundé I au Cameroun. Il a travaillé sur François Mauriac et participé à plusieurs colloques internationaux et nationaux consacrés à cet auteur. En avril 2003, il a organisé un colloque international sur Senghor dont il a rassemblé et publié les actes aux Presses universitaires de Yaoundé en octobre de la même année. Marcelin Vounda Etoa est le fondateur et le directeur de la publication du mensuel culturel Patrimoine. Il prépare en ce moment la publication d’un ouvrage sur la littérature camerounaise depuis l’époque coloniale.///Article N° : 3505

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