Littératures d’Haïti

Rencontre animée par Jean-Pierre Jacquemin au festival Regards sur Haïti, Bruxelles 27 octobre 2006

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Elie Lescot, docteur en chimie, a travaillé dans différents postes à l’Unesco ; il est l’auteur de Haïti, images d’une colonisation, 1492-1804 (Orphie, 2004)
Je suis un collectionneur et c’est ma collection qui m’a poussé à écrire ce livre. Cette iconographie de gravures est très peu connue. Le nom indien d’Haïti a été repris à l’indépendance ; Hispagnola, la petite Espagne, était le nom donné à l’île par les Espagnols qui ont pris St Domingue, Santo Domingo, pour capitale qui est encore celle de la République dominicaine.
Les scènes représentées dans le livre sont l’objet de graveurs qui restaient en Europe : ils dessinaient ce qui leur passait par la tête : on y trouve des paysages idylliques qui ne correspondent pas au pays. La valeur documentaire est donc à prendre avec des pincettes. La danse Calenda, très connue en Haïti, n’est pas un terme africain : une petite ville d’Aragon en Espagne porte ce nom. Tous les vendredi saint, les habitants de Calenda tapent sur des percussions en dansant dans les rues, durant 24 h jusqu’à en avoir les mains en sang. On peut imaginer que les Noirs ont imité cette danse vue à Calenda qu’ils ont appelé du même nom. La relation entre cette danse et l’Espagne est très nette : les religieuses dansaient la calenda dans les églises.
Théodor de Bry a saisi un passage de Bartholomé de las Casas pour représenter comment le dernier résistant est brûlé. Les représentations par les graveurs sont totalement ethnocentriques, les Indiens étant habillés à l’européenne ou bien nus.
Les gravures représentant la cruauté des maîtres de l’époque abolitionniste sont plus fiables car les graveurs du 19ème siècle ou fin 18ème voyageaient. C’était la photographie de l’époque.
Le cas de St Domingue est un cas à part avec 450 000 esclaves, contre 200 000 à la Jamaïque, 100 000 à Cuba, 20 000 à la Martinique et Guadeloupe réunies. Les colons y étaient plus riches. Il y avait à peine 40 000 colons blancs et 30 000 affranchis. C’est une des raisons de la réussite de la révolte.
On se laisse toujours plus ou moins piéger par la représentation d’une gravure : on prend au sérieux sa subjectivité. Certains livres étaient de propagande dans le cadre du conflit entre Français et Anglais. Il manquera toujours la voix des principaux intéressés, mais, avec l’intervention de l’imaginaire, ces gravures sont plus parlantes qu’un livre d’Histoire.
Certaines gravures ont repris les peintures de Monsieur Brunias, un peintre qui a vécu aux Antilles anglaises.
Il n’y a pas une seule gravure de Toussaint Louverture qui soit semblable à l’autre. On représentait la fonction de général de l’armée française et non la physionomie. Du moment qu’il était Noir et en uniforme, c’était Toussaint Louverture. Les descriptions des batailles reflètent par contre la réalité, selon les mémoires de ceux qui les ont vécues.
Mais c’était bien sûr perfectible : la bataille de la Ravine aux couleuvres : le général Leclerc, beau-frère de Napoléon ayant épousé Pauline Bonaparte, avait décrit la bataille comme une grande victoire de l’armée française alors que les troupes de Toussaint avaient gagné du temps pour incendier la ville des Gonaïves.
Louis-Philippe Dalembert, sur son dernier ouvrage Les dieux voyagent la nuit
Dans Les dieux voyagent la nuit, le narrateur ressemble à l’auteur comme dans tous mes livres car on ne peut écrire qu’à partir de soi, de ce qu’on connaît. La narration se situe sur deux temps : Harlem et Port-au-Prince. Caroline, l’amie d’un homme qui arrive à Harlem lui dit qu’elle ne veut pas coucher avec lui ce soir-là car c’est la nuit consacrée au loa, le dieu vaudou. Il ira aussi aux cérémonies vaudou mais cela le ramène à son enfance à Port au Prince où le vaudou lui était interdit. Cette interdiction du corps de la femme résonne à celle de son enfance.
La figure de la grand-mère « éducatrice » : j’ai grandi avec des femmes, mon père étant meurt très jeune. Mon approche du monde était donc forcément féminine. La grand-mère adventiste interdit à l’enfant de s’approcher des pratiques vaudou car mon désir était de parler du vaudou sans en parler, sans tomber dans une anthropologie dont je serais incapable. Je ne voulais pas décrire une cérémonie, une prise de possession ou de dire ce qu’est un loa. D’où le système des notes de bas de page. J’ai fait appel à des métaphores empruntées au vaudou et à l’ancien testament, à un imaginaire.
Le moteur romanesque est basé sur l’interdit que l’on a envie de franchir. Grandir en Haïti ne se fait pas sans être en contact avec le vaudou d’une manière ou d’une autre. L’enfant, qui n’a pas le droit de danser et participer au festival, va essayer de briser le tabou et savoir pourquoi on lui interdit cela. Sa première expérience érotique sera le jour où il voit un loa, une femme appelée Marie qui est « tout tout nue », dansant avec une machette et les yeux grands ouverts, fort différente des représentations du temple adventiste. Il préfère une religion où les femmes peuvent se mettre à poil ! Dans le vaudou, on enterre parfois des repas. Il voit ainsi un super-gâteau que l’on enterre.
Dany Laferrière : c’est peut-être une définition de la vie : un gâteau surveillé par une femme nue avec une machette !
Louis-Philippe Dalembert : C’est aussi un roman d’initiation : la grand-mère fait comprendre à l’enfant qu’il ne faut pas pleurer à cause des autres. Elle le rebat s’il a été battu et en pleurs. Elle lui apprend aussi à rendre coup pour coup, contrairement à l’ancien testament. Elle a passé sa vie à être libre, contre ce que la société impose. Elle a toujours refusé la richesse pour ne pas être liée à la demande pouvant en dériver.
Dany Laferrière sur La Chair du maître (Ed. Serpent à plumes), ressorti de façon largement remaniée sous le titre Vers le Sud
La Chair du maître est une fresque avec différents motifs, un livre sur Port au Prince avec une description des paysages intérieurs à travers les bars où on se rencontre. C’est une ville que j’ai beaucoup décrite dans mes différents livres sous différents angles. Je pourrais faire un coffret sur ces différents portraits de cette ville qui m’est chère. Il faut aimer les villes sales. Port au Prince est ce que les Haïtiens ont voulu faire, c’est une ville à leur image que Louis-Philippe Dalembert « Port au crasse » mais qui n’est pas folklorique du tout.
Le narrateur est une composition : un ensemble de gens que j’ai appelé narrateur et à qui j’ai donné le pronom « je ». C’est une génération. Je suis un provincial : on est toujours un peu septiques sur les grandes villes, on les observe et les décrit. Jean-Claude Duvalier en arrivant au pouvoir avait dit que son père avait fait la révolution politique et qu’il ferait la révolution économique. Son père avait horreur du sexe et lui voulait nous avilir dans le sexe. François Duvalier avait envoyé tous nos pères en prison ou les avait agenouillé devant l’argent et le pouvoir. Je suis né en 53 et Duvalier est arrivé en 57 : j’ai voulu découvrir ce monde-là, que j’ai connu.
Sur le sexe, le livre est un peu désespérant. Nos pères sont morts, en prison ou en exil. Nos mères voulaient faire de nous des gens bien, et on se demandait quand on aurait le temps de baiser. J’avais les yeux écarquillés devant ce lupanar. Ma maison était un peu en arrière et la vie existait dans la rue que je n’ai connue que tard, vers 15-16 ans. J’ai été impressionné par la vie en dehors de celle que je menais, d’où mon livre Le goût des jeunes filles. Ces jeunes filles connaissaient le diable, la dictature et étaient les seules à pouvoir me protéger car pour pouvoir protéger du diable, il faut le connaître un peu. A trop de morale, on fait la bête au lieu de faire l’ange. A force de protéger son fils, on le rend démuni : seul un tonton macoute peut protéger d’un autre tonton macoute.
Je me souviens que quand je suis arrivé à Montréal, alors qu’on parle toujours de la neige comme l’événement pour un immigrant du Sud, pour moi c’était la nourriture. On peut manger à sa faim de ce qu’on n’aime pas car c’est le plat commun. L’idée de la jeune fille bourgeoise était donc pour moi une idée de nourriture, plutôt cannibale, elles avaient de belles cuisses qu’on avait envie de manger comme un jambon. C’était la chair du maître. Je ne suis pas prêt à laisser ma langue dans la bouche d’une fille qui a faim : c’est de l’imprudence. L’idée de la nourriture revient souvent dans la littérature…
La question des classes sociales est fondamentale et le fait qu’on en parle plus nous fait revenir à des analyses identitaires. On fait avec force reportages et documentaires de Cité Soleil le centre du pays alors que ce n’est qu’un petit endroit. Ce sont des attrape-nigauds pour bourgeois. Je suis contre ces films qui mettent en valeur des voyous avec leurs armes : il faut revenir à la notion de classe pour remettre ça à sa place et ne plus tomber dans cette littérature du bas-ventre. On n’analyse pas de façon sérieuse cette histoire de jeunes où le sexe est un revolver : on en fait de nouvelles idoles de la société. Je continue à croire que ma grand-mère est plus forte et puissante, avec une vision du monde universelle, nettement plus intéressante que ces jeunes abrutis.
Dans Vers le Sud, la femme bourgeoise sait comment mépriser et dominer. Elle est située dans une analyse de classe. Elle sait ce qu’il faut faire pour danser comme tout le monde.
Débat avec la salle
Sur une question de savoir comment Dany Laferrière a travaillé avec Laurent Cantet :
On a beaucoup travaillé ensemble. Il lui manquait ce qui n’a pas été écrit, la richesse des gens, les choses impalpables. On est deux individus très différents. Il est plus janséniste et moi plus sensuel. Il n’a pas fait un film de sexe et a permis de voir le film aux gens sans s’inquiéter.
Sur une question à Dany Laferrière sur les réécritures de livres :
Je préfère enrichir de vieux livres si je n’ai pas un nouveau livre en tête ou le temps nécessaire.
Sur une question sur le brassage en Haïti :
Elise Lescot : L’indépendance de 1804 a apporté une coupure nette avec la France. Le brassage fut donc moins fort qu’en Martinique et Guadeloupe. Le grand nombre d’esclaves faisait que la population était à grande majorité noire.

propos recueillis par Olivier Barlet///Article N° : 6822

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