Little go girls, d’Eliane de Latour

Le film comme dessin

En 2000, l’anthropologue Eliane de Latour avait réalisé une fiction ancrée dans le réel des ghettos d’Abidjan : Bronx-Barbès. Présenté aux Etats-généraux du documentaire de Lussas et en sortie le 9 mars 2016 sur les écrans français, Little go girls est un retour au ghetto rendant compte des enjeux et destins auxquels y sont confrontées les femmes.

Eliane de Latour, c’est « la Blanche ». C’est ainsi que la nomment les femmes (les « Go » en parlé abidjanais) qu’elle photographie en 2009 à Bel Air, un ghetto où la passe est à 1,50 € avec papier hygiénique et capote. Pour se faire accepter, elle offre des clichés aux femmes. Fières de cette beauté qu’on leur dénie et ces clichés masquant leur véritable activité, elles les envoient à leur famille. Tout le monde venait se faire photographier.
Ces photos donneront une exposition à Paris. La guerre civile ivoirienne dispersera les femmes mais elle en retrouve dans une rue. Elle leur propose un hébergement dans un hôtel tout proche et continue son travail photographique : couleurs, ambiance, lascivité, tranches de vie. Une nouvelle exposition à Paris permet de lever des fonds pour les aider : une « case d’accueil » (un appartement) est louée. Vie collective au quotidien, vaisselles et lessives, repas, prières, disputes… Le projet d’Eliane de Latour se met en place : des formations pour leur permettre une activité les sortant de la prostitution : alphabétisation, cours de cuisine. N’ayant pu convaincre une ONG, elle s’investit seule. Le projet durera sept mois, jusqu’à être à court d’argent, durant lesquelles elle a filmé les Go.
Entre leurs rêves et le concret qui les rattrape, c’est une mosaïque de destins qui s’entrelacent, une chorégraphie entre ombre et lumière, avec l’émancipation pour ligne de mire. Un ancrage dans le réel qui n’empêche pas une grande poésie. Des encarts donnent des détails, la voix-off de la réalisatrice complète : chaque femme a un nom, un devenir, une identité, une dignité. Eliane de Latour filme volontiers l’intimité, des réflexions sans traduction, des moments de calme dans un univers de bruit, où les femmes quittent leur habituelle exubérance pour se poser, sans but autre que de laisser le temps prendre son poids. Cette absence de dramaturgie, de narration, fait que le film laisse percer le mystère de l’échange mais peine parfois à dépasser ces moments photographiques, comme pour fuir le naturalisme.
Effectivement, la prostitution reste hors-champ, de même que beaucoup de scènes de la vie collective. Mais le réel est là, même s’il n’est pas montré. Les Go filmées dans leurs chambres ne sont pas des odalisques idéelles. Ces serveuses ont versé dans le tapin lorsque le couvre-feu a fermé les maquis, mais elles aspirent à s’en sortir. Féministe, Eliane de Latour explique dans un making of plus explicite monté en parallèle au film, La Casa des Go (21′, ci-dessous), qu’elle aurait voulu leur éviter les trois « C » : coiffure, couture, cuisine. Mais les voyant rester dans « la culture féminine », elle a dû se résigner.
Certaines ont réussi, d’autres ont échoué, mais une graine est semée. C’est aussi ce que fait ce film d’une grande sincérité : il reste à distance de tout spectacle, cherchant une forme nouvelle pour un témoignage non-intrusif. La relation des Go avec la réalisatrice est peu abordée, jamais théorisée. Ce sont les Go qui entrent dans sa vie plutôt qu’elle qui développe une intention. La quête de la cinéaste est alors de reconnaître une tension, ce qui s’impose à elle, sans forcément avoir l’œil rivé sur le sujet mais avec cette « petite sensation » chère à Cézanne, les sentiments que lui inspire la réalité. Ce n’est pas un dessein mais un dessin. Le film se concentre dès lors sur leur fragilité tout en rendant compte de leur énergie de survie, comme pour mieux conjurer leur destin.

La Casa des Go :

Exposition photos : Go de nuit, les belles oubliées (2011) :

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