« Living Is Hard : West African Music In Britain 1927-1929 »

Trésor archéologique

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Cette anthologie fascinante nous plonge dans un abîme de mystère : celui de la préhistoire du « disque africain », au sens propre du terme.
Il ne s’agit pas, en effet, de ces documents que les ethnomusicologues captèrent à l’époque pour étayer leurs études et qu’ils éditèrent (parcimonieusement) pour satisfaire la curiosité du public occidental.
Ces vingt-trois plages, parmi des milliers d’autres, furent enregistrées et pressées en 78 tours, en Angleterre, exclusivement pour être exportées vers les colonies britanniques d’Afrique de l’ouest, afin de satisfaire la demande déjà insatiable des mélomanes locaux.
Nous n’allons pas repasser ici le vieux disque rayé selon lequel la colonisation anglaise suscita plus que celle de la France l’émergence d’une bourgeoisie africaine, souvent issue des vieilles aristocraties traditionnelles, relativement fortunées, assez en tout cas pour se payer un phonographe et quelques disques !
Néanmoins, le fait est là : à partir des archives phonographiques des années 1920 (même constat jusqu’aux années 1940) il serait impossible de trouver à Paris la matière d’une anthologie comparable à celle-ci.
Ce décalage peut aussi s’expliquer par un retard technologique : en oubliant les États-Unis – qui alors ne s’intéressaient guère à l’Afrique – depuis la fin de la Première Guerre Mondiale le marché du disque encore embryonnaire était dominé par une concurrence féroce entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne.
Contrairement à la France, ces deux puissances avaient déjà bien compris l’importance des enjeux stratégiques que constituaient ces récentes inventions, ces nouveaux médias qu’étaient le disque et la radio – qui allaient d’ailleurs être décisifs pour l’avenir de l’humanité au cours de la Seconde Guerre Mondiale.
Dès 1911, la Gramophone Company of London publie quelques enregistrements (aujourd’hui disparus) d’un chanteur nigérian, Shotayo Adeyami, puis en 1922 elle fait venir à Londres le Révérend J.J. Ransome Kuti (le grand-père de Fela) pour lui faire enregistrer quelques 78 tours de « negro-spiritual » en langue yoruba, accompagnés au piano.
Cinq ans plus tard, alors que les intellectuels de l’éphémère République de Weimar se passionnent pour « les arts et les musiques nègres », une compagnie allemande, Odeon, édite une dizaine de disques d’un autre chanteur nigérian, Roland C. Nathaniels. Son succès ne tarde pas à lui attirer l’intérêt de Gramophone, qui le fait venir à Londres et lui confie le rôle de « directeur artistique » (l’expression n’a pas encore été inventée) pour l’Afrique de l’Ouest…
Ainsi débute vraiment la préhistoire du disque africain, telle que nous la fait revivre cet extraordinaire cd, qui efface pas mal d’idées reçues.
La première (dont on savait depuis longtemps qu’elle était fausse, grâce notamment au musicologue John Storm Roberts) c’est que l’Afrique des musiciens aurait attendu la décolonisation pour « entrer dans l’histoire », comme dirait l’autre ! Les musiques que nous fait entendre ce disque sont nettement « datées » (de la fin des années 1920, juste avant la fameuse « Grande Crise » à laquelle l’Afrique n’allait pas échapper), elles sont magnifiques et n’ont rien à voir avec la vieille vision exotique et immanente qu’entretiennent aussi bien les colonialistes revanchards que les ethnographes passéistes.
On sait peu de choses sur la biographie et la personnalité de la plupart des musiciens que l’on entend dans ce cd, ce qui est dommage, et en même temps attise la curiosité.
Gramophone (qui était alors la « major » de disques la plus puissante du monde) s’était inventé un label surprenant pour englober ses productions à destination des populations de l’Empire colonial de Sa Gracieuse Majesté : « Zonophone ». C’était « la zone » ! 80 ans avant ce bizarre bric-à-brac qu’est la « world music », c’était déjà une grosse pagaille où se côtoyaient sans distinction toutes les cultures dominées.
Inutile de chercher à déceler dans ces enregistrements une ambition culturelle, ni la moindre intention pédagogique. Zonophone était une société commerciale, dont l’unique but était de faire du fric en Afrique comme dans les autres zones sous domination britannique.
C’est ce qu’on ressent le plus fort en écoutant ces enregistrements : ils ne doivent rien à une quelconque intention d’attendrir ou d’émouvoir le colonisateur à l’égard du colonisé. Ces musiques furent enregistrées par des Africains pour des Africains.
Qui furent ces musiciens ? On a peu de détails à ce sujet, à quelques exceptions près. Certains, les plus prestigieux, étaient recrutés en Afrique, embarqués vers Londres, dont ils ne revenaient souvent jamais.
Les plus nombreux faisaient partie, on le suppose, de la nombreuse diaspora africaine (principalement ghanéenne et nigériane) qui vivait d’une façon assez instable dans les villes portuaires.
En majorité, ils étaient dockers ou marins. À la fin de la Première Guerre Mondiale, 30 % des matelots de la Royal Navy et des compagnies commerciales britanniques étaient directement d’origine africaine (souvent des Krou du Liberia) ou bien issus des diasporas des États-Unis et des « West Indies » – jamaïcains, trinidadiens, etc. Durant les longues traversées, nombre d’entre eux tuaient le temps en jouant de la musique « entre cousins ».
On ne s’étonnera donc pas, en écoutant cette anthologie, d’avoir parfois du mal à distinguer ce qui, d’un point de vue stylistique, vient de l’Afrique, des Caraïbes ou des USA. Cependant la vie quotidienne et les relations inter-communautaires étaient dures pour ces trois composantes de la nombreuse communauté noire des ports anglais dans les années 1920. Marins et dockers noirs avaient beaucoup contribué à l’effort de guerre, depuis 1913 ils bénéficiaient légalement des mêmes salaires et conditions de travail que leurs camarades anglais mais après l’Armistice de 1918, ils furent considérés comme indésirables et victimes de terribles pogroms. En juin 1919 à Cardiff et Liverpool des quartiers entiers furent dévastés impunément par des milliers de hooligans racistes, organisés en milices composées d’anciens combattants « anglais de souche ». On ignore encore tout du bilan humain (encore classé « secret ») de cette terrible « Nuit de Cristal noire » balayée des mémoires. Seuls en témoignent les articles enthousiastes de la « presse poubelle » de l’époque, emplis d’allusions à la « dangereuse sexualité des Nègres », dont le ton évoque avec quinze ans d’avance celui de la presse nazie à l’égard des Juifs.
Deux ans plus tard, avec la complicité active des Syndicats ouvriers, le Gouvernement de Sa Gracieuse Majesté, peu reconnaissant envers ses sujets africains qui avaient tant contribué à Sa Victoire, promulguait coup sur coup deux sinistres décrets : l' »Aliens Order », puis trois ans après le très explicite « Coloured Seamen Order », qui excluaient purement et simplement les Noirs du marché légal du travail et les plongaient dans la clandestinité et la précarité, en exigeant d’eux qu’ils postulent pour des papiers qui leur étaient systématiquement refusés.
(bizarre, cela me rappelle quelque chose, décidément rien n’a beaucoup changé depuis les années 1920, en matière de politique d’immigration !)
En tout cas, cette situation dramatique dans laquelle se retrouvèrent brutalement les Africains vivant (souvent depuis longtemps) sur le sol britannique, explique le titre de cet album passionnant : « Life Is Hard ».
La plupart de ces chansons sont donc assez tristes, elles expriment la misère qui dans l’Empire Britannique était le lot commun des Africains d’Afrique et des autres « Noirs » qui débarquaient dans les ports anglais.
Pour les uns et les autres, la musique était évidemment une sorte de respiration, la meilleure façon de fuir le cauchemar de la colonisation.
On peut en juger en écoutant les trois chansons impressionnantes de Ben Simmons, un Fanti du Ghana qui n’avait pas sa langue dans la poche et fut donc censuré sans rémission.
Ainsi le West African Instrumental Quintet – orchestre à cordes anonyme – joue une musique assez proche du « bluegrass » nord-américain, tandis que la plage suivante du Ga Quartet (probablement ghanéen) nous fait entendre un chant choral accompagné par ce qui semble être un lithophone. Puis on retrouve Domingo Justus, l’un des rares musiciens dont on connaissait déjà le nom : descendant d’une fameuse famille d’afro-brésiliens, il est considéré comme l’un des pionniers de la « juju music » du Nigeria. George Williams Aingo n’est pas non plus un inconnu : il figurait déjà dans quelques remarquables anthologies du « highlife », de même que le fabuleux « Kumasi Trio »…
Et James Brown, alors ? Vous aviez déjà entendu parler de lui ?
Cet extraordinaire chanteur-fredonneur n’a bien sûr rien à voir avec le « Soul Brother N°1 » : on ne sait rien de lui, sinon qu’il était un vocaliste exceptionnel et faisait partie de ces Africains anonymes, tous plus impressionnants les uns que les autres, qui furent enregistrés en Angleterre à la fin des années 1920, et que nous révèle aujourd’hui ce cd absolument passionnant : un immense morceau d’histoire inédit, raconté au fil de musiques totalement inouïes.

« Living Is Hard : West African Music In Britain 1927-1929 »
(Honest Jons Records / Capitol – EMI)///Article N° : 7688

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