Longtemps après

University of gnawa

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Qui ne se souvient de la fusion furieuse des allumés de l’ONB ? De leur premier et de leur second album triomphant de la sono mondiale des années quatre-vingt-dix ? Un véritable phénomène apparu sur la scène parisienne en même temps que la gnawimania prenait son plus bel envol dans les charts hypra pop. Il en est qui se rappellent encore du souffle des impros décalés et des beats frénétiques du père Sahmaoui, qui, biberonné au son des maâllem érudits d’un temps suspendu de la grande histoire des musiques du monde, s’évertuait à ne pas noyer la rage soutenue du guembri, la trois corde mythique des descendants d’esclaves affranchis du Maghreb, dans les vapeurs insolubles du rock.

Un rêve qui se poursuit, avec encore plus de grâce, sur University of gnawa, le dernier projet du plus généreux des artisans tagnawit du moment. Du chant et du rythme, des sensations fugaces d’extase adoucie, un rien de génie dans la manière vivante de se raccrocher au passé d’une musique singulièrement populaire. La musique gnawi a ceci de particulier qu’elle permet de croire en la thérapie des âmes par le jeu des énergies renouvelées sous le process reconfiguré d’une lila séculaire. La musique d’Aziz Sahmaoui (v. Ana Hayou) transpire de sincérité dans ce désir de renouvellement. A l’ONB déjà, l’artiste se distinguait par cette capacité à réinterroger le legs. Sur cet opus produit par Martin Meissonnier, il se surprend à flotter dans les airs, au-dessus de la mêlée grise des patrimoines recyclés et marketés.
Un jeu d’une rigueur extrême, tenu, complexe, à force de répétitions, de mélodies entêtantes, qui débordent les limites de l’interprétation et de la composition, l’improvisation y étant mère de tout. Il y a comme une envie de déterritorialiser les rêves d’un fils marrakchi, tout en célébrant l’ancrage ancestral. Aziz Sahmaoui a tôt appris l’amour de cette musique, très tôt dans sa vie. Le guembri, comme le qraqeb, le ganga ou les karkabus, n’ont jamais eu de secret pour lui. D’où cette tension virtuose, maintenue le long des phrasés d’un album audacieux. On voit bien que le gars Sahmaoui n’est pas passé au Joe Zawinul Syndicate, dont il reprend ici Black Market, par hasard. Sans doute avait-il déjà cette singularité nécessaire à toute expérience de world fusion. Alioune Wade, un autre compagnon du fondateur de Weather Report, est à ses côtés pour cette université tagnawit d’un nouveau genre. Le guitariste Hervé Samb, également. Ce qui crée un axe marocco-sénégalais inédit dans l’histoire de cette musique.
Aziz Sahmaoui expérimente sur cet album, dans un groove libéré de toutes filiations castratrices, son ngoni, l’ancêtre du guembri, aussi appelé ganbare chez les Soninke, en le tordant habilement, de manière à pouvoir converser avec la basse électrique d’Alioune Wade sur une transe rythmique, s’étirant toujours entre la mystique et le festif. Il y a là aussi du hit, un rythme du sud de l’Atlas, gnawisé à souhait, ou encore du chaabi, des souvenirs ramenés de l’enfance pour un album parlant d’apaisement et de destinée. Maktoube, titre ô combien généreux, pose la question du pourquoi il pleut des braises ? De là penser que le talentueux Aziz s’adresse ainsi en prière, à l’instar des maâllem érudits, aux djinns pour attirer leurs faveurs sur un monde dont le destin est devenu trouble, il n’y aurait qu’un petit pas à faire. Mais l’artiste choisit de demeurer à sa place, celle d’un passeur de groove « qui libère ». Aux saints de faire ce qu’ils ont à faire, qu’ils se nomment Salabati ou Mimouna, des titres transfuges sur l’album. Aux artistes de parfaire jusqu’au bout leurs inspirations, en laissant s’envoler nos rêves et nos inquiétudes dans un ciel d’équilibriste dégagé. L’album, sorti depuis un long moment déjà, parvient largement à tenir cette promesse. Normal donc qu’il soit devenu une sorte de classique incontournable. Une université ouverte à toutes les utopies pour mélomanes curieux semble dire son auteur, qui en prépare une suite pour bientôt…

Aziz Sahmaoui et The University Of Gnawa (General Pattern/Socadisc) étaient au Babel Med 2013, à Marseille. Voir le site officiel de l’artiste : [ici]///Article N° : 11416

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