L’Ouest guyanais questionne la création artistique

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En Guyane, deux nouveaux espaces dédiés aux arts visuels invitent à une réflexion sur la création artistique. Inaugurés le 3 octobre, le CARMA et la Route de l’Art sont portés par l’association CHE, Chercheurs d’Art, épaulée par la Direction des Affaires culturelles et l’Office national des Forêts. A la croisée de plusieurs cultures, ces lieux invitent à réfléchir sur la création artistique.

Le CARMA, Centre d’Art et de Recherche de Mana, est basé à Mana, un bourg de l’Ouest de la Guyane. Reprenant la forme du musée, il accueille depuis le 3 octobre une salle d’exposition, une salle des collections et un espace de création et il se présente comme un lieu de valorisation et de création des arts visuels. La Route de l’Art, inaugurée le même jour, englobe une cinquantaine de lieux de création artistique répartis dans l’Ouest de la Guyane, entre les communes d’Awala-Yalimapo, Mana et St-Laurent-du-Maroni. Une signalétique de bord de route indique ces espaces de création, présentés par ailleurs dans un beau livre (1) de photographies de David Damoison et de textes.

Dans cette région à la croisée de plusieurs cultures, ces lieux invitent à réfléchir sur la création artistique. S’y croisent la remise en question des catégorisations qui fractionnent la création en artisanat, arts premiers, art contemporain et des interrogations sur la production sous contrainte de vente.

L’histoire de l’Ouest de la Guyane est celle de migrations successives. Aujourd’hui, la région compte des Amérindiens, des Créoles guyanais et d’origine antillaise, des Bushinengé descendants d’esclaves marrons fugitifs, des Asiatiques, des Européens… Le bagne avait fait de l’Ouest guyanais son macabre terrain de jeu avec pour capitale St-Laurent-du-Maroni. Durant la deuxième moitié du XIXème siècle, le rush de l’or attire dans la région. Dans les années 1970, des réfugiés hmong du Laos y sont installés. Dans les années 1980, la guerre qui enflamme le Surinam voisin entraîne l’arrivée de réfugiés amérindiens et bushinengé, que rejoignent des populations déjà présentes en Guyane.

Patrick Lacaisse, plasticien de formation, est l’un des fondateurs de l’association Chercheurs d’Arts. Il est l’auteur des textes du livre La Route de l’Art. Arrivé en Guyane en 1987, il s’intéresse rapidement à l’art des populations marronnes, sur lequel il a écrit des travaux universitaires, intitulés Marron, un art de la fugue, sous la direction de Jean-Louis Paudrat. « Chez les marrons, la situation créatrice est partagée par tout un chacun. Tout le monde est artiste, esthétise son habit, son canot… C’est une situation rarement atteinte ailleurs dans le monde. » Fort de cette tradition créatrice, certains Bushinengé se sont reconvertis en artisans des bords de route, que la Route de l’Art met en lumière. Au CARMA sont exposées des créations venant de stands de bord de route, semant le trouble entre l’artisanat destiné à la vente et l’art s’exposant sous les lumières tamisées d’installations muséographiques. Pour Chercheurs d’Art, l’art est sur la route, sur les bords de route, dans des pratiques créatrices quotidiennes.

« On dit artiste, artisan, se retrouve qui veut. Tracer une ligne entre d’un côté les artistes, de l’autre les artisans n’a aucun sens. Ils se définissent comme ils veulent, s’ils arrivent à se définir. Dans les publics concernés, ces questions ne se posent d’ailleurs pas puisque ces mots n’existent pas ! » En sranan tongo parlé par les marrons ou dans la langue améridienne kalina, le langage n’a pas créé de frontières entre les pratiques créatrices.

« Par contre, les catégorisations d’arts premiers,… c’est une autre histoire, plus récente, plus politique, plus grave. Elle commence avec Jacques Chirac et Jacques Kerchache, un politique et un marchand d’arts » rappelle Patrick Lacaisse, en citant l’ouvrage de Sally Price Au musée des Illusions : le rendez-vous manqué du Quai Branly (2). Les Price, ce couple d’anthropologues spécialistes des sociétés marronnes du Surinam et notamment des Saamaka, ont beaucoup accompagné la réflexion et les recherches de Patrick Lacaisse.

Dans la veine des Price, ce dernier s’inscrit en faux contre ce qu’il appelle « une muséographie mortifère », basée sur « l’idée funeste que ces arts sont révélés quand un marché de l’Art s’installe, avec le musée qui va avec, et quand les créatifs ont disparu ». Créant une frontière entre ces arts dit premiers et l’art qualifié de contemporain.

Une situation qu’il craint observer à Cayenne, la capitale régionale de la Guyane, dans les années à venir avec d’un côté un Musée des Cultures et des Mémoires Guyanaises et de l’autre un FRAC, un Fond Régional d’Art Contemporain. « On est soit dans le musée d’ethnographie, ou alors on est dans l’art contemporain où tout est permis. Il n’est pas question de les mêler. Ils doivent exister l’un par rapport à l’autre, donc se distinguer l’un de l’autre ! »

C’est contre ces ruptures entretenues par les mots et les institutions que l’association Chercheurs d’Art oeuvre en proposant une autre approche de la création, réunissant et confrontant arts anciens et actuels, création vernaculaire et création destinée à la vente.

A la lecture du livre La Route de l’Art, il apparaît qu’un des remèdes à ces catégorisations se trouve dans la remise en perspective historique. En historicisant les créations, le vernis de tradition intemporelle qu’elles pouvaient revêtir s’écaille rapidement. Car les productions dites traditionnelles s’inscrivent nécessairement dans des contextes historiques. La peinture tembe, aujourd’hui clairement associée à l’art bushinengé, figurant de complexes entrelacs apparaît dans les années 1940 avec l’usage de peinture industrielle. Le point de croix des pangis nengee – pièce d’étoffe brodée – est arrivé sur les rives du fleuve Surinam dans des catalogues de broderie apportés par des missionnaires hollandais. Ce sont là des exemples parmi d’autres.

Le contexte de vente à un public, principalement européen – situation dans laquelle se trouve aujourd’hui nombre de créateurs de l’Ouest – façonne leur production. Pour répondre aux attentes des acheteurs, la production se distingue des formes vernaculaires.

La Route de l’Art pointe ainsi de surprenantes évolutions. Le « traditionnel » salon saamaka fréquemment présenté à la vente sur les bords de route diffère du salon saamaka dans son forme villageoise. Dans le salon destiné à la vente, l’objet phare est le klap bangi, un confortable fauteuil pliable que l’on retrouve également en Afrique, associé à un guéridon ou une table basse ouvragée. Dans les villages saamaka, on note l’absence pas de klap bangi. Les femmes s’asseoient sur un petit siège rond sans dossier, les hommes sur un rectangulaire.

Même type d’évolution du côté de la sculpture :« la statuaire était absente de l’art marron. Elle émerge il y a 10-15 ans » explique Patrick Lacaisse. Aujourd’hui, les sculptures en plein volume, notamment tout un bestiaire, figurent parmi les meilleures ventes des artisans.

« Quand des militaires arrivent chez les artisans et demandent des tortues, des toucans, des blasons, on arrive à un appauvrissement. Et cela forge un espèce de goût de référence. Les artisans sont confrontés à un goût, à une esthétique de référence, qui est celle de commanditaires à 90 % européens. On leur montre des photos de statuettes ou de masques africains, ils honorent les commandes » observe Patrick Lacaisse.

Mais malgré – ou peut-être en raison de – ces contraintes, Chercheurs d’Art invite à considérer cette production avec attention. « La production destinée à la vente n’est pas négligeable. Le bestiaire est très riche. Il y a des allers-retours passionnants, des échanges entre le vernaculaire et la vente. Il faut de toute manière que les artistes se distinguent : alors malgré la contrainte, il y a une vraie créativité ».

Ces contraintes imposées par la vente peuvent aller jusqu’à modeler le discours des créateurs à destination des acheteurs. « Il y a cette l’idée que l’art des « primitifs » est forcément sacré, religieux, qu’il ne peut y avoir de création profane, de l’art pour l’art » explique Patrick Lacaisse, pour qui cette représentation mène les artistes à « raconter une symbolique, une mystification quand ils sont en face de gens qui construisent eux-mêmes les réponses, qui forcent les réponses aux questions qu’ils posent ».

Tout ce jeu d’influences, de contrainte et de marge de manoeuvre sera abordé dans la prochaine exposition du CARMA, en 2015. Sur le thème du « Souvenir de Guyane », elle puisera certainement dans les créations de l’Ouest guyanais. « Ce sera une petite satire sur la façon de parcourir un territoire et de se le représenter » annonce déjà Patrick Lacaisse.

(1) La Route de l’Art, David Damoison (photographie), Franck Kauffmann (graphisme), Patrick Lacaisse (texte), Edition ONF, 2014

(2) Sally Price, Au musée des Illusions : le rendez-vous manqué du Quai Branly, Denoël, 2011
Du même auteur :
Sally Price, Arts primitifs, regards civilisés, Ecole Nationale supérieure des Beaux-Arts, rééd. 2006
///Article N° : 12499

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