Luanda vue d’en bas ou les moyens de s’en sortir

Le dernier roman publié de l’écrivain Pepetela,  porte comme titre Se o passsado nao tivesse asas (1) autrement dit Si le passé n’avait pas d’ailes. Titre énigmatique, à vrai dire, car le contenu du livre prend le contre-pied de la supposition puisque l’action des protagonistes se situe à la fin des événements qui ont suivi l’indépendance  de l’Angola.

Les protagonistes de ce roman semblent à l’opposé : la jeune Himba, 13 ans, vit et dort dans la rue, trouvant sa nourriture dans les poubelles des grands hôtels. Sofia, plus âgée,  est autonome financièrement : son salaire de serveuse dans un restaurant lui permet de louer un appartement assez grand pour héberger son frère Diego, peintre à la petite semaine qui peine à trouver preneur de ses œuvres. Elle saura tirer profit de la nouvelle économie locale qui se fait jour dans la capitale avant même la fin des hostilités.

Alors qu’Himba n’aura de cesse d’assurer sa subsistance. La voilà immergée dans “le monde des enfants des rues, ce monde où on lutte pour sa survivance”. Très vite, elle fait partie d’un groupe d’enfants de son âge ou à peu près et découvre la réalité de la misère sous toutes ses formes. Celle-ci est d’abord à caractère social – Himba se lie d’amitié avec Madia, une adolescente violentée par son beau-père et finalement abandonnée par sa mère, elle-même abandonnée par son mari militaire et devenue alcoolique ; plus tard, elle pourra constater que “les femmes riches profitent du malheur des autres“. La misère est aussi dépendante des événements : son camarade d’infortune Kassule a perdu une jambe dans l’explosion d’une mine, depuis il est sans nouvelle de sa famille, ce qui est un point commun à tous ses congénères.

Le récit prend valeur de document quand il enregistre les faits et gestes des enfants : Himba est obnubilée par la perte de ses chaussures car marcher pieds nus sur le sable trop chaud de plage est une épreuve de tous les instants ; à cette expérience du dénuement extrême est parfois associée à celle de l’inégalité financière :  alors qu’ils regardent les clients d’un restaurant chic manger en bord de mer, l’un d’eux demande au vigile de les éloigner, se disant importuné. Himba conclut : “des clients bien nourris ne peuvent pas voir des enfants misérables et affamés. Ça les gêne”. Au cours de ses déambulations à la périphérie de la capitale, elle connaîtra une franche amitié avec Kassule puis l’amour avec Tobias, le chef de la bande à laquelle elle s’intégrera rapidement. Ce dernier périra sous les coups de Jonas, leader d’une bande rivale dont l’un des membres, Chico, la violera.

A ce panorama de la misère infantile fait pendant une description des mœurs de la jeune bourgeoisie luandaise qui fréquente les restaurants les plus innovants en matière de menu.- si celui de Dona Ester a les faveurs des membres de cette classes sociale, c’est que son associée, Sofia, met au point une recette inédite à base de riz et de coquillages, qu’elle assaisonne avec du thym, de l’eau de coco et des loengos, fruits rouges de la grosseur d’une nèfle, qui poussent à l’état sauvage et qu’on peut se procurer facilement puisqu’ils sont vendus par les zungueros (les vendeuses de rue). Tard dans la soirée, les clients se réunissent un verre de whisky ou encore de champagne français à la main, tissent des relations amoureuses au mépris des règles morales traditionnelles – Salomé, une habituée, se trouve enceinte mais se dit incapable de dire qui est le géniteur – et parlent affaires internationales – le père d’Abdias, autre client assidu du restaurant, traite de gros marchés avec de grosses sociétés de Dubaï et de Chine.

Ces deux communautés se constituent à partir d’une similitude de conditions matérielles. Les plus pauvres vont avec les plus pauvres, partagent nourriture et recherche d’un endroit pour passer la nuit. Les plus aisés communient dans une débauche de dépenses, dans la consommation de mets et de boissons à la mode et sont à l’affût de relations sexuelles qui, pour eux, sont leurs  trophées les plus méritoires. Entre les deux, il y a le foyer d’accueil du père Adao qui regroupe les gamins des rues afin de le scolariser et de leur inculquer l’amour du travail. Himba et Kassule y feront leur scolarité ; la première fera des études de gestion et d’économie au terme desquelles elle deviendra l’employée d’un commerce de vêtements. Le second se passionne pour les arts plastiques africains, particulièrement pour la statuaire tchokuè et, par des lectures appropriées, devient féru dans le domaine de la sculpture de tout le continent. Le foyer devient donc le point de médiation entre les deux mondes puisqu’il permet aux “êtres sans destin” d’accéder à un mode de vie dont ils ne pouvaient qu’imaginer les contours, sans espoir d’en faire un jour partie. Même si l’auteur n’insiste pas sur ce point, il faut souligner que la volonté de quitter la rue, sa violence, sa déchéance n’est en rien liée au désir de promotion sociale. Ni Himba ni Kassule n’étudient à la seule fin de pouvoir un jour s’intégrer dans la classe sociale la plus aisée ;ce qui les motive, c’est la volonté de ne dépendre que de soi pour satisfaire les besoins premiers de tout être humain et surtout, de ne rien renier de leurs années de rue. Si la jeune adolescente prend ses distances avec ce qui fut sa famille après les drames vécus, elle n’écarte en aucune façon le temps du crève-la-faim dans les rues proches de la plage luandaise car, au sortir de l’école,  elle demande à changer de nom et de prénom et entraîne Kassule dans la même démarche…..

C’est alors que le roman dévoile ce dont on ne se doutait pas jusqu’à lors : Himba choisit de s’appeller Sofia Moreira. Himba et Sofia sont la même personne. Kassule lui portera le nom de Diego (en signe d’admiration pour Maradona, le footballeur argentin) Moreira. Cette initiative les fera frère et sœur au moins sur le plan de l’administration. C’est là, nous semble-t-il, le point majeur du récit, celui qui touche émotionnellement le plus le lecteur. Car le romancier observe de bout en bout une distance évidente vis-à-vis des faits qu’il relate. Ce qui explique l’absence de commentaire concernant des situations pénibles tel le viol (on note simplement qu’Himba refuse d’en parler et qu’elle a perdu la foi car si Dieu est créateur de toute chose, Il est à l’origine du mal) ou  l’humiliation qu’il y a à attendre le moment où les riches clients du restaurant auront terminé leur repas afin de pouvoir s’approprier des restes jetés dans les poubelles de l’établissement. De manière générale;  c’est la focalisation interne qui est adoptée  puisque certains épisodes donnent à connaître les pensées ou les réactions émotives de tel personnage mais ce qui est privilégié, ce sont les faits et gestes des protagonistes. D’où une déterritorialisation à notre sens, affligeante

Cette stratégie d’écriture a pour conséquence de faire simplement mention de certaines données propres à la culture, au système de valeurs des personnages. Ainsi, quand la mer devient une masse grondante et sombre, Himba met ce spectacle en relation avec la croyance populaire selon laquelle Kianda, sorte de déesse de l’océan, se met en colère pour une cause qui lui est inconnue car elle ne dispose pas du savoir nécessaire pour interpréter ce phénomène. Seuls les pêcheurs le savent, pense-t-elle, encore que Kilamba soit la seule référence fiable en la matière, lui qui dialogue avec les sirènes et qui en ordonnance le culte, ce qui lui confère des pouvoirs d’exorciste. Cela aurait pu donner lieu à un tableau plus approfondi de la mythologie maritime chez les gens de mer dans la zone luandaise. De même, Diego, frère de Sofia et peintre de son état, est très attaché aux thèmes animaliers de sa culture. En peignant une antilope éventrée par la lionne, il “veut faire ressortir du corps dévasté de l’animal son esprit que poursuit le fauve”. Le corps sans vie semble flotter dans l’espace, “la lionne avait l’élégance arrogante de la force triomphante” et rappelle le mabeco, ce chien sauvage ressemblant à une hyène, animal incarnant la cupidité et la trahison? Ces références auraient pu donner matière à de plus amples développements qui auraient permis au lecteur de sa familiariser avec l’imaginaire des autochtones. Pareille démarche aurait permis d’ancrer le récit dans un espace de culture précis, ce qui aurait situer ce roman dans le sillage de ceux de Mia Couto, Lilia Monplé ou Luandino Vieira. .

Cependant le livre de Pepetela n’est pas dénué d’intérêt : il aborde l’histoire de l’organisation de la capitale comme espace soumis à une ségrégation socio-économique, montre la débrouillardise des gamins des rues face à la vie puérile et artificielle de la jeune bourgeoise – thèmes admirablement développés auparavant par I J Bofane (2) et Ondjaki (3). Ce faisant, le livre qui nous occupe acquiert une dimension réaliste incontestable.

(1) Pepetela : Se o passado nao tivesse asas – Publicaçoes Dom quixote – Alfragide – Portugal – 2106 -372 pages.
(2)  Inkoli Jean Bofane : Inc 2 – 2014
(3) Ondjaki : Os trnasparentes – 2012 ( trad française aux éditions Métaillé sous le titre Les transparents – 2015).

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2 commentaires

  1. Agnès Levécot le

    Merci pour cette opinion que je partage globalement sur ce roman de Pepetela. Je me permets simplement de rectifier la localisation temporelle des deux récits, précisément datés par l’auteur en 1995 et 2012, c’est-à-dire non pas juste avant l’indépendance, comme le laisse entendre la chapeau de l’article, mais bien pendant la guerre civile qui s’ensuivit et après la fin de cette même guerre civile.

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