Lutte contre le racisme à Bruxelles

Entretien de Caroline Trouillet avec Claire Fernandez

Aux élections européennes de mai 2014, le nombre de députés europhobes et d’extrême droite a fait un saut historique, représentant alors 1/5e du Parlement (voir carte ci-contre). Point commun de ces partis : le nationalisme, la xénophobie, et un racisme latent. Depuis 1998, plusieurs associations antiracistes, 26 aujourd’hui, se réunissent pour lutter contre les discriminations. Baptisé European Network Against Racism (ENAR), ce réseau antiraciste pan-européen est le seul à être basé à Bruxelles. Afriscope a rencontré Claire Fernandez, responsable politique d’ENAR.

Comment l’ENAR est né et qui forme ce réseau ?
L’ENAR a été créé à la fin des années 1990. Un groupe d’activistes ayant amené l’adoption des directives sur l’égalité au niveau de l’UE s’était alors constitué pour être l’interlocuteur de l’UE sur les questions raciales. L’ENAR, c’est 120 ONG basées dans tous les pays de l’UE. Nous sommes le seul réseau basé à Bruxelles faisant du plaidoyer au niveau des institutions pour essayer d’infléchir ensuite sur les Etats membres.
L’ENAR a été fondé sur une victoire en 2000 : l’adoption de la législation pour l’égalité de l’Union Européenne, qui a permis l’adoption de législations nationales de lutte contre les discriminations. Depuis, nous avons publié de nombres rapports pour documenter la mise en œuvre réelle de ces lois. En particulier, les membres d’ENAR ont œuvré à la publication de données pour montrer l’importance des discriminations en Europe, visant les Roms, les Juifs, les Musulmans et les personnes d’ascendance africaines en particulier. Plus récemment, ENAR est aussi un acteur reconnu en Europe sur la question de la collecte de données, qui a poussé la Commission européenne à agir en la matière.

Par quels moyens organisez-vous ce plaidoyer ?
Nous faisons des rapports réguliers sur la mise en œuvre des législations. Notre objectif étant de documenter l’existence des formes de racisme et les lacunes dans la mise en œuvre des législations pour ensuite donner à la Commission telle preuves de racismes allant à l’encontre de la Constitution. Nous menons aussi des recherches spécifiques, comme l’impact de l’islamophobie sur les femmes. Concernant des actions au niveau national, nous sommes très impliqués sur la question du Zwarte Piet en Hollande.

Est-ce à l’échelle européenne que les enjeux de lutte contre le racisme se concentrent ?
Clairement, il faut mener les efforts à tous les échelons. La montée des extrêmes au Parlement est forte, en conséquence de la crise, de l’euroceptisme, de la montée du populisme dans chaque pays. Mais nous pensons qu’agir au niveau de l’UE peut amener des choses dans les États membres. Par exemple la législation interne des États s’est beaucoup améliorée suite à l’adoption des directives par l’UE en 2000, avec des organes pour la promotion de l’égalité comme le Défenseur des droits en France. En parallèle il faut aussi agir au niveau local aussi, pour que les communautés avec qui nous travaillons soient les porte-parole de ces changements au niveau national.

Justement, comment travaillez-vous avec les associations militantes, présentes sur le terrain et qui représentent la société civile ?
Nous travaillons plutôt avec des groupes minority lead, qui représentent directement les communautés, plutôt qu’avec des associations plus généralistes de droits de l’homme. En France notamment nous sommes plus proches des Indivisibles, de la Brigade Anti-Négrophobie, de Stop le contrôle au Faciès que de SOS Racisme ou du CRAN. Nous sommes davantage un réseau d’organisations de terrain, dont une grande partie travaille sur les discriminations visant des personnes d’ascendance africaine et l’afrophobie.

Peut-on dépasser les particularismes nationaux et les histoires de peuplement de chaque pays, pour arriver à une cohérence de ces luttes à l’échelle européenne ?
Évidemment il y a des spécificités nationales mais on retrouve dans tous les pays européens des similitudes sur des formes de racisme comme l’afrophobie, l’islamophobie, le racisme anti-rom et sur des problématiques de contrôle au faciès. Ensuite, il y a c’est vrai des particularités liées aux migrations au sein de l’UE, et des spécificités liées à l’histoire coloniale, mais la non reconnaissance de cette histoire et de ses abus est commune à tous les pays.

Les modèles de chaque pays en matière de lutte contre les discriminations sont parfois divergents, entre par exemple une culture anglo-saxonne, centrée sur l’empowerment des communautés, bien distincte de la culture française ou allemande, privilégiant des actions mémorielles.
En effet, mais tout le travail de mémoire collective sur les conséquences de l’esclavage et de la colonisation reste à mener, en France comme en Allemagne. Il y a c‘est vrai une spécificité anglaise de reconnaissance de la diversité comme partie intégrante de la population alors qu’en France domine ce discours officiel, un peu hypocrite, où tout le monde serait à égalité devant la République. Or ce n’est pas reconnaître la valeur de la diversité qui crée de la fracture sociale mais dans les faits, c’est bien la discrimination et l’exclusion qui provoque de la séparation. De notre côté, nous essayons d’apporter une perspective européenne, à travers des conférences pratiques où se rencontrent et échangent les différents membres sur leurs modèles. Créer notamment des échanges entre des communautés noires au Danemark, en Suède aux Pays-Bas, qui se retrouvent sur les mêmes problématiques.

La situation des Roms apparaît comme un point focal du racisme en Europe. Mais l’ENAR se penche aussi beaucoup sur les formes de discriminations envers les personnes d’ascendance africaine.
Oui nous avons beaucoup travaillé avec des réseaux qui luttent contre l’afrophobie et les discriminations visant les personnes d’ascendance africaine. Nous sommes les premiers à avoir travaillé sur ce sujet, avec des audiences au Parlement pour aboutir à des textes spécifiques qui prennent en compte cette forme de racisme au niveau européen. L’objectif est qu’une partie de nos organisations, et d’autres, forment un réseau spécifique sur ces questions. Mais nous n’en sommes qu’au début de la formalisation de ces réseaux.
Il est sûr qu’émerge aujourd’hui une génération d’activistes noirs s’inscrivant dans un cadre historique et un mouvement qui n’est pas nouveau, celui des noirs américains et de la lutte pour les droits civils aux États-Unis, mais aussi en Afrique du Sud. En Europe, ce sont des d’individus et des organisations qui militent pour la reconnaissance d’une forme de racisme spécifique, qui trouve sa source dans l’esclavage et la colonisation, et qui se manifeste par des discriminations structurelles et institutionnelles. Ces activistes militent en leur nom, ce qui rompt une tradition d’organisations antiracistes plus traditionnelles, dominées par la population majoritaire.

Pourquoi utilisez-vous ce terme d’afrophobie ? Car le terme  » négrophobie  » est aussi utilisé par des militants.
L’afrophobie est le terme choisi par la majorité des membres d’ENAR, ainsi que bon nombre de militants noirs qui travaillent sur cette question en Europe et dans le monde, pour désigner une forme spécifique de racisme qui visent les personnes d’ascendance africaine. Par ce terme, nous faisons référence aux actes de violence et de discrimination, y compris structurelle et institutionnelle, produits d’abus historiques et de stéréotypes négatifs, et qui ont pour conséquence l’exclusion et la déshumanisation des personnes d’ascendance africaine et des noirs européens. La plupart des ONGs et militants sont d’accord sur cette définition, mais chacun est libre d’utiliser le terme qu’il ou elle préfère. Par exemple, certains utilisent le terme de « négrophobie », surtout dans un contexte francophone mais dans la majorité des autres pays européens, et dans la langue anglaise, ce mot n’est pas utilisé car il fait référence à quelque chose de dérogatoire et négatif.

Où en est le débat d’un recensement de données pour mesurer les discriminations ?
À l’exception du Royaume-Uni, dont le système de mesure des discriminations et de collecte de données est parti intégrante d’une politique de promotion de l’égalité, l’idée domine dans les autres pays qu’il serait impossible de collecter des données sensibles, interdit par le cadre de protection des données. Pourtant ce cadre est plus ou moins le même dans chaque pays car il est calqué sur la législation européenne. Il faut rappeler aussi que ce principe d’interdiction comprend des exceptions qui rendent la collecte possible, notamment si les données sont anonymes, s’il y a consentement des individus, pour des raisons d’intérêt général ou des procédures judiciaires. Ces exceptions sont utilisées dans certains pays pour la collecte de données, elles ne le sont pas dans d’autres. Donc on voit bien qu’il s’agit d’une question de volonté politique. Ce qui pose problème, c’est que ces données sont, de toute façon, collectées de façon aléatoire sur la base de l’identification physique. Par exemple un chef d’entreprise va dire mais si bien sûr nous avons tel Rom, tel Noir dans l’entreprise mais il ne se base sur aucune information légale. Les données ont été très utiles à la promotion de l’égalité hommes/femmes, et il est important que les minorités s’approprient la demande pour une collecte de données utile, inclusive, et qui respecte la législation sur la protection des données. Selon nous, la collecte devait être faite sur la base du choix et de l’auto-identification, avec certaines garanties comme la participation des minorités dans l’ensemble du processus. Qu’elles fassent parti des recenseurs notamment.

Pendant deux ans nous avons fait tout un état des lieux de la collecte dans sept pays, dont la France, et nous venons de publier un rapport. Nous prenons part au débat en publiant aussi dans les journaux et en militant pour que la commission adopte des recommandations obligatoires pour les États membres. Cela doit faire partie intégrale de leurs obligations en matière de législation européenne. Mais beaucoup de travail reste à faire. Il faut convaincre aussi, au-delà des cercles européens, que l’on ne peut pas décemment combattre un problème sans pouvoir le mesurer. Convaincre les États qu’ils ne peuvent pas continuer à utiliser l’absence de données comme une justification à la non-action contre les discriminations.

Vous impulsez aussi la création d’un intergroupe antiracisme au Parlement, quel serait son rôle ?
L’intergroupe antiracisme et diversité, qui vient d’être officiellement établi, est une formation de députés européens, qui travaillent donc au sein du Parlement européen, institution démocratique de l’Union Européenne (28 États membres). L’intergroupe est un outil pour permettre aux députés européens de plusieurs partis politiques qui ont en commun la lutte contre le racisme et les discriminations, de pouvoir échanger sur la question, planifier des rapports et essayer d’influencer le travail législatif du Parlement. L’intergroupe sera aussi un instrument pour permettre de proposer des réactions politiques au discours ou propositions xénophobes de la part de certains députés d’extrême droite.

///Article N° : 12737

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