Mada sur le vif

Visite express effectuée par une communauté de professionnels djiboutiens, comoriens, malgaches, mauriciens[2], réunionnais, dans la Haute ville d’Antananarivo, à l’occasion d’un atelier organisé en juin 2017 par l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie) dédié au journalisme culturel dans la région indianocéane. Fragments de reportage.

Le bus marque une halte au lieudit de la « fosse coupée » d’Ankaditapaka. De ce site d’observation, la Haute ville offre un panorama exceptionnel de la façade ouest d’Antanarivo, la capitale malgache. Le reflet du soleil sur le paysage, mêlé aux couleurs blanc et ocre des habitations, capte toute l’attention des touristes, indifférents à la présence d’un groupe de bambins, se faufilant entre leurs jambes. Ces enfants sont-ils les mêmes que ceux d’Analakély, l’autre quartier du bas de la ville, dont les visiteurs à Madagascar se méfient comme de la peste ? Il circule tant de rumeurs sur la rudesse de cette cité, perchée sur les collines, que l’esprit finit par oublier de profiter de l’instant présent, et de la générosité manifeste des riverains.

Ici comme dans la basse ville, se croisent deux mondes qui ont dû mal à se regarder, droit dans les yeux. D’un côté, les touristes, à qui l’économie mondiale offre du patrimoine à consommer, comme on savourerait des plats locaux dans un restau bondé. De l’autre, les Malgaches, rendus indifférents à ces lieux, qui les ont vu naître, à force d’être noyés dans les affres du quotidien. Par moments, les seconds s’étonnent de voir passer les premiers, le regard émerveillé par les traces de leur propre histoire. Comme si celle-ci n’avait été écrite que pour être partagée par ces seuls voyageurs débarqués de l’ailleurs…

POM Visite de la haute ville d’Antananarivo part 1 from AFRICULTURES on Vimeo.

Dans les rues pavées de la Haute ville, les descendants de ce peuple ingénieux, bâtisseur d’une forteresse devenue un des hauts lieux de mémoire de l’Océan indien (le « Rova »)[3], accrochent sur les mots sans pouvoir se raconter au passé. Ils vivent en ces lieux, mais ne sont pas forcément dépositaires de leur mémoire. Mais qui pense vraiment à leur demander leur avis ? Pour certains officiels, leur présence autour de ces monuments est censé représenter un obstacle et une menace pour les visiteurs, qui, pour se préserver, doivent visiter la Haute ville, en intégrant un circuit balisé et sécurisé, comme pour aller au zoo.

Madagascar, à l’instar des autres pays de la zone, a pourtant cet atout, dont ne profite pas toujours le touriste, stressé et pressé : l’hospitalité. Un héritage que ne manque surtout pas d’évoquer les guides professionnels, formés pour conter la geste des rois malgaches, dans leurs laïus sur la tradition du grand pays à la terre rouge. Mais que savent les riverains que l’on croise dans notre périple de ces lieux que nous visitons au rythme d’une conférence déambulatoire à pas comptés ? Que pensent-ils du récit sur les dynasties régnantes que dresse notre guide, un ancien responsable de l’Office du Tourisme, Miandriarijaona Razafimahefa ? Que disent-ils de ces murs de brique qui nous entourent sur les hauts plateaux pour témoigner d’un vécu ancien ? Certains riverains ne savent pas quoi dire.

POM Visite de la haute ville d’Antananarivo part 2 from AFRICULTURES on Vimeo.

Vraisemblablement dépossédés de ce qui constitue leur identité, les habitants de la Haute ville ont cependant appris à se bricoler un large sourire, pour profiter des bienfaits, eux aussi, de cet « attrape-touriste » qu’est devenu Madagascar. Parfois, comme à Analakely, ils sont pourchassés par les autorités pour faire place nette dans les rues, afin que les étrangers et les gens de la haute, détenteurs du pouvoir d’achat, puissent profiter, pleinement, de ce patrimoine séculaire, et de la vue qu’offre les collines sur les rizières du roi Andrianampoinimerina[4], grand unificateur de la nation malgache. Visiter la Haute ville, que Madagascar souhaite inscrire au patrimoine  mondial de l’humanité depuis 2016, c’est aussi découvrir cette autre facette de Madagascar, qui n’est pas toujours inscrite sur les cartes pour hôtes de passage. Un pays qui échappe, de plus en plus, à ses enfants, co géré qu’il est par des mains étrangères à la tête d’une armée d’ONG, obsédée par le développement. De qui ? De quoi ? La plupart du temps, ces dernières agissent comme si Madagascar pouvait se refaire une santé sans ses riverains.

[1] Saindou Kamal’Eddine, Nassila Ben Ali et Mohamed Youssouf des Comores, Elia Randria, Danielle Rabehaja Holy, Mirana Ihariliva Ralaivola, Mandimbijaona Andriamaharo Razafimanantsoa, Andry Patrick Rakotondrazaka, Raholimanantsoa Anatra, Faliarison Olivier et Annick Sedson de Madagascar, Capery Fateema, Dominique Bellier et Aline Groëme-Harmon de Maurice, Antoine d’Audigier de la Réunion, Isman Oumar Houssein et Nasser Fahmi Abdallah de Djibouti, Soeuf Elbadawi et Moïse Gomis d’Africultures.
[2] Aline Groëme-Harmon, journaliste à L’Express de Maurice, prenant part à cet atelier, a commis un texte sur cette visite dans les hauteurs de la capitale malgache. A lire sur le site de L’Express : https://www.lexpress.mu/article/310977/patrimoine-mondial-tana-sur-marches-lhistoire
[3] Sur Analamanga, la colline bleue, l’une des douze collines constituant l’Imerina. L’histoire dit que c’est le roi imerina Andrianjaka, qui la ravit au roi vazimba Rafandrana, pour en faire son chef-lieu, en y installant 1000 soldats, d’où le nom d’Antananarivo, qui signifie la « cité des mille ».
[4] Premier souverain du royaume d’Imerina (1745-1810), reconnu suzerain ensuite, par la plupart des autres royaumes malgaches, c’est lui qui « a entrepris la transformation des grands marécages en rizière », confie notre guide.

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