Made in Mauritius

D'Amal Sewtohul

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Le romancier mauricien Amal Sewtohul poursuit avec ce troisième roman la démarche de ses précédents ouvrages (Histoire d’Ashok et d’autres personnages de moindre importance, 2001 – Les voyages et aventures de Sanjay, explorateur mauricien des anciens mondes, 2009) qui consiste à donner la parole à un Mauricien qui dénoue les fils de ses origines. Cette île aux multiples communautés que d’aucuns nomment avec envie la « nation arc-en-ciel » rassemble en effet des descendants de Français, de Malgaches, d’Indiens et de Chinois dont les trajectoires peuvent alimenter l’imagination de bien des conteurs. Le triptyque d’Amal Sewtohul s’achève donc avec Laval, fils de Lee Kim Chan qui raconte à sa compagne d’origine germano-polonaise la trajectoire de ses parents et la sienne. Le récit est situé en Australie et 20 ans après sa « traversée de la grande eau » (79). Dans une série de va-et-vient entre époques et îles, le récit reprend l’histoire du père dans la Chine de Mao, quand les quotas d’acier semaient la famine dans les campagnes, puis du premier oncle commerçant à Hong- Kong, enfin du second qui accueille de mauvaise grâce ses cousins dans le Chinatown de Port-Louis. Le narrateur et ses parents vivent dans le conteneur qu’ils ont envoyé rempli d’une quincaillerie chinoise en partie invendable et qui devient tout au long du récit le refuge, la matrice même, le repère et le symbole de cette trajectoire marquée par le doute et les semi-échecs : « Et le conteneur, ce conteneur dont il avait eu si souvent honte – quel genre de famille étaient-ils donc pour vivre dans un conteneur, alors que tout le monde avait une maison bien comme il faut, en béton -, voilà donc que maintenant les yeux de toute la ville étaient braqués sur cette boîte jaune » (10). Symétriquement, revient à la fin du texte une seconde explication : « Cette boîte de métal faisait partie de moi depuis si longtemps, avait été pendant toute ma vie le symbole de ma pauvreté, de mon manque de racines » (258). Outre son conteneur sur lequel est peint « Made in Mauritius » (248) en Australie, il est, tout au long de sa vie, flanqué de son ami et contraire l’Indien Feisal suivi de sa sœur Ayesha. Avec eux et grâce à eux, il arpente l’espace et la société mauriciens, mais ces compères le soutiennent autant qu’ils l’entravent quand il s’agit de naître à soi-même loin du « petit paradis tropical » (225) dans lequel son installation artistique « Made in Mauritius » témoignait de son sentiment « d’être enterré vivant » (224) : « j’ai commencé à me sentir libéré du conteneur, d’Ayesha, de Maurice et de Feisal et j’ai eu cette idée de moi-même comme un homme […] qui pouvait oser penser à demain » (260).
Le lecteur sera tenté de lire ce récit comme une analyse de la société mauricienne des années 1960 et 1970, des mécanismes d’intégration et d’expulsion qui l’agitent, des courants politiques qui ont infléchi son histoire. Si le texte contient bien tout cela en arrière-plan, il reprend presque en boucle le terme « histoire » au sens créole de « raconteur de zistoir », ce qu’est Amal Sewtohul qui se plaît à ajouter de larges incises à son intrigue. L’histoire à la première personne est aussi une anamnèse puis le personnage est un temps observé ainsi : « il comprit qu’il remontait très loin au fond de lui-même, après avoir ouvert des portes fermées il y a très longtemps de cela, vingt, trente étages sous terre, dans les caves de son esprit » (131). Elle est encore familiale mais ce sont « des histoires de famille, de déceptions et de frustrations » (277). Enfin, grande et petite histoire se mêlent dans le motif de la quête symbolisé par les sentiers parcourus à Maurice puis en Australie : quête de l’ami, de l’ancienne femme pour Laval, d’une vie normale pour Feisal, des origines pour les aborigènes et pour tous ces personnages qui tentent souvent en vain de construire leur vie sur des éléments solides. Ils apparaissent, disparaissent, parfois resurgissent, parfois non, car Amal Sewtohul s’amuse à croiser et décroiser de (trop ?) nombreux fils ; il embarque son lecteur pour une traversée sans fin avec des héros qui n’en sont pas. Son histoire déconstruit le mythe de l’île arc-en-ciel, se joue des stéréotypes tropicaux et élargit au monde la difficile question de l’identité, des recommencements, des attentes et des déceptions. Il se pose en habile conteur pour défendre le mouvement et l’invention dans un monde ouvert et désenchanté.

Amal Sewtohul, Made in Mauritius, Paris, Gallimard, Continents noirs, 2012, 305p.2 mai 2012///Article N° : 10732

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