Magic System n’est pas Gaou… oh !

Entretien de Gérald Arnaud avec le Magic System

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Le succès phénoménal de ce groupe ivoirien, sans précédent depuis les premiers albums d’Alpha Blondy, coïncide avec le dixième anniversaire de leur musique, le zouglou, sur lequel Africultures reviendra prochainement en détails.

Le Zouglou a été inventé au début des années 1990 par les étudiants d’Abidjan, lors de leurs grèves et manifestations sauvagement réprimées qui marquèrent le début de la fin de 30 ans de parti unique. Le nom de ce genre poético-musical dérive du mot « ziglibithy », rythme néo-traditionnel des Bété du Centre-Ouest popularisé par le grand chanteur Ernesto Djédjé, pionnier de la chanson moderne ivoirienne. Le pays bété était alors le foyer principal de la contestation animée par l’actuel Président Laurent Gbagbo, farouche adversaire du régime de Félix Houphouët-Boigny. Mais le zouglou est vite devenu multi-ethnique, fédérant les aspirations de la jeunesse urbaine, mieux que le reggae (réputé « apolitique ») ou que le rap (longtemps assimilé à la jeunesse dorée). Parmi les innombrables groupes de zouglou qui ont percé ces dernières années, Magic System a été le premier à gagner une audience panafricaine, grâce à une seule chanson, « Premier Gaou » : elle brocarde simplement la naïveté de celui ou celle qui « se laisse avoir » une deuxième fois…
Le concert de Magic System au Masa, très honorable, a été conspué par la presse locale, juste avant la sortie de leur 2° album et leur premier grand concert parisien, le 14 avril au Zénith en compagnie de Koffi Olomidé…
Vous êtes venus plusieurs fois en France, presque clandestinement…
On a joués dans plein de boites où il n’y avait même pas un Africain et à la fin, les gens nous empêchaient de partir. On n’a rien compris.
Vous avez aussi beaucoup tourné en Afrique…
A ce jour, on a fait dix-huit pays, certains, on les a faits plusieurs fois, ça se passe très bien.
On croit souvent que vous êtes un groupe récent…
Magic System est né en 1988. En fait, on a eu des grands frères ; au départ on était une trentaine dans le groupe, chacun venait d’un collège, d’un lycée, on voulait être nombreux pour faire l’ambiance, quoi… mais certains sont partis, il n’y ont pas cru. On s’est retrouvés à quinze, puis dix, puis huit, et voilà, maintenant on est quatre personnes.
On faisait les baptêmes, les funérailles, les mariages, mais ici, tant qu’on n’a pas une cassette, c’est difficile. On a fait la première cassette, et ça n’a pas bien donné. Tous les autres sont partis, et puis on a fait « Premier Gaou ».
D’où vient le nom « Magic System » ?
On n’avait pas de nom. On nous a proposé de participer au marathon musical d’Abidjan, pour la télévision. On n’avait pas d’habits. Alors quelqu’un nous a aidé, il nous a donné des t-shirts pour la publicité de Maggi. Mais on nous a dit que ce n’était pas joli, alors on a changé un peu : Magic, ça sonne très bien, avec System, c’est mieux.
D’où venez-vous, tous les quatre ?
On vient de quartiers différents d’Abidjan et d’ethnies différentes : deux Dioula, un Gagou, un Gouro… On est apolitiques, on chante simplement tout ce qu’on vit, mais pour ça pas besoin d’être durs, c’est mieux de faire rire pour que les gens comprennent. C’est le côté comique, humoristique qui accable les gens. C’est comme ça qu’ils comprennent que toutes les bêtises qu’on raconte, c’est la réalité. De la haute bourgeoisie à la basse classe.
On dit toujours que le zouglou est la musique des étudiants. Vous avez vraiment beaucoup étudié ?
Le problème, c’est que quand on fait le zouglou, ça se passe la nuit, on va chanter surtout dans les funérailles et le matin on n’est plus en forme pour étudier. On ne peut pas alterner, il a fallu choisir. Seuls ceux qui ont cru au système « woyo » ont pu rester. Ceux qui croyaient aux études, ils sont partis. Chacun a fait un bon choix, tous ceux qui nous ont quittés, ils sont dans de grandes écoles à Paris, ou dans les meilleures équipes s’ils ont choisi le sport. Nous, on préférait animer les baptêmes, les funérailles et les mariages.
Vous continuez ?
C’est notre source d’inspiration, c’est là qu’on prouve sa capacité vocale. Avant on faisait ça de 22h à 6h du matin pour 20.000 FCFA, maintenant les gens ont peur, parce que nos spectacles c’est 2 millions pour 2h, mais si on a vraiment envie de s’amuser et qu’on a un petit bout de temps, on va rejoindre des amis et on fait ça pour rien, pour maintenir la forme.
Vous voulez dire que vous chantez des chants religieux ?
Bien sûr, notre première cassette, c’était « Mo », un chant religieux qui a été repris par Alpha Blondy. Pour les funérailles, c’est difficile. Il y a trois étapes : d’abord l’ambiance facile, puis le fond sonore, et enfin l’accompagnement du mort à sa dernière demeure.
Dans notre groupe, on est deux du Nord, un du Sud et un de l’Ouest, deux chrétiens et deux musulmans. Nous sommes la famille ivoirienne, c’est la symbiose. C’est nous la vraie Côte d’Ivoire. Celle des politiciens, c’est seulement pour eux qu’ils l’ont fabriquée.
propos recueillis par Gérald Arnaud

PS.Au moment de nous quitter, j’apprends avec stupéfaction que le premier impresario de Magic System, le véritable fondateur du groupe, était Clément, fils de Bruly Bouabré Frédéric, le génial peintre-philosophe-poète bété que le monde entier admire mais qui à 82 ans vit encore pauvre et inconnu dans un quartier perdu d’Abidjan.
Je commence enfin à comprendre la triste histoire de la Côte d’Ivoire.///Article N° : 1951

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