Mamadou Konte, forgeron de nos rêves musicaux

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Mamadou Konte nous a quittés. C’était un personnage hors du commun. Au delà d’Africa Fête, ce festival musical qu’il a inventé et qui va bientôt fêter son trentième anniversaire, il a consacré toute sa vie à ce rêve qui est le nôtre à Africultures : que tous les artistes africains aient enfin la place qu’ils méritent dans le concert universel.

Beaucoup croyaient que Mamadou était griot, à cause de son bagou, de son éloquence, de son sens de la communication, de son respect – aussi réfléchi que sélectif – pour les traditions et leur évolution.
En réalité, contrairement à une erreur fréquente et très médiatisée (« Mory Kanté, le griot électrique « ), dans les sociétés traditionnelles de l’aire culturelle mandingue, les Konté (ou Kanté) appartiennent à la caste des forgerons. Ils se considèrent comme les descendants de Soumangourou Kante, le « roi-forgeron  » du Sosso, tué vers 1235 par son vainqueur Soundiata Keita, le fondateur de l’Empire du Mali.
Mamadou Konte ne m’a jamais semblé obsédé par l’histoire ou la légende, mais c’est lui qui, la première fois que je l’ai rencontré, m’a immédiatement rappelé cette évidence. Il n’avait rien contre les griots, bien sûr – la plupart des musiciens qu’il fréquentait en étaient et d’ailleurs ils font partie comme les forgerons de la même catégorie sociale, celle des artisans, les nyamakala.
Mamadou tenait pourtant à souligner cette petite différence entre forgerons et griots. Partout (notamment en Europe dans la société gréco-romaine) le forgeron a toujours joué un rôle particulier, éminent, essentiel et sacré, bien au-delà du métier qu’il exerce.
Selon le sociologue Georges Balandier, en Afrique,  » le forgeron s’inscrit dans l’univers du mythe tout autant que dans la société des hommes.(…) Ses outils sont chargés de significations culturelles, notamment la masse qui est le symbole de toute son activité, et la forge qui évoque dans son fonctionnement le mécanisme de production de la parole. Son statut symbolique fait du forgeron un agent social privilégié autant qu’un fabricant d’instruments, notamment musicaux « . (1)
En effet, si leur facture est surtout l’œuvre des musiciens eux-mêmes – griots pour la plupart – les forgerons y ajoutent des parties métalliques, indispensables pour parfaire leur sonorité.
S’il n’exerça jamais lui-même le métier traditionnel de forgeron, Mamadou Konte n’a certes pas démérité de ses ancêtres pour ce qui est du rôle du forgeron en tant qu’ « agent social privilégié « , pour reprendre l’expression de Balandier.
Mamadou est né au Sénégal, à Tambacounda, village proche de la frontière st perméable entre les deux pays, le 22 juillet 1945. Sa famille appartient à la population des Soninke, appelés Sarakolle au Sénégal et Maraka ou Marka dans les pays limitrophes. Cette origine explique en grande partie le destin exceptionnel de Mamadou Konte. En effet, ce peuple dont le berceau est la province malienne de Kayes (frontalière de la Guinée, de la Mauritanie et du Sénégal) a toujours été un peuple migrateur, vers les pays voisins d’abord, puis vers l’Europe depuis la colonisation.
Pour les jeunes Soninke, l’émigration n’a jamais été une fatalité. Elle n’est qu’une forme parmi d’autres de l’initiation traditionnelle. Un jeune Soninke ne sera jamais considéré chez lui comme adulte s’il n’a pas voyagé, le plus loin possible, et vécu pleinement cette aventure, tout en préservant ses liens avec sa famille et son terroir originel.
C’est sûrement le sentiment majeur qu’éprouve Mamadou Konte lorsqu’à vingt ans, il quitte les siens avec les deux moutons qui lui permettront de négocier son passage clandestin vers Marseille…
Manu Dibango a intitulé ses mémoires « Cinq kilos de café  » ; s’il avait eu le temps d’écrire les siennes, Mamadou Konté aurait pu les intituler  » Deux moutons « .
En 1965 on est bien loin de l' »immigration choisie » à la Sarkozy. L’économie française est en pleine expansion, la planification gaullienne assure le plein-emploi, elle a besoin d’une main-d’œuvre abondante et pas chère qu’elle puise dans les anciennes colonies, sans trop se soucier de vérifier si elle est avec ou sans « papiers ».
Cela n’empêche pas les arrestations, les expulsions, et Mamadou connaîtra au moins une fois cette humiliation. Il reviendra aussitôt.
Les Soninke sont très minoritaires en Afrique de l’Ouest (environ cinq millions aujourd’hui, dix fois moins que les Haoussa ou les Peul) mais en raison de leur tradition migratoire, ils se retrouvent majoritaires parmi la population active subsaharienne des grandes villes françaises.
À Marseille, puis à Paris, Mamadou ne sera jamais seul. Il restera toujours un Soninke parmi les autres, parlant toujours de préférence sa langue, tout en apprenant progressivement à maîtriser les moindres nuances du français.
Mamadou a d’abord été balayeur, et ce métier réputé indigne est sans doute le plus noble qui soit d’un point de vue philosophique, puisqu’il consiste à faire table rase de toutes les ordures de la société.
Puis le descendant de forgerons est devenu tout naturellement métallo.
Le journaliste Macodou N’Diaye, nous livre cette délicieuse anecdote, typique de l’autodérision qui était l’une des grandes qualités de Mamadou Konté : « Il m’a raconté avec humour comment il fut renvoyé de son premier emploi d’ouvrier à Paris. Ne sachant pas lire à l’époque et ne connaissant pas encore Paris, il avait pris pour repère, pour aller à son travail chaque jour, une affiche de publicité vantant les mérites du fromage  » La vache qui rit « , placardée dans un couloir du métro. Le jour où l’affiche fut retirée, il se perdit dans ce dédale et ne retrouva pas son lieu de travail.  »
Très vite, cependant, Mamadou apprend à lire et à écrire, puis à se fondre dans une classe ouvrière cosmopolite et encore très solidaire. Il s’intègre à la façon d’alors, à travers les luttes politiques et syndicales.
Il se soucie alors assez peu de l’avenir des musiques africaines !
Il sort le samedi soir dans les boîtes « black & white » et comme la plupart des Africains de sa génération il préfère James Brown. Voici comment, avec sa franchise habituelle, il expliquait tout cela dans le remarquable livre d’Hélène Lee « Rockers d’Afrique  » :
« Quand on passait de la musique africaine, ça cassait le rythme des gens, on dansait pas.(…) On était yé-yé. On portait les pattes d’éléphant, le haut bien moulé ; attention, bien-bien ! Et arrivé aux chaussures, elles sont vernies. Et les boutons là, bien polis. Et pour la coiffure, maintenant ce serait Mandela, mais à l’époque quand on se peignait avec la raie, là, c’était Lumumba…Les sapeurs aujourd’hui, ils s’habillent comme ça pour montrer aux Blancs qu’eux aussi ils peuvent. Parce que lorsqu’on est habillé, dans le métro on est respecté. Les yé-yé, c’était pas pareil. On s’habillait pour aller danser, pour rencontrer la femme blanche.(…) Alors on venait avec les filles françaises avec qui on militait, histoire de les brancher, de les emmener danser avec les Noirs. »
Mamadou était déjà aussi calmement ironique envers les autres qu’envers lui-même :  » les gens qui sont dans la musique africaine ici (en Europe), on les connaît, on peut faire la somme de leur histoire. Dans la musique africaine il y a quelque chose qui correspond à leur façon de chercher les symbioses. On sait qu’avec eux il n’y a pas d’histoire Noir/Blanc, qu’il y a quelque chose qu’on partage, qu’à travers la musique on est contre quelque chose, le racisme, etc.
Parce que ce qui pollue la France, c’est ce qui pollue l’Afrique, c’est la même aiguille qui coud les deux bords.  » (vieux proverbe malinke).
On ne saura sans doute jamais exactement comment le militant Konte est devenu l’inventeur d’Africa-Fête. L’effervescence de Mai 68 y fut certainement pour beaucoup, mais ce n’est semble-t’il qu’en 1971 qu’il est dénoncé comme meneur des grèves de loyer dans les foyers de la Sonacotra. Il fréquente alors des maoïstes et des trotskistes, il fonde et dirige l’éphémère groupuscule  » Révolution Afrique « . C’est ainsi que l’intelligence de cet illettré attire l’attention d’intellectuels militants comme le philosophe Louis Althusser ou le chanteur François Béranger – qui lui dédiera plus tard sa plus fameuse chanson : « Mamadou m’a dit « .
Tous ceux qui ont un jour rencontré Monsieur Mamadou Konté peuvent aisément comprendre la fascination qu’il exerça sur un tas de gens très différents : artistes, journalistes, politiciens, tout le monde succombait à son charme, et il savait d’ailleurs très bien en user. Son physique était déjà assez impressionnant, il était de ceux qui « crèvent l’écran », qu’on remarque inévitablement au milieu de la foule. Sa silhouette filiforme, interminable, s’achevait par une tête surprenante, avec des yeux aigus qui lui dévoraient presque tout le visage.
Il avait un peu le même charisme et la même complexion que Sotigui Kouyate, l’acteur-fétiche de Peter Brooks.
Le chapeau, les dreadlocks n’étaient que les artifices de sa timidité, une panoplie qu’il s’était bricolée assez astucieusement, pour attirer l’attention chez les bourgeois tout en passant un peu inaperçu ailleurs.
Il adorait le reggae, et même si ce n’était pas la musique de sa génération, c’est avec enthousiasme qu’il avait rallié le camp de ceux qui pensaient que ce message musical fulgurant de la diaspora jamaïcaine est d’une importance essentielle pour l’avenir de la nouvelle civilisation africaine urbaine.
Mamadou Konté était un authentique intellectuel, un autodidacte de souche, et s’il était analphabète à son arrivée en France, son apprentissage énergique mais fastidieux de l’écriture et de la lecture n’aura sans doute guère influencé son cheminement à travers les idées.
Pour tous ceux qui comme moi l’ont connu longtemps mais pas assez (on regrette toujours trop tard) son apparence physique, certes impressionnante, était facilement éclipsée par sa voix.
La voix de Mamadou était très musicale : une basse continue, d’abord discrète et feutrée, très mélodieuse, jamais plaintive, parfois rageuse et toujours persuasive. Quand il était indigné (ce qui arrivait souvent), il passait aussitôt à l’octave supérieur.
Mamadou Konte était un saxophoniste amateur et ceux qui l’ont entendu jouer, faute de pouvoir s’extasier sur sa virtuosité, savent qu’il aimait passionnément cet instrument qui permet de passer en un clin d’oeil du grave à l’aigu (ou l’inverse) grâce à une clef magique.
La passion : c’est sans doute ce qui fait qu’une voix, qu’elle chante ou qu’elle parle simplement, change soudain et souvent de registre.
Sous son invisible boubou de calme, Mamadou Konte était un vrai passionné, et il en fallait peu, paraît-il, pour le faire exploser.
Je n’ai jamais essayé de le provoquer même si j’en avais parfois envie.
Pour le jeune journaliste que j’étais la première fois que je l’ai rencontré, il était très intimidant : sympathique mais pas séduisant.
C’était vraiment tout le contraire du  » producteur séducteur africain  » auquel on était habitué – pardon pour les autres !
Discuter avec Mamadou Konté, c’était  » impressionnant  » parce qu’il nous donnait facilement l’impression d’incarner toute l’Afrique.
(je me souviens d’avoir pensé : « pour qui il se prend, celui-là ? « )
C’est en 1978 qu’a eu lieu la première édition d’Africa-Fête à Paris.
Comment ce type pauvre a pu imaginer et organiser de bout en bout un événement aussi considérable, cela restera toujours une énigme.
Je dis  » ce type  » parce que c’est lui, ce métallo analphabète héritier de la caste des forgerons soninke, lui et personne d’autre qui a enfin lancé efficacement les musiques africaines en France.
L’électrochoc d’Africa Fête
On ne va pas revenir en détail sur cette histoire, qu’il me suffise de rappeler à tous ceux qui l’auraient oublié que pour tous les amateurs parisiens des musiques africaines, il y a l’avant et l’après Africa-Fête.
Avant, pour entendre en concert les meilleurs musiciens africains du moment, à Paris, c’était le parcours du combattant. Déjà, pour les connaître nous avions du fouiller comme des fous dans les bacs en vrac de disquaires un peu louches (les pirates étaient déjà là).
Il fallait ensuite se rancarder à l’avance (aucun concert n’était annoncé dans les médias) et rien n’était jamais garanti. Ah ! ces soirées à la Mairie du XIV° ou dans des foyers du XVIII° où nous attendîmes, parfois en vain, jusqu’à l’aube, nos héros indifférents et méprisants.
On pouvait payer une fortune pour espérer entrevoir quelqu’un comme Tabu Ley Rochereau – sans aucun espoir de remboursement, évidemment, en cas de défection, ce qui était le cas le plus souvent.
Je ne citerai aucun nom, mais si en 2007 les musiciens et les musiques d’Afrique sont encore si terriblement sous-entendus, sous-évalués en France, et un peu partout hors du continent, c’est en grande partie à cause de l’irresponsabilité de nombreux producteurs véreux, contre laquelle Mamadou Konte n’a cessé de lutter.
Les musiques africaines avaient fini par perdre tout public à force d’escroqueries et de négligences.
Le premier Festival Africa-Fête, à l’Hippodrome de Pantin, en 1978, fut donc un véritable électrochoc. Mamadou et Béranger réussirent à y attirer plus de dix-mille auditeurs avec la complicité de Mouloudji, Claude Nougaro et Bernard Lavilliers, entre autres. Deux ans plus tôt, Mamadou avait essuyé les plâtres plus modestement à la Mutualité, programmant un premier concert avec des groupes peu connus.
Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, en mai 1981, Mamadou Konté devient une véritable icône de la promotion des musiques d’Afrique. Soutenue par Jack Lang, son association Africa-Fête prospère et programme toutes les stars africaines, de Manu Dibango à Xalam en passant par Toure Kunda. C’est d’ailleurs l’esprit convivial d’Africa Fête qui aura largement inspiré la création par Jack Lang, en 1982, de la Fête de la Musique. Il n’est donc pas exagéré de dire que Mamadou Konte est l’un des  » pères  » de cet événement devenu mondial…
En 1985, Mamadou co-produit « Soro « , premier album international de Salif Keita. L’année suivante, il s’associe avec le richissime producteur Chris Blackwell – le fondateur d’Island Records – pour organiser des tournées annuelles d’Africa-Fête aux États-Unis.
Mamadou inaugure ensuite l’éphémère collection de disques Mandé (sous label Island) qui publie Donké et le duo Seckou & Ramata.
Ses succès ne lui font pas tourner la tête : on ne le verra jamais plastronner dans les médias, contrairement à tant d’autres qui n’ont fait que l’imiter et récupérer ses initiatives.
Il n’en a cure, car depuis toujours son objectif est collectif, il s’agit d’extirper à tout prix les musiques africaines du ghetto.
Il ne fut certainement pas facile pour ce vrai militant communiste (au sens le plus noble du terme) de se muer en  » entrepreneur culturel « . Cependant, Africa-Fête est sans doute la seule structure associative de ce type qui s’apprête à fêter ses trente ans, et reste en France le grand festival populaire des musiques africaines.
Aujourd’hui on ne s’étonne même plus de voir la superstar Youssou N’Dour remplir Bercy, et on oublie que sa première grande tournée hors du Sénégal fut organisée en 1984 par Mamadou Konte.
Nous n’allons pas dresser la liste des artistes qui lui doivent beaucoup. Il n’est pas sûr que tous lui aient voué la reconnaissance qu’il mérite.
Il ne semble pas non plus que le Sénégal ait conscience du rôle qu’a joué Mamadou dans l’histoire récente des musiques d’Afrique…
La presse dakaroise n’a consacré que peu de lignes à sa disparition. Ses principaux commentaires avaient trait aux conditions suspectes de son décès, qui selon certains serait du à un diagnostic erroné ou du moins trop tardif, source de polémique sur le fonctionnement chaotique des hôpitaux de Dakar.
le  » retour créateur « 
Mamadou a toujours eu un don assez saisissant de la formule verbale, sans doute aguerri en cela par ses premières expériences de militant et d’orateur politique. Mais là où tant d’autres se contentent de se gargariser bons mots sans effet, le forgeron savait faire, de ce qui semblait a priori une simple boutade, un vrai projet, puis passer efficacement à sa réalisation concrète.
La dernière fois que nous l’avons écouté, c’était il y a huit mois au colloque  » Maintenant l’Afrique « , organisé à Paris par Cultures France et Africultures. Ses brèves interventions, toujours émaillées d’expressions familières, imagées et parfois insolites, avaient bien plus de sens que la logomachie habituelle des  » institutionnels « .
Ainsi, pour caractériser les tournées qu’il montait entre l’Afrique, l’Europe et les Amériques, il avait inventé ce paradigme à la fois ironique et si pertinent :  » la musique triangulaire  » – en référence bien sûr au commerce de sinistre mémoire.
Mieux, toute son aventure culturelle semble être née d’une de ces blagues très sérieuses qu’il affectionnait.
En effet, en 1977, tandis qu’à la tête de son groupuscule « Révolution Afrique  » il animait les luttes contre les premières vagues d’expulsion et les conditions de logement scandaleuses dans les foyers Sonacotra, le ministre giscardien Lionel Stoleru avait promulgué une fameuse « circulaire » à laquelle l’histoire a donné son propre nom : tout immigré acceptant de déguerpir sans faire de vagues bénéficiait ainsi d’un  » million  » – 10.000 francs français de l’époque, au nom de  » l’aide au retour « . Indigné par cette proposition qu’il trouvait – telle qu’elle était présentée – bien plus insultante qu’alléchante, Mamadou avait aussitôt rebondi et répliqué en fondant lui-même une  » Association d’aide au retour créateur « .
Les bénéfices des premiers concerts n’avaient donc pas pour objectif initial ou principal de promouvoir les musiciens. Ils étaient destinés à rassembler des fonds pour la création de coopératives agricoles. Ils permirent aussi la construction d’une bibliothèque à Thiès (ville proche de Dakar) : l’analphabète était d’ailleurs devenu en peu de temps un lecteur assidu et attentif, qui à l’époque manifestait une visible fierté à citer Marx ou Trotski dans le texte !
Très vite cependant, le succès considérable et inespéré d’Africa Fête l’a amené inévitablement à recentrer ce projet sur l’émancipation des musiciens africains, et l’indispensable effort d’organisation pour y parvenir. Africa Fête n’était pas tout. Mamadou Konte n’était pas du genre à dormir sur ses lauriers, à se contenter d’avoir forgé une structure qui ne serait à jamais qu’une organisation de concerts exemplaire. Et puis la réussite en ce domaine comme partout suscite des concurrences plus ou moins loyales, aussi sûrement que le miel attire les mouches. Un jour, à l’occasion d’un aparté fortuit au MASA d’Abidjan, Mamadou Konté m’a épaté une fois de plus avec ces mots surprenants que je cite de mémoire : « maintenant il m’arrive de regretter un peu d’avoir baptisé notre projet Africa Fête. Tout le monde aime faire la fête, mais trop de gens, en dehors de l’Afrique, s’imaginent que les musiques africaines ne servent qu’à cela.  »
Mamadou avait évidemment depuis toujours cette idée en tête, et si la  » fête  » fut la clef de la réussite de son projet, il n’a jamais oublié que son but essentiel était  » le retour créateur « .
En 1992, à la faveur d’une tournée de Salif Keita dans toute la sous-région, il y réimplante Africa Fête, et l’année suivante il organise au Stade Demba Diop de Dakar une  » Africa Fête de la Musique « , qui est sans doute le plus grand concert en Afrique depuis le Festac (hélas sans lendemain) de Lagos en 1977. Plus de quarante mille personnes s’y bousculent pour écouter entre autres Sekouba Bambino, Baaba Maal, Youssou N’Dour, Omar Pene, et y constatent que le Sénégal est devenu le pays-champion, sinon le pionnier de la transplantation du rap afro-américain en Afrique, avec MC Solaar et Positive Black Soul.
 » Ô lumière amicale,
Ô fraîche source de la lumière  »
Ces vers parmi tant d’autres du poème sublime d’Aimé Césaire ( » Cahier du retour au pays natal « ) ne pourraient sans doute qu’en partie résumer les impressions que doit éprouver Mamadou Konté quand il se réinstalle au Sénégal, en 1994, pour réaliser enfin à titre personnel son projet initial et ultime de  » retour créateur « .
Mais les temps ont changé, et un autre vers du même poème lui est bien sûr étranger : « Ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel « 
Le Soninké qui avait embarqué pour Marseille dans les soutes d’un cargo, une trentaine d’années plus tôt, au nom d’une tradition aventurière familiale et traditionnelle, se retrouve plongé dans une société où tous ceux qui ont l’age qu’il avait alors n’ont d’autre rêve que celui d’une émigration suicidaire, en pirogue et non plus en cargo.
Il se pose alors beaucoup de questions, mais décide de perpétuer en priorité et à tout prix l’héritage d’Africa Fête. Il va seulement l’infléchir – au grand dam de certains – pour privilégier les jeunes artistes qui pour la plupart appartiennent à la mouvance  » hip hop « .
Son intérêt pour le rap était avant tout  » sociologique « , ce n’était pas son univers musical favori, mais il y retrouvait un écho de son amour immense des mots frondeurs, de la libre parole, et de son propre talent oratoire. Il n’y avait qu’à voir la complicité qui le liait avec Awadi ou avec d’autres rappeurs qui auraient pu être ses petits-enfants.
Son « retour créateur  » a été un peu décevant, surtout pour lui. Le Centre Culturel Tringa, qu’il avait installé dans un ancien hôtel de passe en plein centre de Dakar et qu’il a un temps réussi à développer (de 1995 à 1999) a malheureusement fermé, victime de la spéculation et de l’indifférence totale des autorités locales. Le projet était ambitieux et le lieu a tout de même servi de base à la révélation de nouveaux talents (Daara J, les Frères Guissé, Cheikh Lô, etc.).
Il en fallait plus pour décourager Mamadou : presque ruiné, il réussit pourtant à faire renaître avec succès Africa Fête, à Marseille où il ouvre une antenne permanente baptisée Cola Productions.
L’ambition de Mamadou allait bien plus loin : sa nouvelle obsession, peut-être la seule depuis son retour au pays natal, c’était la lutte contre le piratage, et l’invention de nouvelles solutions pour permettre aux musiciens africains de vivre de leur musique, tout simplement.
Il a été ainsi un acteur vigoureux, sinon efficace, au service de milliers d’auteurs-compositeurs qui exigent tout simplement que leurs droits soient enfin respectés en Afrique comme ailleurs.
Depuis toujours, et surtout depuis son retour à Dakar jusqu’à son entrée fatale à l’hôpital, Mamadou Konte n’a jamais compté son temps pour combattre  » les pirates « . Musicien (un peu) et mélomane (beaucoup) Mamadou n’a jamais accepté cette spoliation généralisée dont les artistes africains sont plus que d’autres victimes, en raison de la corruption et de l’indifférence de leurs gouvernements.
Il était partout où il était utile pour porter sa parole dans ce débat.
Débat aura d’ailleurs toujours rimé avec combat dans toute sa vie.
Mamadou Konté était un homme courageux, impulsif et véhément.
Il ne s’en laissait pas conter, il savait toujours qui était qui, et même s’il avait déposé au vestiaire de nos vieilles illusions révolutionnaires son fardeau d’utopies, il n’a jamais transigé avec ses principes.
Certains se sont permis de lui reprocher d’accepter les honneurs, en oubliant qu’il a toujours confondu son destin avec une histoire collective. Or il est clair que le destin exceptionnel de Mamadou Konte fait partie de l’histoire de France autant que de l’Afrique.
Résumons crûment son histoire : arrivé clandestinement en France dans les soutes d’un cargo, il était naguère en pleine forme et vient de mourir à Dakar bêtement à 62 ans, parce que les meilleurs médecins sénégalais sont partis depuis longtemps, sans attendre que la France se dote d’une loi privilégiant  » l’immigration choisie « .
Dans l’intervalle, Monsieur Mamadou Konte aura heureusement réussi à bouleverser le paysage des musiques africaines, en tout cas en ce qui concerne leur relation avec l’extérieur du continent.
J’ai appris sa mort sur Africa n°1. Je n’oublierai jamais cette phrase de Manu Dibango, si proche de la façon dont s’exprimait Mamadou :
 » Il faut des types comme ça pour allumer de terribles lumières. « 

(1)  » Dictionnaire des civilisations africaines  » (Éd. Fernand Hazan, Paris 1968)///Article N° : 6676

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