Manifeste Rien : un théâtre des histoires populaires

Entretien de Anne Bocandé avec Jérémy Beschon

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Le collectif Manifeste rien mêle théâtre et sciences sociales et propose une lecture du présent à travers un décryptage de l’histoire. Un engagement artistique qui se retrouve dans l’adaptation des 3 exils d’Algérie- une histoire judéo-berbère, de l’historien Benjamin Stora. Rencontre avec le metteur en scène, Jérémy Beschon

Afriscope. Pourquoi choisir de travailler à partir d’ouvrages sociologiques et historiques ?
Jérémy Beschon. Parce que ce sont des outils de lutte. Ils permettent de mieux comprendre le monde et donc de mieux se défendre vis-à-vis de l’idéologie dominante. Et nous avons aujourd’hui de très bons chercheurs méconnus d’un large public. Le théâtre, en passant davantage par l’émotion que par l’intellect, permet de s’approprier des connaissances plus vite, et de toucher directement les gens. Nous rendons abordable des outils de sciences sociales à un public qui n’ouvre pas ces livres. Nous adaptons les informations sans les simplifier. Par exemple, la complexité des identités multiples pour les Juifs d’Algérie dans l’œuvre de Stora de la colonisation à l’indépendance est conservée. Il s’agit de partager des outils de l’analyse critique avec le grand public.

Pourquoi avoir choisi d’adapter précisément Les 3 exils d’Algérie ? Qu’est-ce que cette histoire nous dit aujourd’hui ? Vous parlez de la « fraternité historique » qui lie juifs et musulmans.
Dans cette œuvre Stora documente une histoire ténue, celle des juifs et des musulmans. Une histoire qui s’oppose à l’actualité qui tend, elle, à en faire deux groupes communautaires opposés depuis toujours. Alors que si on retrace cette histoire à travers le Maghreb central et à travers l’Algérie – primordiale dans l’histoire de France- on voit bien que ces rapports ont été extrêmement riches. Dès les années 1930, les élites musulmanes et juives ne sont pas tombées dans le piège de la droite extrême qui tentait déjà de les opposer. Très souvent des élites des deux bords poussaient à ce que les indigènes musulmans et les juifs accèdent au même statut de citoyenneté française[1]. Que ce soit le droit qui fasse la citoyenneté et non l’origine. Cela a été complètement oublié. Et au niveau de la forme Stora mêle directement son histoire personnelle avec l’enquête historique.

Quel serait le fil rouge de vos mises en scènes qui incluent également des créations ?
Ce sont les rapports de classe. C’est par ce biais que je suis venu à traiter l’histoire de l’immigration par exemple. Car il s’agit avant tout de rapports de force, de domination : du Massacre des Italiens[2], à l’antisémitisme ou à travers l’islamophobie aujourd’hui. Ces discriminations ont des genèses communes. Est-ce qu’on peut différencier les questions de genre des questions de racismes ? Les questions de racisme des discriminations des rapports sociaux ? S’ils sont parfois opposés par le jeu d’une certaine élite, au regard de l’histoire, on voit qu’il y a non pas directement un problème mais la création de problèmes médiatiques. Avec l’histoire, avec les chercheurs, on peut éclairer notre actualité de manière plus distanciée, et donner des clés pour les désamorcer.

Quel serait le fil rouge de vos mises en scènes qui incluent également des créations ?
Comment définiriez-vous votre pratique du théâtre ?

C’est du théâtre populaire. Nous traitons d’une histoire populaire, écrite par les oubliés de l’histoire. Que ce soient les immigrés, les prolétaires, une minorité culturelle ou religieuse. Cette masse-là, pour nous, est motrice de l’histoire. Dès lors, puisqu’on sait que les théâtres aujourd’hui sont fréquentés par une certaine frange de la population, on ne peut pas jouer seulement dans les théâtres. Nous jouons dans des bibliothèques et les écoles. Nous jouons généralement en entrée libre ou à tout petit prix pour garder cette ouverture à un public le plus large possible.

[1] Le décret Crémieux attribue d’office en 1870 la citoyenneté française aux « Israélites indigènes », c’est-à-dire aux juifs. Pour les indigènes musulmans d’Algérie elle n’est pas automatique et rarement attribuée.
[2] Référence à l’ouvrage de Gérard Noiriel (Fayard, 2010), adapté par Beschon, traitant du massacre d’Italiens à Aigues-Mortes en 1983
Encadré : Les 3 exils d’Algérie à Paris. Le 20 mars 17H à la Bellevilloise, 19-21 rue Boyer, Paris 20e. La pièce de théâtre, mise en scène par Jérémy Beschon, jouée par Virginie Aimone, sera suivie d’un débat avec l’historien Benjamin Stora, lors du Printemps de la Mémoire 2016. PAF 6 – 8 € / Réservation : manifesterien@gmail.com///Article N° : 13481

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