Commémoration du 65e anniversaire des massacres de mai 1945 en Algérie

Une première historique en France

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C’est à Givors (près de Lyon), ville pétrie des valeurs de résistance et de solidarité, particulièrement impliquée dans le nécessaire travail de mémoire, qu’a eu lieu – pour la première fois en France, le 28 mai 2010 – la commémoration, des tragiques événements de mai 1945, qui avaient ensanglanté les villes de Sétif, de Guelma, de Kherrata… Ironie du calendrier, cette commémoration survient, et par là même leur apporte un autre écho, après les controverses qui avaient précédé la présentation, le 22 mai au Festival de Cannes, du film de Rachid Bouchareb Hors-la-loi.

C’est à l’initiative des Givordins, de l’Association pour la Promotion de la Culture Algérienne (APCA, présidée par Abdesselem Bouras) et du Maire et Conseiller général du Rhône et vice-président du grand Lyon, Martial Passi (lire entretien ci-dessous), que la municipalité de Givors a décidé de faire connaître et de faire comprendre aux générations futures l’importance de l’histoire, la nécessité de rendre justice aux victimes et les valeurs humanistes du vivre ensemble et d’une société meilleure.
Ce n’est plus une simple conférence / débat, telle celle organisée une année auparavant dans cette même ville avec pour intitulé  » Sétif 1945 : histoire d’un massacre annoncé  » qui fut animée par l’historien Jean Louis Planche ; les initiateurs du projet ont vu grand cette année en invitant des artistes, des cinéastes, des historiens, des universitaires, et des personnalités politiques françaises et algériennes. Parmi ces dernières, les Maires des villes de Sétif, Guelma et Kherrata, le président de l’Association algérienne du 8 mai, les Consuls de Lyon et d’ailleurs et même l’ambassade d’Algérie. Malheureusement, et bien qu’ayant assuré les organisateurs de leur présence à Givors, en dernière minute, toutes les personnalités algériennes ont décliné l’invitation à la stupéfaction générale.
Avant de céder la parole à l’historien Benjamin Stora (auteur de nombreux ouvrages sur l’Algérie contemporaine), Martial Passi a, en ouverture des journées, refusé de marquer la minute de silence traditionnelle en disant que le silence n’avait que trop duré (65 années !) et que la blessure, trop longtemps occultée en France, impose au contraire un devoir de mémoire dans un esprit de débat et de respect mutuel pour faire avancer la conscience collective.
Longuement applaudi, le maire a ensuite expliqué les raisons de son implication totale et de celle de son staff, dans cette manifestation. À l’heure où les nostalgiques d’un passé révolu se manifestent de plus en plus, à l’heure où des lois scélérates magnifiant la colonisation sont votées en toute simplicité, à l’heure où des stèles s’érigent pour réhabiliter l’OAS, à l’heure où la liberté d’expression est de plus en plus menacée, à l’heure où s’érigent des barrières entre citoyens français qui ne sont pas de même confession, à l’heure où l’on cultive l’amalgame entre identité nationale et immigration, ce grand rendez-vous, initié par les Givordins, revêt une importance particulière.
Ce rassemblement autour des valeurs républicaines montre, à l’évidence, que la France d’aujourd’hui n’est pas exclusivement composée de nostalgiques de l’OAS, de racistes et de fanatiques, qui pavoisent, ici et là, autour des  » bienfaits  » de la colonisation, en mettant une chape de plomb sur un passé délétère. L’initiative, louable à plus d’un titre, a été rehaussée par la présence de plusieurs personnalités politiques de la ville de Givors, mais aussi de Salih Benkobbi, ancien ambassadeur d’Algérie, du grand militant de la cause algérienne Henri Alleg, de Marie-Georges Buffet, de l’historien Alain Ruscio, chercheur spécialiste de l’histoire coloniale et beaucoup d’autres. Elle s’est terminée autour d’un grand spectacle animé par le groupe Zebda et d’autres artistes et cinéastes. L’excellent film de Yasmina Adi, L’Autre 8 mai 1945 très apprécié par une salle comble a fait l’objet d’un très riche débat. Il nous faut signaler par ailleurs que les givordins d’origine étrangère se déclarent très satisfaits dans leur ville et participent de plain-pied aux activités économiques, sociale et politique de leur région. La splendide mosquée (en gestation), constitue un symbole supplémentaire de la coexistence pacifique des 15 % de musulmans qui résident dans cette commune de France, deuxième confluence de l’agglomération lyonnaise qui mérite amplement les trophées des Mariannes d’Or qui ont récompensé ses initiatives dans les domaines de la culture, de l’histoire, de l’économie, du sport…

ENTRETIEN DE MOHAMED BENSALAH AVEC MARTIAL PASSI, MAIRE DE GIVORS ET CONSEILLER GENERAL DU RHÔNE

Comment avez-vous été amené à organiser des rencontres, des tables rondes, autour des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata ?
Dans le monde entier, le 8 mai 1945 symbolise la victoire des Alliés et des résistants sur le fascisme et la barbarie nazie. Or en Algérie, cette même date constitue une tragédie avec des milliers de victimes dans les villes de Sétif, Guelma et Kherrata. Cette terrible blessure est occultée en France depuis des décennies, et la plupart de nos concitoyens ne connaissent pas cette tragédie qui s’est passée il y a 65 ans au moment même où chaque année, nous commémorons avec le 8 mai 1945, les valeurs de paix, de liberté et d’indépendance des peuples. Cette importante initiative que nous co-organisons avec l’APCA vise donc à faire connaître cette page sombre de notre histoire pour aider au travail de mémoire et aider au rapprochement entre les peuples et au mieux vivre-ensemble.
Depuis quand pensez-vous à un tel projet ?
Ville de paix, de solidarité, de mémoire et de vivre ensemble, Givors a déjà accompli un acte important par la création d’un square du 17 octobre 1961, comme il existe un square du 19 mars 1962, du 11 novembre ou du 14 juillet et une plaque commémorant les martyrs de Charonne.
Il y a 3 ans, une conférence débat avait été organisée par l’APCA sur le thème des massacres de Sétif avec la participation de Jean Louis Planche, docteur en histoire spécialisé sur ces questions.
J’avais été frappé par deux choses : la découverte bouleversante par un grand nombre de participants de cette histoire tragique et le désir profond d’affronter collectivement, par-delà nos différences, notre histoire commune.
L’événement, organisé cette année à Givors, s’inscrit donc dans un travail engagé depuis de longues années qui a permis de mettre en œuvre plusieurs initiatives différenciées en direction de la jeune génération à l’exemple de l’inauguration d’une rue Aimé Césaire, de la création cette année du square Sarkis Tchoulfian et la projection du film de Robert Guédiguian L’Armée du crime en hommage au groupe Manouchian, le soutien de la municipalité aux activités du musée de la résistance, ou encore la célébration du 100ème anniversaire de la journée internationale des droits des femmes.
Une commémoration sera-t-elle organisée chaque année ?
Il ne s’agit pas d’organiser une commémoration chaque année, mais bien d’effectuer notre devoir de mémoire. Pour ce qui concerne la ville de Givors, je ne crois pas qu’elle participera à l’organisation d’un tel événement dans les années qui viennent, mais d’autres initiatives seront certainement prises sur d’autres aspects de notre histoire pour aider la jeune génération à mieux comprendre son passé pour mieux aborder son avenir.
J’ajoute que, sur la question des massacres du 8 mai 1945 en Algérie, je continuerai à les évoquer dans mon discours de la victoire du 8 mai 1945 comme je le fais chaque année.
Cette initiative semble être une première en France. Pensez-vous pouvoir emmener d’autres villes dans votre sillon ?
Effectivement, à ma connaissance, c’est une première historique en France. De nombreuses personnalités politiques, universitaires et artistes de France et d’Algérie ont été invitées comme les maires de Sétif, Guelma et Kherrata, le président de la Fondation du 8 mai 1945 à Sétif, l’ambassadeur d’Algérie en France, Dominique Baudis, président de l’Institut du monde arabe, Henri Alleg, Marie-George Buffet, des historiens renommés comme Benjamin Stora, Alain Russio, Mohammed Ben Salah ou encore les artistes du groupe Zebda. Tous n’ont pas été présents, bien qu’ayant confirmé leur présence.
Quoi qu’il en soit, notre préoccupation, c’est le devoir de mémoire, si d’autres s’y attachent tant mieux.
Redoutez-vous des critiques ? Et de la part de qui ?
Ces dernières années, des tentatives de réhabilitation de l’OAS, la poursuite de l’occultation de certains événements historiques, ou encore le développement du racisme et du fanatisme ne vont pas, à mes yeux, dans le bon sens à l’exemple récent de la tentative d’inscrire dans la loi le rôle positif du colonialisme.
J’ai personnellement confiance dans l’esprit critique et la capacité des uns et des autres à se rassembler autour de valeurs républicaines. Comme sur de nombreux sujets où les points de vue peuvent être différents, cette initiative s’inscrit dans un esprit de débat et de respect des uns et des autres pour faire avancer la conscience collective.
Parfois les jeunes issus de l’immigration n’arrivent pas forcément à trouver leur place entre le pays où sont nés leurs grands-parents (ou leurs parents) et la France. Ne redoutez-vous pas de semer encore plus le trouble dans leur esprit ?
Notre initiative s’adresse à tous les citoyens, quelle que soit leur nationalité ou leur origine.
Concernant les Français d’origine maghrébine que vous évoquez, je pense qu’au contraire, ce travail de mémoire peut les aider à mieux comprendre leur histoire et celle de leur parent. On ne se construit bien qu’en connaissant ses racines et son histoire. Je suis de ceux qui préfèrent regarder en face l’histoire et les pires moments qu’elle a pu connaître.
Le devoir de mémoire et la recherche de vérité sont des actes forts et salutaires pour le bien vivre ensemble.
Il y a également les enjeux de rapprochement des peuples et d’une République française dont les valeurs d’égalité, de liberté et de fraternité soient réellement vécues par tous avec un avenir commun à construire ensemble.

Givors, mai 2010///Article N° : 9513

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Les images de l'article
Discours de Cloture du maire de Givors Martial Passi © toutes photos DR
De droite à gauche : M. Saada Adj maire,M. Martial Passi Maire, M. Henri Alleg, M. Bensalah, M. Salih Benkobbi, Ex-ambassadeur d'Algérie,Mme Marie-Georges Buffet, M. Alain Rusco historien.
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