Marche et rêve

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La Marche pour l’égalité et contre le racisme a trente ans.
Mais la France sent toujours le soufre…

« La vie est une manif / La France une vitre / Et moi un pavé »

Octobre 1983.
On marche vers nos propres rêves, habités par ceux de nos parents, nos pas dans les leurs.
C’est notre histoire à nous, qui se perdra peut-être.
Dans les méandres du temps.
Nous sommes jeunes et vieux, pauvres et riches, envieux de rien, de rien, nous ne regretterons rien.
Nous marcherons.
De Marseille à Salon-de-Provence.
De Salon-de-Provence à Lyon.
De Lyon à Paris.
Nous sommes trente-deux au départ.
Ensuite trente-trois.
Puis mille.
Et enfin cent mille.
Au bout de la marche.
Les kilomètres usent les souliers, pas l’espoir.
Enfoui sous les pavés. Peut-être.
Et dans nos cœurs. Sûrement.

Octobre 2013.
Plusieurs pas plus loin.
La Marche pour l’égalité et contre le racisme a trente ans.
Mais la France sent toujours le soufre.
Le pays des droits de certains hommes souffre encore.
De sa diversité.
Et d’amnésie collective.
Trente ans déjà, qu’une petite quarantaine de jeunes, enfants d’immigrés partant de Marseille, entreprit de marcher sur l’hexagone pour rappeler la société française à l’ordre républicain et la sommer d’être à la hauteur.
De ses valeurs.
Et des idéaux derrière les mots.
Trente ans déjà, qu’une petite quarantaine de jeunes, enfants d’immigrés partant de Marseille, surgit du ventre de l’histoire et secoua la France en la mettant face à elle-même.
Et à sa différence.
Trente ans déjà, que ces jeunes gens partant de Marseille, dans une relative indifférence, lancèrent la « Marche des Beurs » pour dire stop aux crimes racistes et xénophobes, et réclamer l’égalité et la justice.
Trente ans déjà.
C’est notre histoire à nous, et nous en sommes fiers.
Même si tout ça aujourd’hui a un goût amer.
Car rien ne semble avoir changé.
Depuis trente ans.
La France sent toujours le soufre, et souffre encore.
De sa diversité.
Comme si elle n’arrivait pas, ne voulait pas, ne pouvait pas, s’expliquer notre présence sur son sol.
Comme si elle n’arrivait pas, ne voulait pas, ne pouvait pas, s’expliquer les raisons de notre colère et nos revendications, notre ras-le-bol de survivre au sous-sol.
Qui nous sommes ?
Une cicatrice sur la figure de ce pays aux mille visages, l’irruption citoyenne sans précédent d’une minorité dérangeante au bouche à bouche avec l’histoire de France.
D’où nous venons ?
Du ventre de nos mères, et d’une souffrance qui dure, depuis plus de trente ans.
Où nous allons ?
Au combat, ensemble et dans le même sens, au-delà de nos divergences comme nos pères et leurs pères avant eux, pour faire front au front de l’ignorance et de la F haine.
C’est beau de rêver. Encore et toujours, de la possibilité d’une île.
De France fraternelle.
C’est beau, c’est bon de rêver. Car les rêves et les idées hautes construisent et nourrissent le monde et le ciel. De nos idéaux.
« Marche et rêve » disait mon père, même si tu en crèves, marche et rêve, rêve et bats toi pour faire vivre chacun de tes rêves.
Alors depuis plus de trente ans, je marche, même quand rien ne marche, je marche encore.
En direction du carrefour des cultures.
Je marche.
Et je rêve.
Je rêve, les yeux ouverts sur le monde, la terre qui m’a vu naître, et le sol qui m’a accordé l’asile.
Poétique.

///Article N° : 11959

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© Fred Ebami




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