Martinique

Aimé Césaire et le Romantisme

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Il me semble paradoxal de rapprocher A. Césaire, poète noir, révolutionnaire et contemporain, d’un mouvement littéraire qui remonte au XIXe siècle et fut essentiellement réactionnaire. Si e romantisme est multiforme et comporte une pluralité de tendances dont les deux principales sont représentées par V. Hugo pour les conservateurs et Stendhal pour les libéraux, il reste qu’il n’a jamais eu pour visée le bouleversement de fond en comble de la société capitaliste du XIXe siècle français.Il s’agit donc d’un mouvement qui ne pouvait en rien inquiéter la fraction bourgeoise de la société française issue de la révolution industrielle. Il est par conséquent en contradiction avec la pensée d’A. Césaire qui vise le renversement de la société coloniale dominée par un occident capitaliste et industrialisé.
Toutefois, il est possible de dégager chez Césaire sur les plans formel et thématique des éléments qui pourraient rappeler le romantisme et conclure à une influence certaine de celui-ci sur l’oeuvre du poète antillais.
La poésie romantique comportant un certain nombre de caractères qui lui sont spécifiques et la distinguent de la poésie classique, il convient, après en avoir fait la description, de les retrouver dans l’oeuvre de Césaire, notamment Cahier d’un retour au pays natal (2) qui est sa principale oeuvre poétique.
Une poésie du Moi
Les poètes romantiques voulaient fonder leur écriture au fond de l’âme, dans le cœur par delà l’esprit des lumières et la transparence de l’âme des classiques. La poésie est pur eux l’expression originelle et originale de leur être. Celle-ci est souvent désignée par le mot « intimité ». L’intimité est pour Lamartine l’objet même de la poésie, l’être vrai, total, délivré des apparences mais livré à la révélation des mots. « La poésie, écrit-il, sera intime surtout, personnelle…l’écho profond, réel, sincère des plus mystérieuses impressions de l’âme. » (3)
Et c’est dans cette intimité retrouvée de l’être que, par la poésie, le poète accède à l’intimité de toutes choses. « La poésie, écrit Hugo, c’est ce qu’il y a d’intime en tout » (4)
La poésie d’A. Césaire est une poésie du Moi dans la mesure où il emploie fréquemment la première personne du singulier. Les pronoms personnels « Je » et « Moi » abondent dans Cahier d’un retour au pays natal. Le combat qu’il mène contre l’oppression se situe d’abord en lui-même, dans son intimité de colonisé et les profondeurs de son moi.
(…) et j’entends de l’autre côté du désastre un
Fleuve de tourterelles et de trèfles que je porte
Toujours dans mes profondeurs à hauteur inverse du
Vingtième étage des maisons les plus insolentes… (p.29)
C’est dans les profondeurs abyssales de ce moi qu’il descend pour lutter contre lui-même, contre son moi de colonisé. La lutte contre la domination est d’abord psychologique ; il faut détruire en soi-même le complexe d’infériorité et l’image infériorisante du Noir que le colonisateur lui a inculqué et qu’il a inconsciemment intériorisée. Cette lutte est loin d’être de tout repos. L’auteur de Cahier d’un retour au pays natal voue avoir enregistré des échecs.
Et moi et moi
Moi qui chantais le poing dur
Il faut savoir jusqu’où je poussais la lâcheté
Un soir dans un tramway en face de moi un nègre. (p.101)
Et de faire la description de ce nègre qui a était « comique et laid » et que les femmes regardaient en ricanant.
J’arborai un grand sourire complice…
Ma lâcheté retrouvée. (p.105)
C’est en effet de la lâcheté de la part de celui qui invite ses frères noirs et opprimés à la révolte que de sourire avec des femmes blanches devant le spectacle de la misère de l’un deux. Le sourire complice est la marque de son assimilation et de son identification à l’Europe qui l’amène à s’amuser de la misère de son frère de peau. C’est la marque de sa dépersonnalisation et de son aliénation et donc de cette partie honteuse de son moi qu’il appelle sa « lâcheté » et qu’il est loin de se pardonner.
Et mon âme est couchée, écrit-il.
Comme cette ville dans la crasse
Et dans la boue couchée.
Cette ville ma face de boue.
Je réclame pour ma face la louange éclatante du crachat… (p.105)
Que la poésie d’A. Césaire est une poésie du moi comme celle des romantiques, il est permis de le dire tant à cause de l’emploi fréquent de la première personne du singulier qui en révèle la valeur personne que par la présence de détails autobiographiques (pp 43 et 52-53) et la fréquence du mot « âme » qui en donnent la dimension psychologique. Ne peut aider autrui à se libérer que celui qui est lui-même libre. Le but du combat intérieur de Césaire n’est rien d’autre que la liberté : celle du moi, mais d’abord celle de l’autre.
Une poésie de la liberté
Enracinée dans les profondeurs de la subjectivité, là où n’existe d’autres règles que les impulsions du cœur, la poésie des jeunes romantiques sera donc aussi une poésie de la liberté. Ce qui veut dire une poésie libre et une poésie libérée. Libérée d’abord des servitudes de la tradition. Il n’y a pas de véritable révolution formelle dans la poésie romantique, mais la pratique de l’écriture va se modifier : jamais plus la forme et ses contraintes ne devront s’imposer à la « générosité » du fond et de l’inspiration. C’est désormais le chois opéré par le poète dans ce que lui livre naturellement l’inspiration qui motivera les choix formels et techniques.
Chez Césaire, cette liberté est d’autant plus accentuée qu’il affectionne le vers libre qui est profondément révolutionnaire par rapport à la tradition classique. Il a adopté l’écriture automatique des poètes surréalistes qui subordonne totalement la forme littéraire aux variations du courant émotionnel et aux mouvements de l’inspiration.
Mais la poésie romantique s’est aussi voulue une poésie libre. Quoique fondée dans la subjectivité, elle n’a pourtant rien d’égoïste. Bien au contraire, Hugo, Lamartine et Vigny avaient la conviction que la liberté conquise dans les œuvres devait servir à une autre libération, celle de ceux qui ne parlent pas, celle de ceux qui n’ont pas reçu le don de la parole poétique. Ils rejoignaient ainsi la définition donnée par Mme de Staël de la mission nouvelle du poète en 1800. Le poète parlera au nom de ceux à qui manque l’expression, ceux qui ignorent leur mutisme et leur servitude.
Cette conception de la mission du poète est bien celle de Césaire.
Je reviendrai à ce pays mien et
Je lui dirai :
« Embrasse-moi sans crainte…
Et si je ne sais que parler,
C’est pour vous que je parlerai. »
Et je lui dirai encore :
« Ma bouche sera la bouche des malheurs
Qui n’ont point de bouche,
Ma voix la liberté de celles
Qui s’affaissent au cachot du désespoir. » (p.61)
Ayant déploré chez ses compatriotes la peur, la résignation, l’inertie et le découragement dans le mutisme, Césaire se veut leur porte-parole, le héraut de la liberté qui ose la revendiquer à haute voix. Mais il entend également agir et lutter. L’engagement est action, et non seulement parole.
Et venant je me dirai à moi-même, ajoute-t-il :
« et surtout mon corps aussi bien que mon âme
Gardez-vous de vous croiser les bras
En l’attitude stérile du spectateur,
Car la vie n’est pas un spectacle,
Car une mer de douleur n’est pas un proscenium,
Car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse ». (p.63)
Loin de se donner, la liberté se conquiert de haute lutte, loin d’être une manne qui tombe du ciel, elle s’obtient au terme d’un combat ou d’une longue quête.
La plupart des romantiques étaient animés d’une foi inébranlable dans le peuple dont ils se sentaient sinon les porte-parole du moins les guides visionnaires et inspirés. A. Césaire se prend également pour un guide, un prophète, un visionnaire comme le prouve le texte ci-après :
« Et voici au bout de ce petit matin
Ma prière virile
Que je n’entende ni les rires ni les cris les yeux
Fixés sur cette ville que je prophétise, belle,
Donnez moi le foi sauvage du sorcier
Donnez à mes mains puissance de modeler
Donnez à mon âme la trempe de l’épée
Je ne me dérobe point. Faites de ma tête une tête de
Proue…
Voici le temps de se ceindre les reins
Comme un vaillant homme ». (pp.121-123)
Mais comme celui des romantiques, le cœur du poète antillais est embrasé par l’amour de l’humanité entière sans exception, l’amour sans borne et non l’amour exclusif d’une race.
« Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de
Toute haine
Ne faites point de moi cet homme de haine
Pour qui je n’ai que haine
Car pour me cantonner en cette unique race
Vous savez pourtant mon amour tyrannique
Vous savez que ce n’est point par haine des autres
Races
Que je m’exige bêcheur de cette unique race
Que ce que je veux
C’est pour la faim universelle
Pour la soif universelle ». (pp.123-125)
La poésie d’A. Césaire est donc une poésie de liberté, non seulement pas son invitation à la lutte pour la libération des opprimés, à l’engagement et à l’ouverture d’esprit qui libère de l’égoïsme et du narcissisme mais encore pour sa forme libérée des contraintes de la tradition classique, qui privilégie l’inspiration mais aussi l’imagination.
Une poésie de l’imagination et de la sensibilité
Poésie et musique :
La poésie est liée à deux registres de la sensibilité : la vue et l’ouïe. Si l’imagination fait appel à la première, le rythme et la musique relèvent de la seconde. Les romantiques identifiaient presque la poésie à la musique. Lamartine déclare avoir « donné… à la muse au lieu d’une lyre à sept cordes de convention, les fibres mêmes du cœur de l’homme… » (5). Chez Musset, toute poésie est chanson. « Les plus désespérés, écrit-il, sont les chants les plus beaux ».
A. Breton reconnaissant la musicalité de la poésie d’A. Césaire fait la déclaration suivante :
« Chanter ou pas chanter, voilà la question et il ne saurait être de salut dans la poésie pour qui ne chante pas, bien qu’il faille demander au poète plus que de chanter. Et je n’ai pas besoin de dire que, de la part de qui ne chante pas, le recours à la rime, au mètre fixe et autre pacotille ne saurait jamais abuser que les oreilles de Midas. A. Césaire c’est d’abord celui qui chante ».
(p 17, préface)
Qui dit poésie dit chant, musique, rythme et son. Chez Césaire, les mots sont choisis non seulement pour leur signification, leur contenu sémantique, mais aussi et d’abord pour leur sonorité. D’où l’affluence de mots ronflants et hurlants qui expriment la colère du poète devant la misère de son peuple (pp.39-41). D’où le grand nombre d’onomatopées répétées (pp.79, 117, 121), d’interjections (pp.143, 147) et d’exclamations (p.95). Par ailleurs, Césaire affectionne le style anaphorique. L’anaphore n’est pas rare dans son poème. Les nombreuses répétitions permettent de retenir même sans effort de longs passages du Cahier… l’anaphore a pour rôle de mettre l’accent sur une idée, d’insister sur elle en même temps qu’elle donne du rythme au poème et de la cadence au chant (pp.71, 73, 75, 87, 103, 111, 113, 117, 121…).
Le rythme est marqué par la répétition sempiternelle de la formule « au bout du petit matin… ». Rapide au début, la répétition devient rare au fur et à mesure que l’on progresse vers la fin. C’est un refrain, un leitmotiv qui revient 29 fois.
Cette formule incantatoire permet à l’esprit de se reposer et de souffler. Elle rompt la monotonie du chant qui est une psalmodie, une rhapsodie.
Mais la formule « au bout du petit matin » est autre chose qu’un refrain : elle est image insistante, métaphore. Il s’agit de l’annonce du réveil du monde noir et par conséquent du terme de la longue nuit coloniale
Poésie et image
L’image est un procédé par lequel on rend les idées plus vives en donnant à l’objet une forme plus sensible. La poésie étant l’art de dire les choses d’une façon surprenante voire insolite et originale, elle utilisera les images de toutes sortes. C’est dans le domaine de l’expression imagée que les romantiques ont apporté les innovations les plus importantes. Leur poésie étant conçue comme l’itinéraire sensible entre deux émotions, celle de l’écrivain et celle du lecteur, il leur fait exploiter au mieux les moyens susceptibles de provoquer un contact, une fusion. Alors qu’elle est conçue dans la poésie classique comme « ornement » du discours, substitut esthétique d’une parole abstraite mais finalement plus vraie, chez les romantiques, l’image sous toutes ses formes (comparaison et métaphore) va devenir la fibre vivante du tissu poétique dans laquelle chemine l’émotion. Cristallisation de l’intimité du poète, elle sera pour le lecteur lieu de reconnaissance et d’échange. Elle sera espace poétique par excellence, lieu d’une synthèse tintée et souvent réussie d’une émotion créatrice et d’une émotion critique.
Chez Césaire, l’importance de l’image est telle que les mots, grâce au pouvoir de l’imagination, revêtent une puissance révolutionnaire considérable :
« En vain dans la tiédeur de votre gorge
Nourrissez-vous vingt fois
La même pauvre consolation
Que nous ne sommes que des marmoneurs de mots.
Des mots ? Quand nous manions des quartiers de
Monde, quand nous épousons des continents en délire,
Quand nous forçons de fumantes portes, des mots, ah
Oui, des mots ! Mais
Des mots de sang frais, des mots qui son
Des raz-de-marée et des érésipèles
Des paludismes et des laves et des feux
De brousse, et des flambées de chair,
Et des flambées de villes… (pp.85-87)
Son but est donc de communiquer au lecteur une émotion qui inspire le dégoût pour la misère et la servitude, la haine de la domination, le goût pour la lutte et l’amour de la liberté. Cette émotion n’est rien d’autre que la révolte. On observe en effet dans Cahier d’un retour au pays natal des images qui décrivent la servitude, celles qui invitent à la lutte et celles qui célèbrent la liberté.
La servitude
Certains adjectifs tel que « échouées » (p.31), « couchée » (p.105) et « prostrée » (p.51 et l’expression « homme par terre » (p.109) décrivent la soumission du peuple antillais. Ce dernier est représenté par métonymie par les mots « Ville » et « morne ». « Le morne famélique », « Le morne accroupi », « Le morne Bâtard » (p.33), « Cette ville inerte » (p.33)
La liberté
Les images qui chantent la liberté sont l’exacte opposé de celles qui décrivent la soumission. C’est notamment le mot « debout » plusieurs fois répété (pp. 147-149) ; les termes tels que « matin », « réveil » (p.31), « midi », « soleil », « jour », (p.151) qui symbolisent la liberté et annoncent une ère de lumière après la longue nuit coloniale.
La lutte
Mais le passage de la servitude à la liberté n’est pas un sinécure, il résulte d’une lutte acharnée à laquelle invitent de nombreuses images :
car la vie n’est pas un spectacle
Car une mer de douleur n’est pas un proscenium
Car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse. (p.63)
Cette série de trois comparaisons négatives invite comme on sait à la lutte et à l’engagement pour sortir la ville de son inertie précédemment dénoncée.
Va exactement dans le même sens cette autre série de trois comparaisons négatives qui vise également à sortir le nègre de son inertie, de sa passivité et de sa résignation séculaires.
Ma négritude n’est pas une pierre
Sa surdité ruée contre la clameur du jour
Ma négritude n’est pas une taie d’eau morte
Sur l’œil mort de la terre
Ma négritude n’est pas une tour ni une cathédrale. (p117)
Edouard Maunick a dit de Césaire qu’il est un prêtre de la révolte voire de la révolution, et qu’il est né pour combattre. Il a effectivement mis la puissance de son imagination au service de cet idéal en faisant appel aux forces naturelles et cosmiques entre autres pour exprimer sa volonté de mettre fin par tous les moyens y compris la violence à l’univers colonial : « vent », « monstre » (p.29), « volcans »(p.31), « incendie », « sang », « ignition », « foudre » (p.37), « torrents » (p.43), « orage », « tornade », « fleuve » (p.59), « cyclones » (p.63), « fin du monde » (p.83)… tous ces termes invitent à la lutte, la violence pour mettre un terme à la domination coloniale. Et, déclare le poète, « qui ne me comprendrait pas, ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre ». (p.59)
C’est donc clair, la poésie d’A. Césaire est, comme celle des romantiques, une poésie de l’imagination et de la sensibilité.
Une poésie de la communion avec l’Humanité entière et avec la nature
Pour Mme de Staël, une des qualités du vrai poète est de savoir considérer l’univers entier comme un symbole des émotions de l’âme. Les romantiques ont eu incontestablement cette intuition du pouvoir magique et symbolique du poète. Bien avant Baudelaire et les poètes dits symbolistes, ils ont eu le sentiment que c’était dans le poème que pouvait se restituer l’unité mystérieuse et essentielle du moi et du monde. A. Césaire a eu ce sentiment à un double niveau : d’abord par l’identification de son moi à touts les peuples opprimés de la terre :
Comme il y a des hommes-hyènes
Et des hommes-panthères je serai
Un homme juif
Un homme cafre…
Un homme-pogrom
Un chiot
Un mendigot (p.57)
Ensuite par l’identification aux objets de la nature tant aimés qu’inanimés :
À force de regarder les arbres je suis
Devenu un arbre et mes longs pieds
D’arbre ont creusé dans le sol de larges
Sacs à venin de hautes villes d’ossements
À force de penser au Congo
Je suis devenu un Congo bruissant de
Forêts et de fleuves. (p.75)
Il est donc permis d’affirmer que la poésie d’A. Césaire est une poésie de communion et d’indentification de l’Humanité entière et avec la nature. Ce caractère s’ajoute aux autres qui ont été démontrés – à savoir la subjectivité, la liberté et l’imagination- pour attester que Césaire est tributaire du romantisme auquel il a emprunté certaines idées quoique l’orientation générale de sa pensée soit différente voire diamétralement opposée. Ainsi donc avec les mêmes concepts, les mêmes instruments intellectuels que les poètes romantiques, A. Césaire a mené sous d’autres cieux et en d’autres temps, un combat différent de celui d’un Hugo ou d’un Lamartine.

1. Joseph Dong’Aroga est enseignant à la Faculté des arts, lettres et sciences humaines de Yaoundé I
2. Voir l’édition de 1975 paru chez présence africaine.
3. D. Rince, La poésie française du XIXe siècle, Paris, P.U.F 1983, p.16
4. Id. Ibid. p 16
5. Id. Ibid. p. 21
///Article N° : 4213

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