Mary Shelly :  » Faute de moyens financiers, ce sont avec des moyens humains et la persévérance que nous allons au bout de nos projets « 

Entretien de Christine Avignon avec Mary Shelly

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Originaire de la Barbade, installée en Bretagne, cette artiste multiple se passionne pour ce qu’elle appelle  » l’art afro « . Depuis vingt ans elle vagabonde à travers ses rythmes, ses danses, ses formes et ses couleurs.

On dit que vous avez commencé par la batterie…
Ma première, c’était un plateau rond en fer en guise de grosse caisse, une cafetière italienne pour la charley, quant à la caisse claire, c’était la table ! Quand je tapais du pied sur le plateau, ça sonnait pas mal, j’étais à fond en tout cas. Mes baguettes venaient d’un batteur qui les jetait quand elles étaient abîmées.
Comment avez-vous découvert la joie de jouer en public ?
Avec un groupe de rue qui s’appelait  » Los Craignos « . Une amie répétait avec eux, elle m’a dit de les rejoindre, que ça allait me plaire. Nous avons participé ensemble à différentes manifestations, comme  » Quai des bulles  » à Saint Malo, le carnaval de Quintin et bien d’autres. C’était un groupe métissé, avec des cuivres. Le percussionniste en chef et le saxophoniste étaient Congolais. Le répertoire était afro-breton-antillais. En arrivant à Rennes, j’ai rencontré les  » Tout couleur  » et  » Sambadaboum « , deux batucadas (groupes de percussion) brésiliennes avec lesquelles je m’amusais à sortir.
Quels sont les styles de musique qui vous attirent le plus ?
J’aime les musiques  » afro « , je ne sais pourquoi, ce doit être une question de sensibilité. J’aime aussi certains styles de jazz et de funk, ou de chanson à texte car j’aime manier la langue française et écouter comment les autres la pratiquent : en rap par exemple, Keny Arkana m’a convaincue. Je pense aimer un son de révolte dans les musiques que j’écoute.
Vous avez aussi une passion pour la danse ?
Je ne sais pas si c’est une passion ou un moyen que l’on m’a donné pour exprimer ou cacher ce que je ressens…
Devenue chorégraphe, vous avez monté plusieurs spectacles à thème…
J’ai monté deux spectacles sur l’esclavage, et plusieurs avec les enfants afin de représenter l’association  » Appatame  » pour le festival  » Danse et l’enfant « . En ce moment, le dernier bébé, c’est  » Utopies partagées « , qui met en scène de jeunes danseurs et musiciens amateurs dans le but de partir au Sénégal.
En septembre 2009 vous avez participé à une création théâtrale de Vincent Spatari, avec l’artiste marocaine Milouda Chaqiq. La représentation a été un succès, malheureusement aujourd’hui vous ne trouvez pas de salle prête à accueillir ce spectacle. Pensez-vous que les programmateurs soient de plus en plus  » frileux  » ?
Je pense que notre duo pourrait sensibiliser un grand nombre de programmateurs, mais j’avoue que je n’ai pas trop cherché. C’est tout un métier de chercher des dates, et je n’ai pas vraiment ce temps, même si ma fille me répète souvent que  » rien que nos deux personnalités peuvent attirer le public. « . Les amis qui ont vu le spectacle aussi ont adoré, mais Milouda et moi sommes des artistes, nous préférons nous consacrer à notre art et à la création. Il nous faudrait un chargé de diffusion, mais nous n’avons pas les moyens en ce moment d’en payer un… c’est dur la vie d’artiste !
Aujourd’hui vous vous tournez vers la chanson avec votre consœur Sista Zabou. D’où vous vient cette envie de ne pas vous cantonner à une seule discipline ?
La chanson, ce n’est pas d’aujourd’hui ! J’ai toujours aimé ça. Petite, à l’école, à l’église, je faisais partie des chorales. J’en ai même monté une, dans mon lycée professionnel à Guingamp, en Bretagne. On est venu me chercher en me disant qu’il n’y avait que moi qui pouvais faire ça, ça m’a surprise, mais je l’ai fait et tout le monde était content. Je mettais de la polyphonie dans les chansons d’église, ça m’éclatait ! Je me cantonne aux chansons que j’écris ; certaines datent de 10, 15, 20 ans, d’autres sont plus récentes. Je compose aussi la musique, c’est pourquoi j’apprends la guitare, c’est plus facile comme ça. Le fait de partager avec Sista Zabou me motive, car je sais qu’elle a besoin de se révéler dans la musique, ça me fait foncer encore plus, j’ai envie d’y arriver pour qu’elle y arrive avec moi. Toutes les personnes qui nous ont écoutées en concert disent que nos voix s’accordent bien ! On va continuer à se produire aussi souvent que possible, en espérant pouvoir un jour enregistrer un album – la maquette est déjà prête.
Vous ne vous arrêtez jamais, où puisez-vous tant d’énergie ?
Dans mon cœur, mon corps, mon âme, peut être parce que… je ne sais pas, mais je n’arrive pas à me poser comme tout le monde ! Paradoxalement tout le monde dit que je suis une femme calme et posée !
Vous avez également créé une association,  » Mamakao « . Quel en est le but ?
Association pour la P.A.I.X (Promotion des Arts afro d’Inspiration Xénophile), elle a pour objectif de favoriser les échanges artistiques et culturels entre la France et l’Afrique. Elle veut aussi aider à la promotion des artistes dans diverses disciplines. Malheureusement faute de moyens financiers, ce sont plutôt des moyens humains et de la persévérance que nous utilisons pour aller au bout de nos projets.
Grâce à cette association vous avez produit le CD d’un jeune artiste ivoirien,  » Charly Pro-Fête « . Est-ce important pour vous d’aider les autres artistes ?
J’ai du mal à vivre uniquement pour moi… Et puis quand on croise des personnes avec qui on partage, si elles ont du talent, même si on n’a rien, on essaie de faire quelque chose, car souvent elles, elles ont encore moins que rien… Ce n’est pas facile, on aimerait vendre les albums pour se rembourser de notre mise et pouvoir aller plus loin dans notre aide, mais j’en reviens au fait que c’est un métier de diffuser un cd, un artiste… dans le cas de Charly ProFête par exemple, nous aurions besoin d’un bon attaché de presse, mais ils ne travaillent pas bénévolement… À l’époque actuelle, c’est très dur de vivre de son art si on n’a pas d’argent, et le gouvernement français ne fait rien pour améliorer le statut des intermittents du spectacle, au contraire…
Il faut donc énormément de courage pour continuer à mener une vie d’artiste. Auriez-vous des idées concrètes pour changer les choses ?
Alors là, tout semble compliqué d’un coup. Je pense qu’il faut énormément de volonté, de courage, de patience, comme pour tout d’ailleurs. Changer les choses, changer les mentalités… Il faudrait que l’artiste soit considéré à sa juste valeur, pas forcément idolâtré. Il faut savoir que l’art, c’est une passion, certes, mais c’est aussi notre travail. Souvent nous sommes demandés et personne n’a pensé à un budget pour nous, je trouve cela incroyable ! Je ne veux pas non plus que l’art devienne un produit de consommation comme les autres, mais aujourd’hui il faut payer pour tout, alors pourquoi tant de gens considèrent-ils encore que nous les artistes nous pouvons nous produire gratuitement ? Parfois les gens ont l’impression de nous aider à nous faire connaître en nous faisant jouer dans leur bar, leur festival, et ils estiment que cela suffit. Bien sûr on a besoin de se faire connaître, mais nous sommes comme tout le monde, nous travaillons, et comme on dit  » tout travail mérite salaire « . Le problème est que souvent notre  » travail  » est aussi notre passion, alors forcément cela complique la donne.
A votre avis, pourquoi les artistes africains et antillais sont-ils si peu présents dans les médias français ?
Ils ne sont pas aimés par la majorité de la population française, et pour certains, mieux vaut avoir la conscience tranquille en cachant le ressenti des artistes africains… Je pense aussi que l’on en est encore à la démonstration simiesque des danses et musiques traditionnelles, comme si l’artiste africain devait se limiter à cela et donc n’avait pas la capacité de créer. Je me suis retrouvée à un concert de Ba Cissoko, des artistes Guinéens qui utilisent toutes sortes de pédales à effet sur cette harpe traditionnelle qu’on appelle la kora. Beaucoup de personnes, au lieu de se demander comment ils allaient utiliser ce contraste, disaient :  » c’est nul de faire ça, c’est pas de la vraie musique africaine, et patati, et patata ! « . L’âme de l’artiste africain est souillée bien avant qu’il ne s’exprime ! Bref, cela pourrait être un très long débat…
 » I have a dream  » a dit Martin Luther King… quel est votre rêve à vous ?
Petit rêve utopique d’une paix culturelle alliant l’art à notre vie, notre petit monde.

www.myspace.com/mum_shelly
http://mamakao.org
///Article N° : 9566

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