Mélanges, pidgins, créoles

L'Afrique forte de sa créativité linguistique Par Cécile Canut

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Plurilinguisme, mélange des formes et créativité linguistique caractérisent l’Afrique. Contrairement aux monolinguismes décrétés des Etats occidentaux, les pays africains assument cette hétérogénéité et cette pluralité créatrices, bien que ces métissages linguistiques aient longtemps été dévalorisés. Peut-on en finir avec le fantasme des langues pures ?

Morcellement, émiettement linguistique, oralité ou dialectes… tels sont les termes qui émergent dans l’opinion commune à propos des langues africaines. Soumises systématiquement à des comparaisons avec les langues dites écrites et littéraires, parfois universelles, les langues africaines sont reléguées au rang d’idiomes sans écriture ni grammaire, ou de parlers assignés à un folklore exotique. Ces présupposés résultent d’une conception occidentale et judéo-chrétienne des langues renvoyant soit à une pluralité nécessairement fautive, répondant à une lecture simpliste de l’épisode de Babel, soit à une hiérarchisation entre  » vraie  » langue et  » sous-langue « , issue des discours coloniaux.
Si le plurilinguisme caractérise généralement l’Afrique, il convient de souligner qu’il correspond à la configuration la plus courante dans le monde : le continent asiatique, l’Europe de l’Est et l’Indonésie, en sont des exemples évidents. Le monolinguisme (présupposé, car il n’est jamais total) des pays occidentaux, donné en modèle, n’est que la conséquence récente, depuis le XVIIe siècle, de politiques linguistiques volontaristes conduisant à la construction des nations et des langues standards par l’éradication du plurilinguisme. À travers l’administration et l’école, la langue est aujourd’hui conçue comme un espace homogène fondé sur la centralisation étatique.
Un jeu avec les frontières du langage
Les situations linguistiques en Afrique, divergentes selon les espaces géographiques, ont en commun trois traits fondateurs de toute pratique langagière : le plurilinguisme, le mélange des formes et la créativité langagière. Si ces trois éléments sont moins identifiables dans des pays fortement centralisés du point de vue linguistique comme la France, ils sont prégnants partout ailleurs.
La problématique du mélange des langues (code mixing) ou de l’alternance des langues (code switching) est donc bien au centre des questions que se posent le sociolinguiste et l’anthropologue du langage. Les conditions de production des alternances se différencient selon les configurations géographiques, historiques, sociales, politiques, etc., mais reposent sur une donnée simple : la nécessité de comprendre et de communiquer avec d’autres hommes parlant d’autres langues. Qu’elles soient l’effet d’une migration, d’une nécessité économique ou d’une contrainte exercée à des fins politiques ou, plus simplement, du désir de l’autre langue, les situations de contacts tirent leur spécificité du seul contexte.
Les mélanges, les mixing, ou encore ce que d’autres appellent les métissages linguistiques, proviennent toujours de ces contextes plurilingues. Ils répondent à une dimension constitutive du rapport de tout sujet au langage : l’hétérogénéité, le jeu avec les frontières, avec la multiplicité des formes, des possibles du langage. Cet espace d’une séparation, pour diffus qu’il est, devient le cadre d’un jeu avec les limites. Ce jeu travaille au cœur de la pluralité langagière et sociale conduisant à défaire sans cesse l’illusion qui ferait qu’une langue définirait une identité, un espace social ou une communauté.
Au contraire, l’enfant malien, sénégalais ou mozambicain par exemple, est très vite confronté à plusieurs formes langagières, plusieurs formes d’agencements (1). Au Mali, le parler du père (fakan), renvoyant à celui des pères, n’aura pas un statut analogue, dans l’imaginaire du sujet, aux autres parlers que sont ceux de la mère, du voisin, du marché, de la région d’à côté, de l’école, etc. Ces derniers prendront toutefois une place cruciale dans la vie du sujet, construisant de manière complexe son rapport au monde et à autrui. Parce qu’il rejoue la première inscription dans la filiation par la voix et la loi des pères, l’apprentissage des langues d’autrui permet d’éviter tout repli sur le même, la première langue, celle qu’en Europe on a nommé langue maternelle (2), fantasmée à la fois comme langue de la mère patrie et langue de la mère nourricière.
La naissance de nouvelles langues : pidgins et créoles
Comme partout ailleurs, le plaisir et la créativité de chaque sujet avec les sons, les mots ou les énoncés d’autres parlers laisse des traces sur les langues : leur lexique est constitué de ces contacts qui, au cours des siècles, font qu’elles évoluent, se transforment, se recomposent. On peut même aboutir à des mélanges bien plus profonds donnant naissance à ces nouvelles  » langues  » dites  » métisses  » pour lesquelles des noms à part sont alors créés : pidgins et créoles. Si les premiers sont souvent donnés comme transitoires, utilisés pour le commerce ou dans les grands centres urbains lorsqu’il n’y a pas de langue commune dite véhiculaire (le pidgin-english au Cameroun, au Nigeria par exemple), les seconds réfèrent à une situation historique délimitée : celle de la déportation sur les îles des populations africaines soumises à l’esclavage.
Toutefois, caractériser un métissage, un mélange comme un phénomène particulier, ou dénier le statut de langue aux créoles dans les typologies sociolinguistiques, c’est en faire un élément décalé dans le champ des productions linguistiques. La dépréciation constante du mélange linguistique en France, stigmatisée car renvoyant à une maîtrise imparfaite des langues, repose sur ce fantasme de la langue parfaite, homogène, objet clos que l’individu doit maîtriser et qui s’inscrit dans une lignée généalogique supposée linéaire. De même, retrouver aujourd’hui, comme dans un après-coup, des processus de métissage, c’est à son insu accepter cette homogénéisation première. Donner un statut particulier au mélange suppose de concevoir que la langue s’inscrit dans une origine, que ce point d’origine est unique et homogène, qu’on peut le dater, et qu’il donne une pureté originelle et intrinsèque à la langue. Car le mélange des langues se déploie à partir du même soubassement idéologique que celui utilisé par les théories racialistes : le  » purisme  » linguistique construit le fantasme du même, arrimé à l’originel.
C’est laisser le champ libre à un discours issu d’une vision organiciste et linéaire propre au XIXe siècle, selon lequel la langue ne peut pas, au cours de sa vie, ne pas être contaminée par d’autres langues conduisant à sa dégradation, à une décadence linguistique annonciatrice d’un déclin de plus grande ampleur.
Le fantasme de la langue pure
Cet enchâssement de discours idéologiques provenant de l’Europe chrétienne, imposé comme discours dominant, n’a pas fini de s’étendre partout dans le monde. L’Afrique n’a pas été épargnée. Les premiers discours sur les  » dialectes africains « , produits par les missionnaires, les administrateurs coloniaux puis les premiers africanistes, s’inscrivent dans la recherche généalogique des langues considérées comme pures, des langues  » mères « , voire de la langue  » mère  » africaine. Alors que les  » dialectes des primitifs  » ne peuvent accéder au même rang que les langues dites flexionnelles et littéraires des Européens, leur primitivité supposée métaphorise le mythe d’un paradis perdu donnant lieu au début du XXe siècle à une multiplicité de catégorisations idéologiques.
À l’homogénéisation des  » ethnies (3)  » et des  » tribus  » correspond l’unité des dialectes que les africanistes créent de toutes pièces en découpant dans le continuum pour en faire des objets clos. Actualisant le paradigme de l’adéquation entre une langue et l' » âme du peuple  » qui la parle, ils condamnent alors les mélanges, passant par ailleurs sous silence la forte présence de l’arabe dans les langues d’Afrique de l’Ouest. Les créolistes furent les premiers à insister, à l’inverse, sur la nécessité de penser les formes linguistiques en termes de continuum, évitant alors les découpages, les hiérarchisations et les catégorisations prétendument objectives des linguistes.
La question est donc de savoir ce qu’est une langue. Alors qu’aujourd’hui les critères de l’écriture, de l’historicité, de la complexité morpho-syntaxique sont exclus de la définition de la langue, afin d’étudier de manière égalitaire les systèmes linguistiques, il reste que le terme de langue renvoie encore à l’idée d’un ensemble clos issu d’une évolution linéaire et généalogique. Ainsi, le français demeure encore dans l’imaginaire de beaucoup la fille du latin, lui-même présenté comme homogène et unifié.
Depuis de nombreuses années, quelques linguistes, souvent en marge, clament pourtant qu' » il n’existe pas de langue totalement sans mélanges (4) « , et que le statut de  » langue  » a toujours résulté d’une construction idéologique à des fins de contrôle politique et social. Penser le langage en termes d’hétérogénéité, de pluralité et de créativité conduit à une tout autre vision de la problématique du mélange conçu comme constitutif du langage. Il nécessite toutefois de rompre avec une longue chaîne de discours prescriptifs, généalogiques et homogénéisants sur les langues, qui fondent en partie la linguistique d’aujourd’hui.
Le  » mauvais français  » d’Abidjan
En Afrique, comme ailleurs, mais de manière encore plus libre du fait de la pluralité langagière, les pratiques se constituent de multiples agencements avec de multiples formes. Les mises en frontières existent bien sûr, mais varient selon les locuteurs, selon les conditions sociales de production. Si les locuteurs perçoivent par exemple des différences entre les parlers mandingues au Mali, d’une part elles ne recoupent pas les découpages construits par les premiers africanistes comme Delafosse, et, d’autre part, elles varient selon les locuteurs, les contextes, les moments (5). Les pratiques, elles, ne cessent de s’inscrire dans la pluralité et le mélange. Ce phénomène tout à fait habituel et courant est très intéressant à observer dans les capitales africaines où les langues en contact conduisent à de réelles inventions créatrices. On cite souvent les créations lexicales du type  » dibiterie (6) « ,  » ambianceurs (7) « ,  » toutouya (8) « , etc., portant sur le français ou l’anglais.
Mais ces processus concernent aussi fortement les langues africaines entre elles (9). Le cas le plus complexe en Afrique de l’Ouest est celui d’Abidjan. Ne possédant pas de langues véhiculaires comme le bambara au Mali ou le wolof au Sénégal – ce qui n’empêche toutefois pas ces pays de réaliser de fortes créations linguistiques (10) -, les jeunes, notamment dans les milieux les plus défavorisés, utilisent ce qu’ils nomment parfois  » un français décalé « ,  » un mauvais français « , le  » français des bakroman (11) « , langage à l’intérieur duquel s’imbriquent de multiples variétés langagières issues des langues locales, de l’anglais, du français, etc. Le film Bronx Barbès d’Eliane de la Tour montre d’ailleurs comment ce que certains chercheurs voudraient nommer une nouvelle langue combine un ensemble de nouvelles prononciations, de nouveaux types d’énonciation, associés à de nouveaux codes sociaux. Si à aucun moment les jeunes de la rue ne revendiquent leur façon de parler comme une nouvelle langue, c’est bien qu’ils se refusent à mettre en frontière leurs pratiques, à les homogénéiser, tout autant qu’ils se refusent à délimiter des groupes d’appartenance fixes et définitifs. De manière un peu différente, les jeunes branchés ou étudiants d’Abidjan donnent parfois des noms à leur création (12) en y associant des modes vestimentaires, musicales et chorégraphiques dont la dernière en date est le farot-farot, créé à partir du terme jula fato. Là encore, la forte créativité sociale et linguistique s’inscrit dans une dimension éphémère et toujours recommencée. À aucun moment, cette créativité ne correspond à un désir d’ancrage dit  » communautaire  » ou  » identitaire « . La construction subjective passe justement par la pluralité, le mouvement, la dynamique et la créativité, impossible à fixer, à mettre en frontières ou en  » dictionnaire « .
Le dilemme linguistique des États africains
Ce que le renouvellement perpétuel de ces mélanges met en exergue correspond à une conception hétérogène du langage, propre à tout sujet parlant. Si les idéologies linguistiques nationales ont tenté d’étouffer cette plasticité en Europe, elles ne parviendront toutefois jamais à unifier la parole : c’est d’ailleurs chez les jeunes et dans les banlieues que cette créativité s’exerce encore en France, que des linguistes se sont d’ailleurs empressés de réifier par le dictionnaire (13).
De fait, les langues se reconstruisent chaque jour, se réinventent, nous obligeant à constater que leur clôture est un fantasme. Fantasme totalitaire, reposant parfois sur la nostalgie d’une élite au pouvoir par la maîtrise d’une langue dominante référée à la culture littéraire. En ce sens, la plupart des pays africains se trouvent face à un dilemme puisque le modèle de l’État-nation, vers lequel ils tendent, nécessite l’imposition d’au moins une ou deux langues standardisées pour assurer notamment une meilleure scolarisation. Si les expérimentations bilingues langues nationales / français en Afrique de l’Ouest permettent d’éviter les lourdes déperditions scolaires dues à l’apprentissage du français, elles tardent à se généraliser. Les raisons sont nombreuses : outre les difficultés socio-économiques qui freinent la standardisation des langues africaines et le bon fonctionnement de l’enseignement, la soumission des acteurs politiques aux bailleurs de fonds étrangers (14), le poids politique de la Francophonie (15), etc., se pose le problème du choix des langues nationales dans l’enseignement. Plus que les prétendus arguments de  » conflits ethniques  » qui sont largement instrumentalisés par la France pour légitimer la place dominante du français, il conviendrait de réfléchir à cette question de la pluralité linguistique que les Maliens ou les Sénégalais, par exemple, associent à la diversité culturelle comme  » ciment national « . Entre le souci de ne pas se soumettre au modèle jacobin et à la domination sans partage de l’ancienne langue coloniale et celui d’éviter toute visée traditionaliste dans une Afrique irréductible à la dimension d’une mosaïque de cultures propre à séduire un tourisme occidental amateur d’ethnicisme, certains responsables tentent de trouver une voie différente, à l’image de la dynamique plurielle qui constitue l’espace sociolinguistique des nouvelles nations. (16)

Notes
1. G. Deleuze, F. Guattari, 1980, Mille plateaux, Capitalisme et schizophrénie 2, Paris, Minuit.
2. Sur l’opposition langue maternelle / langue paternelle, voir Canut, Le spectre identitaire.
3. Voir J.-L. Amselle E. M’Bokolo, 1995, Au cœur de l’ethnie, Ethnie, Tribalisme et État en Afrique, Paris, La découverte-Poche, Sciences humaines et sociales, Paris, réédition 1999.
4. Hugo Schuchardt, en 1884, est un des premiers à contester la vision organiciste du langage (sur ce point voir A. Tabouret-Keller, (1988) 1997,  » Contacts de langues : deux modèles du XIXe siècle et leurs rejetons aujourd’hui « , La maison du langage 1, P.U. Montpellier, Langages et Cultures, p. 97-114.)
5. Canut C., Le spectre identitaire, à paraître.
6.  » Lieu où se vend le dibi, la viande grillée.  » (Mali, Burkina Faso, Sénégal, Côte d’Ivoire)
7.  » Personne qui met l’ambiance.  » (Afrique de l’Ouest et Afrique centrale)
8. Prostitution de bas étage (mélange anglais-mandinka : two+two+ya), Côte d’Ivoire.
9. À ce sujet, les recherches et les ouvrages se font rares, les bailleurs de fonds français préférant de loin que les Africains travaillent sur la langue française ! La distorsion entre les financements des recherches sur les langues africaines par rapport à celles qui concernent le français est encore une preuve de l’idéologie dominante néocoloniale qui sévit dans le monde scientifique.
10. Voir pour le Sénégal : Thiam, N., 1994,  » La variation sociolinguistique du code mixte wolof-français à Dakar : une première approche « , Langage et société, n° 68, p. 11-34.
11. Bakroma :  » Personne qui vit dans la rue.  » (Ploog K., Le français à Abidjan, pour une approche syntaxique du non standard, Paris, éditions du CNRS p. 44)
12. Le plus connu est le mouvement  » zouglou  » utilisant notamment l’argot  » nouchi « .
13. À propos du verlan par exemple, des linguistes ou des médias se sont empressés de mettre à l’écrit des formes qui doivent leur raison d’exister justement au fait qu’elles sont indélimitables et éphémères : très vite, les locuteurs en ont donc inventé d’autres (le verlan à l’envers), non pas seulement pour déjouer la norme institutionnelle, mais pour renforcer la dimension profondément créatrice et non homogénéisable de leurs paroles.
14. La valse des étrangers qui financent des projets d’éducation au Mali par exemple est sans précédent : depuis des dizaines d’années, chacun arrive avec des programmes et des visées différentes, sans aucune coordination, obligeant les enseignants, devenus de véritables  » cobayes « , à passer des uns aux autres sans qu’une réflexion d’ensemble leur soit proposée. Impuissants, les plus motivés ont abandonné le secteur public pour travailler dans le privé.
15. Aucune recherche portant sur les langues nationales n’est vraiment favorisée par les organismes de la francophonie.
16.  » Ce type de créativité est, il est vrai, totalement absent de notre système d’enseignement. (…) Ainsi, le modèle d’enseignement européen fidèlement transplanté en Afrique Noire engendre souvent frustration et aliénation, puisque la socialisation poursuivie est fonction de la société occidentale, et non de la société africaine. Il y a là, au profit de toutes sortes de névroses, une double négation de la créativité : le déni de fait de la fonction éducative du modèle traditionnel africain et l’instauration d’un mode singulier de  » disciplination  » intellectuelle, morale, spirituelle et socio-économique. « , Y. Mudinbé, L’odeur du Père, Paris, Présence africaine, 1982.
Cécile Canut est sociolinguiste, maître de conférences à l’université Montpellier III. Elle a publié Dynamiques linguistiques au Mali, coordonné Langues déliées (numéro spécial 163-164 des Cahiers d’études africaines), les langues se mélangent (avec D. Caubet) et publiera prochainement Le spectre identitaire. De la pluralité langagière au fantasme de la langue. Elle a réalisé en outre des documentaires au Mozambique (Contretemps) et au Mali (Jour pour jours, Un souffle d’air).///Article N° : 3722

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